VISINAND Lise

Par Pierre Chaumont

Née le 31 mars 1933 à Tavannes (Jura bernois, Suisse) ; comédienne, écrivain, metteur en scène ; syndiquée à la SFAI affiliée à la CGT ; militante de la décentralisation théâtrale ; cofondatrice du théâtre de Saône-et-Loire (1972).

Lise Visinand naquit dans une famille modeste dans la cité ouvrière de Tavannes. Son père Gaston – un peu saltimbanque – exerça divers métiers. Sa mère, Édith, travaillait à la fabrique de montres locale. Pendant la guerre son père fut réquisitionné dans le cadre du STO. Durant sa scolarité primaire à Tavannes, elle fut élevée par ses grands parents.

En 1948, la famille s’installa à La Chaux-de-Fonds (Suisse). Lise Visinand y fit sa dernière année d’école secondaire puis entra à l’école supérieure de commerce afin d’avoir un métier qui lui permettrait « de faire autre chose ». À l’âge de dix-neuf ans, elle travailla comme employée dans une usine d’horlogerie. Ce fut dans cette ville qu’elle découvrit le théâtre à la fois comme spectatrice et comme comédienne, dans différentes troupes d’amateurs. Elle découvrit aussi l’existence de l’École de Strasbourg, réussit le concours et y entra en octobre 1956. En troisième année, le groupe fut intégré à la troupe du Centre dramatique de l’Est dirigée par Hubert Gignoux. Ce fut la première expérience d’un théâtre de tréteaux, jouant dans les salles des fêtes, les préaux de la région.

Lise Visinand fut contactée par Pierre Hermantier qui lui proposa de venir rejoindre son groupe d’Action culturelle en Algérie. Ami d’André Malraux depuis la guerre d’Espagne, il avait obtenu du ministre de la Culture une subvention pour créer ce groupe qui lui permettait de faire jouer des comédiens pendant leur service militaire. Arrivée en Algérie le 1er février 1961, elle rencontra dans le groupe Gérard Pichon qui était comédien chez Roger Planchon au théâtre de la Cité à Villeurbanne. Ils se marièrent en 1962. Elle resta onze mois en Algérie, à Oran d’abord puis à Dellys, en Kabylie. Ce fut sa première rencontre avec la situation coloniale : la troupe comprenait des comédiens arabes et se produisait devant les militaires et la population. Fin 1961, la situation devenant trop explosive, les civils furent rapatriés. À Villeurbanne, Roger Planchon lui proposa un rôle dans Schweyk dans la deuxième guerre mondiale de Bertold Brecht. Elle participa ensuite à sept spectacles de Planchon et à plusieurs tournées internationales. Fin 1966, le couple s’installa à Paris et se sépara peu après. Au printemps 1967, Lise Visinand reçut une proposition de Jacques Fournier, directeur du Théâtre de Bourgogne installé à Beaune : entrer dans la troupe de la préfiguration de la Maison de la Culture de Chalon-sur-Saône.

Francis Jeanson avait été nommé en 1967 par André Malraux à la tête de cette préfiguration qu’il voulait centrée sur le théâtre et des pratiques culturelles nouvelles en direction du non-public. Pour atteindre cet objectif, Jacques Fournier avait créé, au sein du Théâtre de Bourgogne une deuxième troupe, celle des comédiens-animateurs, dite d’action culturelle, sous la houlette de Francis Jeanson qui assistait aux répétitions et animait les débats qui suivaient la représentation, essentiels à ses yeux. Cette expérimentation de conquête de nouveaux publics de la Maison de la Culture à venir s’ancra dans la campagne « des quarante bornes » : des représentations dans les bourgs autour de Chalon-sur-Saône. Deux tournées se déroulèrent pendant la saison 1967-1968.

Arrivèrent les événements de Mai 68. Francis Jeanson, Jacques Fournier, Jacques Bailliart participèrent aux États généraux de Villeurbanne. Francis Jeanson devint le théoricien de la « Plate-forme de Villeurbanne pour l’Action culturelle ». À leur retour à Beaune, les débats se prolongèrent longuement. En décembre, survint une scission entre le Théâtre de Bourgogne et l’Action culturelle. Les comédiens durent choisir : soit rester des comédiens traditionnels à Beaune, soit être des « comédiens animateurs » à Chalon. Avec Jacques Bailliart et quelques autres, Lise Visinand choisit Chalon. Il s’en suivit une riche période de créations collectives, des spectacles de cabaret ou en lien avec l’actualité sociale de la ville, comme La vie en bleus. Des répétitions publiques connurent un large succès populaire. Ces dernières furent perçues comme de l’ouvriérisme, ce qui irrita rapidement la direction de la Maison de la Culture et le maire socialiste Roger Lagrange. Le nombre croissant d’animateurs avait installé une forme de concurrence avec les comédiens. De plus, ces derniers, syndiqués au SFAI (Syndicat français des artistes et interprètes, affilié à la CGT) furent accusés de cryptocommunisme. Le conflit s’aggrava et les comédiens furent licenciés au printemps 1972. La Maison de la Culture avait été inaugurée officiellement en novembre 1971 et Francis Jeanson quitta définitivement ses fonctions en 1972.

Lise Visinand et son compagnon Jacques Bailliart choisirent de rester à Chalon et de fonder, avec leurs indemnités de licenciement, la compagnie Jacques Bailliart qui deviendra en 1973 le Théâtre de Saône-et-Loire (TSL), ainsi dénommé pour marquer son ancrage territorial. Pas de lieu au début, puis une première salle municipale, « Le chtit théâtre » suivie de celle du « Grain de Sel ». La création s’orienta dans deux directions ; le spectacle pour enfants et des montages de textes en lien avec l’actualité politique : L’Espagne au cœur, sociale : La vie continue ou locale : Pierre Vaux, La rumeur. Les spectacles du TSL tournèrent beaucoup dans la région, dans des maisons des jeunes, les bibliothèques, les salles syndicales. Les comédiens poursuivaient ainsi le travail pour lequel ils avaient été appelés à la Maison de la Culture et licenciés.

Dans les années 1975-1977, le Théâtre de Saône-et-Loire comptait six permanents. Tout le monde faisait tout. Les salaires, certes modestes, étaient les mêmes pour tous. Mais en 1983, fatiguée par ces onze années intenses, Lise Visinand quitta la compagnie. Elle continua cependant de jouer dans les spectacles mis en scène par Jacques Bailliart qui firent découvrir aux chalonnnais le théâtre contemporain : Vian, Beckett, Ionesco, Fassbinder, Dubillard, Novarina. Cette même année, à la suite de l’arrivée de la droite à la tête de la municipalité, la Maison de la Culture fut fermée, les équipements dispersés et tout le personnel licencié. Le TSL avait été la compagnie partenaire de « l’option théâtre » qui s’était ouverte au lycée Hilaire de Chardonnet de la ville en 1994. Lise Visinand s’impliqua avec passion dans cette activité de formation et de transmission auprès des jeunes. Le TSL arrêta ses activités en 2003, n’étant plus subventionné par la DRAC.

Après son départ de la compagnie, Lise Visinand avait repris alors un parcours personnel qui se poursuit encore en 2016. Parcours d’une rare continuité : elle a joué pratiquement sans interruption, depuis sa sortie de l’École de Strasbourg en 1959. Elle se mit aussi à l’écriture, créant des spectacles solos : L’Année des cailloux en 1995-1996, Grâce à toi en 1997, Le Bleu de l’eau en 1998, Juste un mot gentil en 2004, La lisière-théâtre en 2013.

Lise Visinand, qui eut « la grande chance de passer par les plus belles scènes de la décentralisation française », fut invitée par le ministère de la Culture à Avignon en juillet 2006, à témoigner, en tant qu’ancienne élève de l’école de Strasbourg, à l’occasion des soixante ans de la décentralisation théâtrale.

Pour citer cet article :
https://maitron.fr/spip.php?article183205, notice VISINAND Lise par Pierre Chaumont, version mise en ligne le 9 août 2016, dernière modification le 7 mars 2017.

Par Pierre Chaumont

ŒUVRE : Spectacles : Grâce à toi, 1997 ; Le Bleu de l’eau, 1998 ; Juste un mot gentil, 2004 ; La lisière-théâtre, 2013.

SOURCES : Francis Jeanson, L’action culturelle dans la cité, Le Seuil, 1973. — Robert Abirached (dir), La décentralisation théâtrale, 4 volumes, Actes Sud Papiers 1992-1995 ; nouvelle édition mars 2005. — Entretien d’Isabelle Truc Mien avec Lise Visinand en 2005. — Association bourguignonne des Amis du Maitron.

Version imprimable Signaler un complément