THUILLIER René [THUILLIER Alfred, René, pseudonyme pendant l’Occupation : Renard]

Par Marc Giovaninetti

Né le 6 janvier 1913 à Paris (XIVe arr.), mort le 27 mars 1989 à La Souterraine (Creuse) ; livreur de journaux, journaliste à l’Humanité, comptable ; militant communiste de Paris puis de l’Aisne ; membre de la commission exécutive de la FSGT ; dirigeant clandestin des JC pendant l’Occupation ; secrétaire national des JC et de l’UJRF, membre du secrétariat fédéral de l’Aisne ; député.

René Thuillier naquit passage des Thermopyles, dans le quartier Plaisance, une ruelle aujourd’hui très agréable mais très misérable au début du XXe siècle. Il fut déclaré à l’état civil par des sages-femmes et des voisines. Les parents, mariés, âgés de vingt-deux et vingt ans, étaient cordonniers ou ouvriers dans la chaussure, comme déjà plusieurs de leurs ascendants, et habitaient rue Bourgon dans le quartier Maison Blanche du XIIIe arrondissement. Ils avaient déjà un fils, Paul, qui fut un temps membre du Parti communiste, et resta toujours en bons termes avec son frère. L’enfance fut très misérable. Les parents n’étaient pas engagés politiquement. Le père, alcoolique et violent, ne survécut pas à la guerre ; la mère, originaire de Lorraine, se remit en ménage avec un homme marqué à droite, que René Thuillier détestait. Après son certificat d’études et un apprentissage de menuisier, le jeune homme rompit les ponts à l’âge de quinze ans. Il exerça divers petits boulots, employé de bureau, emballeur, « chasseur de théâtre », avant de rester plus durablement porteur de journaux à bicyclette. D’après son fils, René Thuillier avait développé des aptitudes sportives telles qu’il aurait couru les six Jours du Vél’d’Hiv’ en tant que semi-professionnel. Devenu père de famille, cependant, il ne pratiquait plus aucun sport.

Engagé au Parti communiste français et aux Jeunesses communistes en novembre 1929, alors que les deux organisations étaient à leur étiage, René Thuillier fut secrétaire du club athlétique affilié à la FST dans le XXe arrondissement où il habitait, et pendant trois ans responsable de la 2e section des JC de la capitale. En septembre-octobre 1935, il fut membre de la délégation française au VIe (et dernier) Congrès de l’Internationale communiste des jeunes à Moscou, au cours duquel le dirigeant français Raymond Guyot fut propulsé secrétaire général de l’organisation. René Thuillier ne semble pas s’être distingué au cours du congrès ; ni non plus avoir suivi de formation dans une école moscovite. Rentré en France en novembre, il fut engagé comme journaliste sportif à l’Humanité, une manière indirecte de devenir permanent appointé. En 1939, il était devenu responsable des informations parisiennes du journal. Au congrès des JC françaises suivant son retour de Moscou, à Villeurbanne en janvier 1936, il devint membre suppléant du comité central. Cependant, son nom n’apparaît plus dans les organes dirigeants de l’organisation de jeunesse aux deux congrès suivants, en 1937 et 1939. Il restait plus spécifiquement affecté à la FSGT, l’organisation qui réunissait sportifs communistes et socialistes depuis le congrès d’unification de décembre 1934 à la Grange-aux-Belles. Derrière les communistes Auguste Delaune, Robert Mension et René Rousseau, il fut nommé suppléant à la commission exécutive lors des congrès de Lille et de Boulogne-Billancourt, en décembre 1935 et décembre 1936. Il fut également membre du comité régional du PCF de Paris-Ville.

En juillet 1934, René Thuillier épousa Anna, Juliette Girond à la mairie du XXe, mais le mariage fut dissous en avril 1939 et le militant ne devait plus évoquer cette union par la suite.

Lorsque les organisations communistes furent interdites en septembre 1939, puis les députés poursuivis en octobre, Gabriel Péri, l’un des principaux rédacteurs de l’Humanité, dut se cacher. René Thuillier, avec qui il partageait de véritables relations d’amitié, lui proposa de l’héberger, et c’est chez lui, au 6 rue Anatole France à Courbevoie (Seine, Hauts-de-Seine), que le futur martyr du PCF trouva son premier refuge, avec l’accord d’Albert Vassart. Ils partageaient apparemment la même « surprise » à l’égard du Pacte germano-soviétique. La planque de Péri chez son ami dura six semaines environ ; une fois qu’il fut parti se cacher ailleurs, Thuillier fut interpelé par la police qui était sur la trace du fugitif, interrogé pendant une matinée, et son domicile perquisitionné.

René Thuillier avait été réformé du service militaire suite à une opération subie en 1934, mais en décembre 1939, en pleine « drôle de guerre », il fut mobilisé. Fait prisonnier le 9 juin 1940 dans la région de Reims (Marne), il passa près d’un an dans un stalag allemand, avant d’être libéré début 1941 pour raison médicale. Il séjourna d’abord quelques temps en zone Sud chez son frère, puis il reprit contact avec le mouvement communiste clandestin par l’intermédiaire de Juliette Fajon et Robert Mension. Il se lia alors à Colette Jobard, elle aussi militante communiste clandestine, agent de liaison de Robert Mension. Le couple se maria en juillet à Bois-le-Roi (Seine-et-Marne), une localité desservie par le train, située en forêt de Fontainebleau. La mère et le beau-père de Thuillier y habitaient, et poussés par la nécessité, les deux militants leur avaient demandé refuge. Evincés, ils y restèrent cependant en louant une maisonnette. Ce deuxième ménage ne fut pas plus durablement heureux que le premier.

D’abord chargé par Mension des questions sportives, Thuillier le suivit comme membre du triangle de direction des JC clandestines en zone Nord à partir de mars 1943, avec Paul Casteur et Henri Kesteman, après que leurs prédécesseurs eurent été arrêtés et décimés en 1942. Thuillier fut plus particulièrement chargé de l’unité des organisations de jeunesse résistantes, et devint membre du secrétariat national du FUJP lors de sa fondation en octobre 1943. Le Front uni de la jeunesse patriotique rassemblait autour de la FJCF et d’autres organisations d’obédience communiste telles que Sport libre ou les jeunes des FTP, des organisations résistantes chrétiennes ou plus ou moins noyautées par les jeunes communistes telles que les jeunes de l’OCM ou du MLN.

Colette et René Thuillier furent arrêtés l’un et l’autre, ce dernier plus tardivement, le 21 juillet 1944, alors qu’il quittait son domicile illégal à Viroflay (Seine-et-Oise, Yvelines). Amené rue des Saussaies, il y rencontra notamment Madeleine Riffaud, la jeune militante qui venait d’abattre un officier allemand. Elle ne gardait pas un bon souvenir de l’entretien, car, l’ayant identifiée et s’étant fait connaître, Thuillier, connu d’elle sous son pseudonyme de résistant, Renard, put lui adresser quelques remarques en tant que supérieur hiérarchique : il lui dit qu’elle serait fusillée et héroïsée, ce qu’elle n’était pas encore prête à entendre, mais que si elle survivait elle aurait à rendre des comptes pour l’initiative qu’elle avait prise d’exécuter un Allemand. La fonction de Thuillier, dont l’identité était connue, ne fut apparemment pas percée lors des interrogatoires, et il put échapper à des sévices plus graves à la faveur de l’approche de la libération de Paris. Il quitta la prison de la Santé le 17 août avec les 550 autres prisonniers politiques qui s’y trouvaient, les gardiens leur ayant ouvert les portes. Il raconta plus tard cet épisode à la une de [Ce soir. Il garda des séquelles des coups de nerf de bœuf qu’il avait reçu pendant sa détention.

Dès la première conférence nationale des JC, les 19 et 20 octobre, René Thuillier fut nommé parmi les six membres du secrétariat national, Raymond Guyot étant reconduit comme président. Le samedi précédent, il avait représenté les JC à la première réunion publique organisée par le FUJP, au Palais de Chaillot, avec notamment Jean Pronteau pour l’OCM et Emmanuel d’Astier de la Vigerie. Le secrétariat du PCF, encore dirigé par Jacques Duclos, le nomma en novembre à la commission chargée de préparer le congrès des Comités départementaux de Libération, sous la responsabilité de Léon Mauvais, André Marty et Georges Marrane, puis après le retour de Maurice Thorez, la même instance l’affecta en janvier 1945 à la commission chargée de préparer le congrès du Front national, fédération d’organisations par laquelle le PCF espérait peser sur tous les mouvements issus de la Résistance. Là, outre Mauvais, Marty et Guyot, il côtoya Étienne Fajon, Laurent Casanova et Auguste Lecœur. Il était expressément recommandé que « l’unité réalisée par les organisations et mouvements de la jeunesse [soit citée en] exemple ». Et en effet, Thuillier avait avec Guyot représenté les JC le 24 décembre 1944 à la conférence des cadres du FUJP, salle Wagram, alors qu’allait se constituer l’UPOJ qui se donnait pour but d’élargir encore l’unité de la jeunesse. Il siégeait à la tribune avec notamment Louis Saillant, le président du CNR, et Félix Gouin, le président de l’Assemblée nationale consultative. Dans le cadre de sa mission au FUJP, Thuillier était chargé par le bureau fédéral des JC du Service civique de la jeunesse, destiné à succéder aux Équipes nationales du régime de Vichy.

Pendant toute l’année 1945, René Thuillier resta, derrière Guyot et Léo Figuères, le dirigeant le plus régulièrement sollicité des Jeunesses communistes, bien qu’à son âge, 32 ans, beaucoup de cadres des JC étaient versés au PCF. Lorsqu’elles se transformèrent en UJRF (Union des jeunesses républicaines de France) au congrès de Pâques, il resta maintenu au secrétariat, en deuxième position sur quatre ; puis encore au secrétariat « démocratiquement constitué » [sic] par le secrétariat du PCF en décembre, aux côtés de Daniel Trellu, Figuères, Madeleine Vincent et Guy de Boysson, issu du MLN. Il s’y voyait confier l’ « organisation ». Tout au long de l’année, il multiplia les rapports, comptes rendus et circulaires. Une brochure de vingt-quatre pages fut aussi publiée sous son nom : Pour donner à chaque jeune Français un métier.
Plusieurs jeunes femmes résistantes furent promues à la Libération parmi les dirigeants des JC puis de l’UJRF, avec en perspective la reconstitution des Jeunes filles de France. René Thuillier rédigea quelques éditoriaux pour leur revue bimensuelle Filles de France au cours de l’année 1945. Parmi elles, Colette Jobard, encore mariée avec lui. Mais il se mit bientôt en ménage avec Ginette Cros, une des dirigeantes des étudiants communistes qu’il avait déjà connue pendant l’Occupation. Le mariage Thuillier-Jobard fut officiellement dissous en avril 1946, et l’union Thuillier-Cros légitimée en décembre de cette année. Deux enfants naquirent de cette union, un fils, François, et une fille, Dominique, nés en 1946 et 1952. Un premier bébé, né en 1945, ne vécut que quelques mois. En preuve de l’attachement à la mémoire de Gabriel Péri, sa veuve Mathilde Péri (voir Mathilde Taurinya fut choisie comme marraine civile pour le fils et donna son deuxième prénom à la fille.
Parallèlement à ses responsabilités organisationnelles, Thuillier fut poussé vers la représentation nationale. Par l’ordonnance du 10 octobre 1944, il fut nommé, sensiblement plus âgé que les autres, parmi les six délégués des FUJP envoyés à l’Assemblée nationale consultative provisoire, avec Guy de Boisson, Jean Pronteau, René Laurin, Pierre Gauthier et Léo Figuères. Les deux premiers n’étaient pas encore déclarés communistes, seuls les deux suivants échappaient à cette mouvance. En vue des élections du 21 octobre 1945 à l’Assemblée constituante, René Thuillier fut envoyé faire campagne dans le département de l’Aisne, où demeurait son frère Paul, qui travaillait dans une champignonnière. Il y fut présenté en deuxième position sur la liste communiste qui obtint le plus fort score du département. Désormais implanté dans ll’Aisne, demeurant dans la ville un peu excentrée de Château-Thierry où il était secrétaire de section, il intégra le secrétariat fédéral du PCF. Il fut réélu le 2 juin 1946 à la seconde Assemblée nationale constituante, après l’échec du référendum sur les nouvelles institutions. Le score des communistes avait encore progressé et cette fois ils eurent trois élus. Peu après, il fit sa seule intervention mentionnée à une réunion du comité central du PCF, assez banale et modeste, sur l’ « unité ouvrière » alors à l’ordre du jour pour la nième fois. Il n’était pas membre de l’instance, mais pouvait fort bien concevoir d’y être prochainement promu.

Pour la première législature de la IVe République, René Thuillier fut réélu député, toujours en deuxième position, le 10 novembre. Il effectua un mandat complet, jusqu’en juin 1951. Mais un conflit au sein de la direction locale du parti, qui remontait à l’année 1948, empêcha qu’il fut représenté. Il s’en expliqua longuement dans un courrier adressé en juillet de cette année au secrétariat du parti, lequel avait diligenté pour enquêter sur place deux membres du comité central, Gaston Auguet et Marcel Servin. La députée communiste élue en troisième position, Paulette Charbonnel, et son mari Edmond, l’accusaient du vol d’un sac à main contenant une forte somme d’argent ; le sac fut retrouvé dans un caniveau parisien à proximité du domicile de ses beaux-parents. Le tout assorti de lourdes accusations réciproques sur les habitudes de vie et les pratiques militantes des uns et des autres. L’affaire du vol ne fut pas élucidée, mais chacun s’accordait à reconnaître l’impossibilité de maintenir ensemble Paulette Charbonnel et René Thuillier parmi les cadres fédéraux. Un rapport de la fédération précisait que les deux militants avaient été sanctionnés, mais se montrait particulièrement élogieux à l’égard de Thuillier, en vertu de son passé militant et résistant exemplaires, et de la qualité de son travail à Château-Thierry. Il préconisait donc de le maintenir préférentiellement. Mais pour les élections de 1951, Paulette Charbonnel fut représentée et Thuillier écarté. Elle fut battue en raison du système des apparentements, mais elle continua à exercer d’importantes fonctions militantes. Thuillier, tenu à l’écart par les communistes locaux, se retrouva sans ressources. Profondément affecté, sa carrière politique en fut brisée net. Alors que son épouse, qui avait réduit son activité militante, avait obtenu ses premiers postes de professeur d’histoire dans la Marne puis à Château-Thierry, sa rentrée 1952 se fit à Montgeron, en Seine-et-Oise (Essonne), et la famille s’installa dans la localité, d’abord en location, puis dans une maison qu’ils firent construire.

Le caractère de René Thuillier, déjà impulsif et irascible, devint franchement ombrageux ; au sein de son couple, vis-à-vis de ses beaux-parents, il avait de brusques flambées de colère. Il se montrait aussi très amer vis-à-vis du parti, de Thorez, plus tard de Georges Marchais. Resté adhérant d’une cellule parisienne, il reprit sa carte en 1955 à Montgeron, mais en maugréant qu’il n’assisterait plus à aucune réunion. Au cours de l’été 1957, le couple se défit. Thuillier resta d’abord à proximité, à Yerres, puis il refit sa vie avec une quatrième femme, Marie-Thérèse Frilley, étrangère au PCF, qu’il épousa en 1958 dès qu’il eut divorcé de Ginette Cros. Ils eurent un fils, né en 1960, prénommé Gabriel, toujours d’après Péri. Professionnellement, il exerçait désormais le métier de comptable agréé et, en signe d’un certain attachement maintenu avec le Parti communiste, il travailla notamment au service de Fernand Léger. Quand il était encore en ménage avec Ginette Cros, la famille se rendait souvent en vacances chez les Mension, dans le Midi, qui avaient aussi rompu avec l’appareil communiste. Robert Brice, le céramiste de Léger, comptait aussi au nombre de leurs proches. Peut-être Thuillier resta-t-il en relation avec son vieil ami de la FSGT après le divorce, car si ce dernier est mentionné parmi les oppositionnels du groupe Unir, Thuillier est listé par Victor Leduc parmi les soixante-dix signataires de la déclaration de janvier 1971 qui préludait à la constitution des Cercles d’initiative communiste, autour d’éminents ex-militants du PCF. Ce fut apparemment sa dernière velléité militante.
Une tentative d’installation dans le Midi, à Cabris près de Grasse (Alpes-Maritimes), se solda par un échec. Il ne put se constituer une clientèle suffisante. Thuillier se retira alors à La Souterraine, dans la Creuse, où vivaient ses beaux-parents. C’est là qu’il mourut à l’âge de 76 ans.

Pour citer cet article :
https://maitron.fr/spip.php?article182906, notice THUILLIER René [THUILLIER Alfred, René, pseudonyme pendant l'Occupation : Renard] par Marc Giovaninetti, version mise en ligne le 30 juillet 2016, dernière modification le 17 août 2016.

Par Marc Giovaninetti

SOURCES : Arch. du Comité national du PCF. ― Arch. du PCF aux Arch. dép. de Seine-Saint-Denis, fonds Guyot, 283 J 3, 4, 5 et 67 ; secrétariat du PCF 1944, 1945. – Arch. de l’Assemblée nationale, dossier R. Thuillier. ― l’Avant-Garde n° 648, 28 mars 1936, 1944-1946 ― Sport 1935-1936. ― l’Humanité 1936-1939 ― Jeune Combattant 1944. ― Filles de France 1945. ― Ce soir 18 et 19 août 1946. ― Alexandre Courban, Gabriel Péri, un homme politique, un député, un journaliste, Paris, La Dispute, 2011. ― Victor Leduc, Les Tribulations d’un idéologue, Paris, Galaade, 2006. ― Entretiens avec Léo Figuères, octobre 2002 ; Madeleine Riffaud, juin 2011, ; François Thuillier (fils), juin 2011 et Dominique Laudijois (fille) juin 2012. – État civil.

ICONOGRAPHIE : La Liberté de l’Aisne (n° 83 du 18 mai 1946).

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