VASSAILS Gérard

Par André Balent

Né le 16 décembre 1910 à Saint-Estève (Pyrénées-Orientales), mort le 18 mai 1994 à Laroque-des-Albères (Pyrénées-Orientales) : professeur de physique en lycée, puis à l’Université (Tananarive, Madagascar) ; Perpignan) ; spécialiste de physique théorique ; chercheur au CNRS ; épistémologue ; militant communiste ; militant syndicaliste (SNES) ; militant catalaniste dans les années 1930, puis à nouveau dans les années 1970 et 1980 ; militant de l’Union rationaliste.

Gérard Vassails (1910-1994), Paris, années 1950
Gérard Vassails (1910-1994), Paris, années 1950
Archives privées Louise Vassails. Reproduction et retouches André Balent

Gérard Vassails naquit à Saint-Estève localité proche de Perpignan qui, au début du siècle n’était qu’un village agricole avec un terroir mixte occupé par les cultures maraîchères et fruitières dans sa partie irriguée et la vigne. Son père, Jean, Antoine, Pierre Vassails, était né le 3 novembre 1872 à Elne (Pyrénées-Orientales), un gros bourg du sud du Roussillon. Il exerçait la profession de tailleur de pierres. À sa naissance, sa mère, Florentine, Thérèse, Marguerite Figueres, couturière, filles d’agriculteurs propriétaires, était née le 8 septembre 1874 à Saint-Estève. Elle fut parmi les premières filles des Pyrénées-Orientales qui obtinrent le certificat d’études primaires. Le couple s’installa à Saint-Estève après leur mariage dans cette commune le 8 décembre 1908.

Gérard Vassails avait deux sœurs. Jeanne née le 9 janvier 1912 à Saint-Estève, institutrice dans les années 1930 et jusqu’en 1946, devint ensuite professeure des collèges d’enseignement technique. Elle avait épousé en 1935 Achille Llado, instituteur socialiste, pivertiste, puis communiste de 1944 à 1956, ami très proche de Louis Torcatis. Denise née le 23 février 1915 à Saint-Estève fut, elle aussi, institutrice. Militante communiste, elle était en poste, dans les années 1950, à Néfiach (Pyrénées-Orientales).

Son père fut mobilisé en août 1914 dans un régiment territorial. Démobilisé en 1916, il revint très amoindri de la guerre et, d’après son fils, mourut le 15 décembre 1930 « des suites de la guerre mondiale ». En effet, blessé à Suzanne (Somme) le 10 août 1916, il fut frappé par une hémiparésie droite accompagnée d’une « hémisthésie superposée » et de dysenterie. Plusieurs fois déclaré réformé temporaire entre le 15 mars 1918 et le 1er mai 1919 par diverses commissions de réforme (Montpellier, Béziers, Perpignan) on lui reconnut une autre pathologie, une psychonévrose en évolution aggravée. Finalement il fut déclaré réformé définitif le 18 mai 1919 à Béziers. Sa paralysie partielle devint une hémiplégie totale après un accident vasculaire cérébral. Un éclat d’obus s’était logé dans sa tête, entrainant un long coma. Il avait été ramassé parmi les morts du champ de bataille.
La commission de réforme de Perpignan lui accorda une pension à 70 % le 8décembre 1918, taux qui fut porté à 95 % par celle de Béziers le 4 avril 1922. Son hémiparésie avait rendu sa marche difficile. Ses enfants furent déclarés pupilles de la nation (Gérard par le tribunal civil de Perpignan le 5 mai 1919).
Pacifiste, il transmit ses convictions à son fils qui put donc constater les conséquences de la guerre sur l’état physique et mental de son père. Gérard Vassails conçut, donc, dès son enfance un profond dégoût de la guerre et devint plus tard antifasciste. En effet, il pensa bientôt que le fascisme et le nazisme ne pouvaient conduire qu’à la guerre. C’était, comme il le dit dans le témoignage recueilli en 1977 par Pierre Grau et publié dans son article (op. cit., 2001), « un radical de gauche » qui appliquait « ce qu’on appelait la discipline républicaine » qui pouvait « voter pour la SFIO [le parti largement majoritaire à Saint-Estève avant 1914 et pendant l’entre-deux guerres] (…) quand il n’y avait pas de candidat radical ». Vassails, homme de gauche dès son adolescence, ne semble pas avoir adhéré à un parti avant 1944. Sa haine de la guerre n’en fit cependant pas un pacifiste intégral. « Contre le fascisme, il faut en découdre. Il faut s’y mettre tous. On ne peut pas accepter une chose pareille » (témoignage recueilli par Pierre Grau en 1977, (op. cit., 2001).

Boursier, Gérard Vassails put entrer comme interne à l’école primaire supérieure de Prades (Pyrénées-Orientales). Il y prépara le concours d’entrée à l’École normale d’instituteurs de Perpignan. Il était de la même promotion que Joseph Medina et Fernand Villacèque avec qui il partagea des convictions catalanistes. Bon élève il put préparer le baccalauréat. Une bourse lui permit de suivre des études de Physique à la faculté des sciences de Montpellier (Hérault). Maître d’internat, il put préparer la licence de physique puis, en 1935, l’agrégation où il fut reçu parmi les premiers.
Le 21 octobre 1935, Gérard Vassails intégra le 81e RI (régiment d’infanterie) en garnison à Montpellier afin d’effectuer son service militaire. Mais, à partir du 28 octobre, il suivit les cours de l’école de Saint-Maixent (Deux-Sèvres) où, le 28 avril 1936, il devint sous-lieutenant de réserve. Il fut affecté au 27e RTA (régiment de tirailleurs algériens) en garnison à Avignon (Vaucluse), Arles (Bouches-du-Rhône) et Tarascon-sur-Rhône (Bouches-du-Rhône). Le 15 octobre 1936, il fut officiellement rendu à la vie civile.

À la rentrée scolaire de 1937, il fut affecté sur son premier poste de professeur de physique et de chimie au lycée de garçons de Bastia. Mais, dès 1938, il obtint au lycée de Montpellier un poste qu’il occupa jusqu’en 1946.
Mobilisé le 27 août 1939, il était « aux armées » le 2 septembre. Promu lieutenant de réserve le 11 septembre 1939, il fut affecté au dépôt de chars de combat 147. Fin mai ou début juin 1940, chasseur alpin, il fut affecté au corps expéditionnaire à Narvik (Norvège). À partir du 20 juin, il retourna en France via l’Angleterre, le Maroc et l’Algérie. Il fut libéré de ses obligations militaires par le centre démobilisateur de Grenoble (Isère) le 9 septembre 1940. Il put donc effectuer la rentrée des classes à Montpellier en octobre 1940.
Habitant une ville où la Résistance fut bien implantée dans les milieux universitaires, où des élèves de son lycée agirent clandestinement au Front national ou, le plus souvent, au sein du mouvement Combat puis des groupes francs (Voir Marres Louis, Migliario Raymond, Pitangue Jean-Marie), Gérard Vassails ne fut jamais un résistant actif. Un éventuel engagement résistant aurait pu être consigné sur sa fiche du registre matricule de l’Armée, ce qui ne fut pas le cas. Peut-être, pour cette raison, devint–il, après la Libération, un militant communiste qui, néophyte, manifesta un zèle intransigeant ?

Cette année-là (1946), il obtint une mutation, à la rentrée d’octobre, pour le lycée Michelet à Paris. Il fut ensuite professeur au lycée Voltaire.Il enseigna dans les classes préparatoires aux grandes écoles du lycée Saint-Louis. En 1948, il soutint une thèse de doctorat ès sciences physiques (Recherches sur les gros ions dans les gaz) à la faculté des sciences de Paris. Sa thèse fut proposée et dirigée par un de ses anciens professeurs d’agrégation de Montpellier muté à Paris, Jean Cabannes.
À partir d’octobre 1949, Vassails devint attaché de recherches au CNRS à l’institut Henri-Poincaré, collaborant avec Georges Teissier, côtoyant Louis de Broglie (prix Nobel de physique 1929) et Louis Néel (prix Nobel de physique 1970). À partir de 1960, il enseigna les sciences physiques à l’université de Tananarive (Madagascar). Il en devint le doyen en 1969. À Madagascar, il se lia d’amitié avec un collègue, Simon Ayache, proche du PCF. .À Madagascar, il s’opposa, avec sa seconde épouse, au régime du président Tsiranana et put publier dans La Croix des articles hostiles à ce dernier. Le gouvernement de Madagascar ne renouvela pas son contrat. En 1973 il prit donc sa retraite et revint vivre dans son Roussillon natal, s’installant à Laroque-des-Albères. De 1973 à 1979, cependant, il fut chargé de cours à l’université de Perpignan où il donna des cours sur l’épistémologie et l’histoire des sciences.

Nous ignorons si Vassails adhérait à un syndicat avant 1939. Après la Libération, et jusqu’en 1949, date de son accession au CNRS, il fut un actif militant du SNES, membre titulaire de sa commission exécutive en 1946 et membre suppléant en 1947. Il publia des articles dans L’Université syndicaliste, l’organe du syndicat : « Recherche et enseignement scientifique », dans le numéro 34 du 15 février 1947 ; et un compte-rendu du Congrès des humanités scientifiques de mai 1947. Nous ignorons s’il fut syndiqué lorsqu’il était au CNRS. Mais c’est plus que vraisemblable car la première partie de ses activités dans cet organisme coïncida avec l’activisme idéologique qui caractérisa son engagement communiste jusqu’à sa rupture avec le parti. Il se devait donc d’adhérer, comme ses pairs, au SNCS-FEN (Syndicat national de l’enseignement supérieur et de la recherche, affilié à la FEN, mais contrôlé étroitement par les « cégétistes ».

Gérard Vassails se maria une première fois le 30 mai 1936 à Montpellier avec Laure, Madeleine Fortuné dont il eut deux filles, Alice et Colette. Le divorce fut prononcé le 20 juin 1956 par le tribunal civil de Paris. Il se remaria le 12 juillet 1962 à Tananarive avec une anesthésiste à l’hôpital de cette ville, Louise Ravahoseheno, dont il eut une fille, Volona Muriel née en 1963 — qui vit aujourd’hui (2016) en Haute-Garonne — et deux garçons, Rodolphe (né le 5 décembre 1966 à Madagascar, il fit des études de physique à Jussieu, employé de banque à Luxembourg) et Guillem (né le 15 avril 1979 à Perpignan, artisan et musicien).

L’engagement politique et associatif de Gérard Vassails qui fut étroitement lié à ses préoccupations intellectuelles, comprend trois volets principaux : le catalanisme, constant des années 1930 aux années 1980, avec deux temps forts, de 1936 à 1939 et dans les années 1970 ; le communisme — il adhéra au PCF à la Libération — qui fut un moment d’une rare intensité pendant lequel il défendit avec passion les théories staliniennes en matière de science et de culture et qui se termina par une rupture fracassante sans doute en 1956 ; le rationalisme et la Libre pensée, toujours présents dans son corpus idéologique mais qui se manifestèrent par un engagement plus visible au sein de l’Union rationaliste dans les années 1960.

Gérard Vassails ne connut pas avant l’âge de six ans d’autre langue que le catalan, dans sa variante dialectale roussillonnaise ; il apprit le français à six ans « à l’école comme 98 % des gosses de ce pays ». Ce fut lorsqu’il était élève à l’ EPS de Prades qu’il commença à manifester de l’intérêt pour la langue catalane. Son « correspondant » à Prades, M. Maurin lecteur de livres en catalan, lui communiqua son intérêt. Il acheta des livres écrits dans cette langue et enrichit sa connaissance de la langue au contact d’internes de l’EPS originaires de Cerdagne dont la variante dialectale diffère du roussillonnais. Il écrivit ses premières poésies en catalan. Étudiant à Montpellier, il adhéra à L’Alsina, une association de Catalans des Pyrénées-Orientales résidant à Montpellier dont il fit partie du bureau. L’Alsina avait été fondée par Jean Amade, professeur à la faculté des Lettres. À son contact, il découvrit, le catalan littéraire et des œuvres de meilleure qualité que celles acquises à Prades. Il fréquenta les étudiants occitans du Nouveau Languedoc, association régionaliste dont les buts allaient au-delà de l’action culturelle pour aborder des thématiques politiques. En 1937, alors qu’il résidait à Bastia, il adhéra au mouvement catalaniste Nostra Terra fondé en 1936 par le Vallespirien de Palalda Alfons [Alphonse] Mias. Cette adhésion se fit par l’intermédiaire de Pierre Trilles, un Capcinois, professeur de physique comme lui. Il connaissait bien, aussi, Joseph Medina, l’un des principaux militants du mouvement. La lecture du bulletin de l’association lui permit de connaître et d’assimiler les nouvelles normes orthographiques du catalan mises au point en 1913 par le Barcelonais Pompeu Fabra. Il lut assidûment des livres et des journaux en catalan qui lui permirent de maîtriser la langue écrite. Mais Nostra Terra rassemblait des individus dont les affinités politiques étaient diverses. Le groupe ne put de ce fait survivre à l’épreuve de la Seconde Guerre mondiale. Vassails repoussa d’emblée, à la différence de son collègue Henri Guiter, les avances allemandes. En effet, Pierre Grau (op. cit., 2001) a interviewé Gérard Vassails en février 1977 à propos des contacts tentés en 1941 (avant juillet) par l’Allemagne nazie avec Nostra Terra, le mouvement catalaniste de la Catalogne du Nord (les Pyrénées-Orientales). Il a publié ce témoignage en l’accompagnant d’une introduction et d’un appareil de notes critiques qui permettent de contextualiser les faits. Enric [Henri] Guiter, son collègue du lycée, professeur de physique et de chimie à Montpellier comme lui, et adhérent de Nostra Terra comme lui, vint le trouver (premier semestre de 1941) avec un émissaire du ministère des Affaires étrangères du Reich qu’il reçut chez lui, rue du Courreau. Guiter, homme de droite, était favorable à la poursuite des contacts avec les Allemands. Mais Vassails, homme de gauche, révulsé par le nazisme, fit savoir qu’il n’y était pas favorable. La tentative fut sans lendemains.

Après la guerre, Vassails, militant zélé du PCF, mais résidant à Paris, ne put consacrer beaucoup de temps à son attrait pour la culture catalane. Toutefois, de retour dans son Roussillon natal à l’occasion des vacances, nous savons qu’en 1953, accompagné par sa sœur et son beau-frère (Achille Llado), il rendit visite à son domicile à Saillagouse, en Cerdagne, à Antoine Cayrol, militant communiste en vue qui était en train de devenir, sous le pseudonyme de Jordi Pere Cerdà un des grands écrivains catalans de la seconde moitié du XXe siècle. Cayrol expliqua (op. cit., p. 153) qu’il participa aux travaux des champs, aidant à charger une charrette de luzerne. En outre, dans Le Travailleur Catalan (hebdomadaire de la Fédération des Pyrénées-Orientales du PCF) du 28 août 1954, Vassails publia, sous le pseudonyme de Joan Valmanya (sic), une poésie catalane, « Cantarelles d’una ascenció » qui fait clairement allusion au drame que vécut Valmanya, un village du massif du Canigou (Voir Valmanya (Velmanya) (1-3 août 1944) victime des Allemands et de la Milice. Lorsqu’il vécut à Madagascar, il revenait souvent dans la région parisienne à son appartement qu’il avait conservé 29, avenue Gabriel Péri à Vincennes (Seine/Val-de-Marne), mais de 1956 à 1963, il revenait passer une partie des vacances à L’Escala (province de Gérone), port de la Costa Brava proche de Perpignan, mais de l’autre côté de la frontière ce qui lui permettait aussi de maintenir le contact avec la catalanité. Tout en demeurant à Madagascar, Gérard Vassails donna son adhésion, au moins à partir de 1966, à la nouvelle entité culturelle catalane fondée en 1960 en Catalogne du Nord, le Grup rossellonès d’estudis catalans (GREC). Il participa à la grande manifestation culturelle annuelle de haut niveau organisée à Prades par cette association culturelle, l’Universitat catalana d’estiu (UCE) créée en 1969. Il fut un membre éminent de sa section des Sciences. Dès 1970, il y donna un cours sur Lògica de l’enteniment i lògica del pensament (Logique de la compréhension et logique de la pensée). À partir de 1971, il anima la section de physique moderne de l’UCE avec Antoni Lloret (né en 1935 à Barcelone, spécialiste de physique nucléaire, qui fut quelque temps, à partir de 1974, chercheur au CNRS). Vassails fut de 1973 à 1977 le président de la section des Sciences de l’UCE. Il fut le président de l’UCE de 1973 à 1977. Dans sa volonté d’illustrer la pensée scientifique en catalan, il publia en 1975, dans la grande maison catalane d’éditions de Barcelone Edicions 62, un volume remarqué où il reprenait les thèmes développés à l’UCE, La ciència no pensa, elements lògics i epistemològics d’un pensament científic (La science ne pense pas, éléments logiques et épistémologiques d’une pensée scientifique). Cette épistémologie de la science insistait sur le fait qu’une théorie moderne de la connaissance doit mettre le qualitatif en première place. « La science ne pense pas » : Vassails illustrait cette proposition par des exemples. Pour lui, l’utilisation de l’atome et de l’énergie nucléaire ne signifie pas que l’on comprenne leurs fonctionnements réels. Dans le but d’illustrer le catalan comme véhicule de la pensée scientifique, il fit aussi plusieurs conférences sur des thèmes scientifiques en Catalogne, comme par exemple, en juin 1975, devant la Societat catalana de ciències exactes. Du 13 au 15 décembre 1980, il participa à Barcelone au Col·loqui internacional sobre l’organització de la recerca cièntifica. Tout en demeurant profondément imprégné par l’hégélianisme, Vassails avait alors rompu avec son dogmatisme sommaire de ses années staliniennes de la guerre froide. Il put donc se faire admettre alors dans les cercles intellectuels de Barcelone ville traversée par les débats des dernières années du franquisme puis par ceux de la « transition démocratique ».
Parallèlement, Vassails fut très actif au sein du GREC. Il publia régulièrement dans son bulletin, Sant Joan i Barres et intégra son comité de rédaction à partir de 1974. Il se dépensa sans compter pour l’application de la loi de 1951, dite « loi Deixonne) relative à l’enseignement des langues régionales. Il donna bénévolement, à partir de mars 1974, beaucoup de cours de catalan aux enfants, aux adultes et aux instituteurs. En 1980 et 1981, il participa à l’Escola d’estiu d’Elne organisée par le GREC puis aux écoles mises en place par cette entité à Perpignan, Céret, Collioure, Banyuls-sur-Mer, Rivesaltes et Estavar. Il développa aussi les thématiques liées à l’enseignement du catalan dans la presse locale, à commencer par L’Indépendant. L’université de Perpignan publia en 1979, un Vocabulari català à l’usage des instituteurs et institutrices des Pyrénées-Orientales] (op. cit.). Très sensibilisé par l’avenir de la forme dialectale roussillonnaise du catalan, il recueillit, à partir de 1979, des milliers de mots roussillonnais avec l’objectif de publier un dictionnaire roussillonnais qui malheureusement demeura inédit. Mais cet intérêt pour le dialecte roussillonnais l’amena à proposer une graphie différenciée qui fut à l’origine d’une grande polémique, à la fin des années des années 1970 et au début des années 1980. Ses propositions ne firent pas consensus, elles furent rejetées de façon quasi unanime par les spécialistes de la langue catalane et les praticiens de son enseignement en Catalogne du Nord. Vassails, déçu, en nourrit une profonde amertume qui assombrit les dernières années de sa vie. Il perdit le contact avec le nouveau département de catalan de l’université de Perpignan partisan des normes de l’Institut d’estudis catalans (IEC), institution qui définit depuis des décennies les normes linguistiques du catalan. Son directeur, le géographe Joan Becat, régla ses comptes avec Vassails longtemps après la mort de ce dernier. La création au sein de l’université de Perpignan d’un diplôme universitaire d’études catalanes favorable aux normes de l’IEC puis celle, en 1982, d’une licence de catalan bâtirent en brèche les propositions de Vassails qui, cependant, avait trouvé le soutien de quelques-uns de ses enseignants (comme le mathématicien et sémioticien Robert Marty) qui, au sein de l’Institut de recherches en sciences de la communication et de l’éducation, publièrent son Vocabulari rossellonès (op. cit.) dans un numéro thématique un de ses Cahiers.

Gérard Vassails, militant communiste de 1944 à 1956, développa une intense activité dans le combat idéologique que le Parti mena pendant la guerre froide. Nous ignorons les motifs de son adhésion au PCF. Sans doute, cet homme de gauche, qui demeura dans l’attentisme pendant les années 1940-1944, fut-il séduit par le dynamisme d’un parti qui venait de jouer un grand rôle dans la Résistance et qui bénéficiait du prestige renouvelé de l’URSS et des sacrifices consentis pendant la guerre contre l’Allemagne nazie et ses alliés. Adhérent du PCF, il s’affirma rapidement comme l’un des intellectuels en vue du Parti, surtout lorsqu’il quitta Montpellier pour Paris, en 1947. Toutefois, bien inséré dans la vie intellectuelle montpelliéraine, il animait la Société d’enseignement populaire de l’Hérault. Les 7 et 14 novembre 1945, il donna, dans le cadre de cette société une conférence sur « la bombe atomique et l’énergie atomique ». Muté à Paris, il conserva des liens avec la société d’enseignement populaire de l’Hérault dont il fut le vice-président d’honneur de 1947 à 1952, au moins.
À Paris, sa soutenance de thèse à la faculté des sciences de la capitale le rapprocha des milieux de l’enseignement supérieur et de la recherche que le PCF allait bientôt s’efforcer de contrôler idéologiquement dans le cadre de la guerre froide. Adoubé par ses pairs et chargé de recherches au CNRS, il se lança à corps perdu et participa avec zèle à cette bataille idéologique, acceptant de cautionner les aspects les plus contestables d’un jdanovisme à la française que, avec quelques autres, il s’efforça d’illustrer par ses écrits. Il devint un des rédacteurs de revues destinées à faire pénétrer les points de vue idéologiques du PCF dans les milieux intellectuels et scientifiques, La Nouvelle Critique et La Pensée, revue du rationalisme moderne. Dès 1949, il fut de ceux qui tirèrent les premières salves de cette bataille, développant l’idée, chère à Jdanov des deux sciences. Il publia un premier article dans La Nouvelle critique qu’il cosigna avec Jean-Toussaint Desanti et Henri Provisor, « Science bourgeoise et science prolétarienne ». Dans cette première publication, mettait en rapport les progrès de la science avec ceux de l’humanité qui, toutes deux étaient victimes de l’oppression des classes dominantes. Plus particulièrement intéressé par la physique nucléaire comme le montrent quelques–uns des titres consignés dans la liste (qu’il faudra compléter) de ses œuvres, Vassails combattait le fait que l’on s’efforçait, dans le camp « bourgeois » de bâtir des théories « idéalistes » en avançant l’idée de l’indétermination de l’atome. La science, selon les auteurs, n’était pas « neutre ». Intimement liées à la lutte des classes, s’opposaient, de fait, deux sciences, une fausse science, la « bourgeoise » et une « vraie », la prolétarienne. L’approbation des théories (erronées) du biologiste et généticien soviétique Trofim Denissovitch Lyssenko était conçue comme un test pour les scientifiques, sommés de rejoindre le camp de la « vérité » et du « progrès ». Dans les années qui suivirent, Vassails continua de participer à la diffusion de ces théories dogmatiques et plus que contestables qu’il défendit avec ardeur. Remarquons en particulier, dans la lignée de son soutien inconditionnel au lyssenkisme, la co-signature, en 1950, d’un nouvel ouvrage opposant des « deux sciences » avec Francis Cohen, Jean Desanti et Raymond Guyot. Il fut également très proche de Marcel Prenant qui, l’un des premiers, nourrit, parmi les scientifiques communistes, de sérieux doutes sur la validité du « lyssenkisme ». Toutefois, il fut de ceux parmi les scientifiques communistes qui continuèrent à parler au nom de tous, y compris de ceux qui, réprouvant ces fantaisies théoriques, demeurèrent silencieux s’ils ne voulaient pas risquer les foudres de leurs pairs et néanmoins camarades. Les titres que nous mentionnons dans les sources, surtout ceux de La Pensée et de La Nouvelle Critique, illustrent parfaitement cette prétention.

Vassails quitta le PCF en 1956 — lors de l’invasion de la Hongrie par les troupes soviétiques — comme l’écrit Antoine Cayrol (op. cit., p . 153) et comme l’ont confirmé (2016) ses deux fils. 1956 fut donc pour lui une année de rupture, sur le plan personnel (divorce avec sa première femme) et sur le plan politique. Mais Frédérique Matonti (op. cit., 2006) affirme qu’il ne fut écarté qu’à la fin des années 1950. Son départ pour Madagascar l’éloigna définitivement des débats théoriques et épistémologiques postérieurs à la publication du rapport Khrouchtchev. Nous ignorons s’il fut un temps « oppositionnel » ou s’il adhéra à un groupe dissident comme Tribune du communisme, ce que fit son collègue de promotion à l’école normale de Perpignan, Fernand Villacèque (avec qui il ne cessa d’entretenir des relations suivies). Nous savons qu’il demeura fidèle à la Libre pensée et aux idées de gauche.

Gérard Vassails, était sans doute du fait de l’influence de son père puis de celle de ses études scientifiques, proche de la libre-pensée et des approches rationalistes. Il adhéra à l’Union rationaliste, au moins après 1944 lorsque, présidée par Frédéric Joliot-Curie, elle entretenait des relations de proximité avec le PCF. Vassails continua d’adhérer à l’Union rationaliste après sa rupture avec le PCF. En effet, sa foi dans la raison — même si la sienne avait été aveuglée dans son approbation sans nuances des thèses de Lyssenko et des théories jdanoviennes — était confortée par sa formation scientifique et par son adhésion à l’idée de progrès. De ses engagements les plus décisifs de son existence, ses convictions rationalistes furent les plus constantes avec l’illustration de la langue et de la culture catalanes. Rétrospectivement, l’adhésion au PCF, à l’époque du stalinisme triomphant et bientôt battu en brèche apparaît comme un moment intense de sa vie, mais finalement très court dans le temps. Dans les Pyrénées-Orientales, il partagea le militantisme dans les rangs de Union rationaliste avec un collègue de l’école normale de Perpignan qu’il semble avoir influencé, Fernand Villacèque. Tous deux favorables à l’enseignement du catalan et à l’essor de la culture catalane auraient sans doute peu apprécié les positions (2015 et 2016) de l’Union rationaliste contre la ratification par la France de la charte des langues régionales.

Malade, Gérard Vassails mourut dans son village d’adoption, Laroque-des-Albères. La crémation eut lieu, le lendemain, le 19 mai 1994 à Canet-en Roussillon.

Pour citer cet article :
https://maitron.fr/spip.php?article182803, notice VASSAILS Gérard par André Balent, version mise en ligne le 24 juillet 2016, dernière modification le 23 janvier 2019.

Par André Balent

Gérard Vassails (1910-1994), Paris, années 1950
Gérard Vassails (1910-1994), Paris, années 1950
Archives privées Louise Vassails. Reproduction et retouches André Balent

ŒUVRES : Nous donnons une liste de ses livres qui se veut exhaustive. Pour les articles, il ne s’agit que d’un choix. Nous les regroupons en plusieurs rubriques.
Œuvres scientifiques et réflexions épistémologiques sur la science : Recherches sur les gros ions dans les gaz, thèse de doctorat ès sciences physiques, Paris, Masson, 1948, 95 p. — Jean-Toussaint Desanti, Gérard Vassails, Henri Provisor [pseudonyme de M. Darciel], « Science bourgeoise, science prolétarienne », La Nouvelle Critique, 8, juillet-août 1949, pp. 31-51. « Lénine et la physique », La Nouvelle Critique, mars 1949, pp. 16-31. — « Descartes, pionnier de la science moderne », La Pensée, 29, mars-avril 1950. — « Le cinquantenaire du radium », La Pensée, 31, juillet-août 1950. — « La politisation des atomes ou le prétendu ‘‘indéterminisme’’ en physique », La Nouvelle Critique, 12, janvier 1950, pp. 57-72 . — Francis Cohen, Jean Desanti, Raymond Guyot, Gérard Vassails, ouvrage collectif, Science bourgeoise et science prolétarienne, Paris, Éditions de la Nouvelle Critique, 1950, 48 p. ; collaboration de Vassails à cet ouvrage : « Atome et politique », pp. 15-33. — « Le poids du feu », Revue d’histoire des Sciences et de leurs applications, volume 3, n° 3, Paris, PUF, 1950, pp. 222-241. — « Le peuple est le seul recours du savant », Les Lettres françaises, 11 janvier 1951 [p. 1 et p ; 7]. — « Le soi-disant indéterminisme en physique atomique », conférence donnée à la Sorbonne, le 23 janvier 1951. Allocution préliminaire de Jean Orcel Paris, Union rationaliste, 1951. — « L’activité rationaliste de la Physique contemporaine », La Pensée, 40, janvier-février 1951, p. 102-106. — « L’ ‘‘Encyclopédie’’ et la physique », Revue d’Histoire des sciences et des techniques, Paris, PUF, Centre international de synthèse, section Histoire des Sciences, 1952, 235 p. [pp. 294-323]. — « La physique soviétique…sur pièces », La Nouvelle Critique, 37, pp. 128-136. — « Le pool atomique », La Nouvelle critique, 42, janvier 1953. — « Lórand Eötvos », Revue d’Histoire des Sciences et de leurs applications, 1953, Paris, PUF, vol. 6, n° 61, pp. 22-41. — Dialectique du particulier et du général, polycopié, Centre de documentation universitaire, Paris, 1956, 43 p. — « Sur les fondements de l’optique statistique », revue d’optique théorique et instrumentale, tome 40, n° 9, 1961. — Dictionnaire rationaliste, Éditions de l’Union rationaliste, Paris, 1964, 503 p. [Entrées de sept notices dont : « Contingence », « Contradiction », « Logique dialectique ». — Participation à la rédaction de l’édition française de la Dialectique de la nature de Friedrich Engels, Paris, Éditions sociales, 1968 (traduit de l’allemand par Émile Bottigelli. Notes avec Jeanne Lévy et Ernest Kahane, Paul Labérenne, Victor Nigon, Évry Schatzman et Gérard Vassails). — « Eiximenis sociòleg », Sant Joan i Barres [en catalan], bulletin du GREC, 28, Perpignan, 1967, pp. 22-25 — La ciència no pensa : elements lògics i epistemològics d’un pensament cièntific, Barcelone, Edicions 62, col. Llibres a l’abast, 1975, 251 p. [en catalan]. — Des articles dans diverses revues scientifiques comme les Annales de l’université de Madagascar (exemple : « L’infini mathématique et la qualité », 7, 1970, pp. 7-32) ; les Annales de l’université de Béchar
Œuvres littéraires et essais : [sous le pseudonyme de Joan Valmanya (sic)] : « Cantarelles d’una ascenció » (poème catalan, avec traduction en français), Le Travailleur catalan, 28 août 1954. "El mestís", poème publié comme introduction (p. 1) à l’essai de Roger Grau, De Roussillon en Catalogne, Perpignan, Cahiers de Truc, n° 2-3, 1979. — Cobles pel rall, 1981, poèmes en catalan à compte d’auteur, sans IBSN. — Rosselló i Catalunya, 1988, manuscrit inédit, 14 p.
Philologie catalane et didactique :
« La parla i l’escrit, encara », Sant Joan i Barres, [bulletin du GREC], Perpignan, 49, 1972, pp. 39-45. — « Dialecte rossellonès i dialectes occitans », Sant Joan i Barres 55, 1974, pp. 17-23 ; 56, 1974, pp. 11-15. — « Una corda de bard a la guitarra » [sur Carles Grandó], Sant Joan i Barres,71, 1978, pp. 37-42. — Vocabulari català. À l’usage des instituteurs et institutrices des Pyrénées-Orientales, Perpignan, Cahiers de l’Institut de recherches en sciences de l’éducation et de la communication de l’Université de Perpignan, 1979, 59 ff°. — Diccionari rossellonès [regroupe plusieurs milliers d’entrées], inédit

SOURCES : Arch. dép. Pyrénées-Orientales, 1 R 408, f° 251, registre matricule de Jean Vassails, père de Gérard ; 1 R4 637 f° 1549, registre matricule de Gérard Vassails. — Arch. com. Saint-Estève, acte de naissance de Gérard Vassails et mentions marginales ; acte de décès de son père ; actes de naissance de ses soeurs ; acte de mariage de ses parents. — Arch. com. Laroque-des-Albères, acte de décès. — [Non signé], « Un jeune savant qui honore son Roussillon natal », Le Travailleur catalan, 4 février 1950 [éléments biographiques]. — Joan Becat, « Les études catalanes de l’Université de Perpignan et les modèles linguistiques », Recerc, n°5, article en ligne [PDF], s.d., 6 p. — Jordi Pere Cerdà (Antoine Cayrol), Cant alt. Autobiografia literària, Barcelone, Curial edicions catalanes, 1988 [p. 153 et p. 155]. — Pierre Grau, « Quand les Allemands courtisaient les catalanistes du Nord : un témoignage inédit et son contexte », Lengas, (Université Paul-Valéry, Montpellier III ; CNRS), 50, 2001, pp. 77-101. — Lluís Marquet i Ferigle, entrée « Vassalls Gerard [sic : orthographié à la catalane] » in Gran enciclopèdia catalana, XXV, Barcelone, 1980, p. 297. — Frédérique Matonti, Intellectuels communistes. Essai sur l’obéissance politique. La Nouvelle Critique, 1967-1980, Paris, La Découverte, 2005, 416 p. — Michel Pinault, L’intellectuel scientifique : du savant à l’expert, in Michel Leymarie & Jean-François Sirinelli, L’Histoire des intellectuels aujourd’hui, Paris, PUF, pp. 229-254. — Pere Verdaguer, « Gerard Vassalls [orthographe catalane correcte du patronyme] ens ha deixat », nécrologie, L’Indépendant, quotidien, Perpignan, 17 juin 1994. — Sant Joan i Barres [en catalan], bulletin du Grup rossellonès d’estudis catalans, de mars 1961 (n° 1) au n° 90 (1983). — L’Indépendant, 20 mai et 1er juin 1994, avis mortuaires. — Le Monde, 2 juin 1994. — Notes de Pierre Grau, feuillets dactylographiés pour une biographie [non rédigée] de Gérard Vassails. — Notes d’Alain Dalançon. — Courriels de Muriel Paletou-Vassails, fille de Gérard Vassails, 5 décembre 2016, 12 janvier 2017. — Entretien avec Louise Vassails, Rodolphe Vassails et Guillem Vassails, Laroque-des-Albères, 16 décembre 2016. — Souvenirs d’André Balent (conversations informelles avec Gérard Vassails, années 1970-1980).

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