RENS Joseph-Laurent, dit Jef.

Par Jean Puissant

Boom (pr. et arr. Anvers - Antwerpen), 1er août 1905 − Ixelles (pr. Brabant, arr. Bruxelles ; aujourd’hui Région de Bruxelles-Capitale), 26 septembre 1985. Ouvrier, journaliste, fonctionnaire belge puis international, militant socialiste, dirigeant syndical.

Joseph, dit Jef, Rens naît dans une famille ouvrière anversoise. Dès l’âge de quinze ans, il est ouvrier journalier au port d’Anvers, au chantier naval de Merksem. Il est ensuite engagé aux usines automobiles Minerva, puis suivant l’exemple de son frère, il devient apprenti-cliveur, puis cliveur dans l’industrie diamantaire.

Jef Rens adhère et participe aux activités des Faucons rouges, mouvement créé et animé par Gust De Muynck*et son épouse Yvonne De Man, sœur d’Henri*. Tout en travaillant comme diamantaire, il s’inscrit en 1927-1930 à l’Université libre de Bruxelles (ULB) pour y obtenir deux licences en sciences sociales et économiques. Boursier de Alexander von Humboldt Stiftung, il suit les cours de l’université de Frankfurt am Main (Francfort, Hesse, Allemagne), notamment ceux de Henri de Man* (1931-1932). Il quitte l’Allemagne en août 1932. En 1935, il obtient, toujours à l’ULB, son doctorat ès sciences sociales grâce à sa thèse sur Les fondements sociaux du national-socialisme.

En septembre 1930, Gust De Muynck* fait engager Jef Rens, alors au chômage, comme rédacteur) à la Nationaal Instituut voor de Radio-Omroep (NIR - Institut national de radio diffusion) ; Rens y reste jusqu’au 27 décembre 1932. Il succède ensuite, sur concours, à Pierre Van Malderen*, décédé, comme rédacteur, puis rédacteur en chef du Mouvement syndical belge, organe de la Commission syndicale (CS - syndicat socialiste interprofessionnel) du Parti ouvrier belge (POB) de 1933 à avril 1940.

En octobre 1936, Jef Rens devient secrétaire de la CS puis de la Confédération générale du travail de Belgique (CGTB) qui succède à la CS en 1937. Il assume le secrétariat du Bureau de la CGTB jusqu’à son remplacement par Paul Finet*. Il en est le secrétaire général-adjoint de 1939 à 1941 puis le secrétaire général jusqu’en 1945. Rens est, en 1936, le plus jeune secrétaire national (trente-et-un ans) aux côtés de ses glorieux aînés Joseph Bondas, Edouard De Vlaemynck*, Corneille Mertens*.

Ses longues et fructueuses études, son bilinguisme, sa connaissance ultérieure de l’allemand et de l’anglais, expliquent son parcours professionnel et son importance à la tête des syndicats socialistes comme universitaire, alors que tous ses collègues sont de vieux militants ouvriers.

Ce statut particulier de Jef Rens explique la suite de sa carrière. Ce sont d’intenses activités durant dix ans. Mais sa trajectoire diverge à nouveau. Du 23 novembre 1937 au 13 mai 1938, il est chef de cabinet-adjoint du premier ministre libéral, Paul-Émile Janson, puis du 15 mai 1938 au 9 février 1939, du neveu de ce dernier, Paul-Henri Spaak* (qui avait suggéré son nom à son oncle), tous deux à la tête de gouvernements tripartites instables (novembre 1937-janvier 1939).

Jef Rens gagne Londres en janvier 1941 après une mission aux États-Unis où il crée et préside le Centre syndical belge avant d’occuper d’autres fonctions. En août 1944, il rejoint le Bureau international du travail (BIT) replié à Montréal (Canada). Il revient ensuite à Genève (Suisse), où il devient directeur général-adjoint du BIT de 1952 à 1965. Ces expériences et les contacts qu’elles suscitent expliquent sa nouvelle trajectoire, même s’il reste secrétaire de la CGTB jusqu’en 1945.

Comme syndicaliste, outre les tâches éditoriales au Mouvement syndical belge - il rédige également un feuillet de propagande récurrente à destination des chômeurs - puis de secrétaire du Bureau de la CS, puis de la CGT, Jef Rens partage les activités du Secrétariat national à Bruxelles et en province. Les réunions et les meetings se succèdent, il y rencontre le monde syndical socialiste. En 1936, il participe à la grève générale. Il est chargé, avec Joseph Bondas, d’y mettre fin à Liège (Herstal et Seraing en particulier) où certains veulent la prolonger malgré les acquis de la Conférence nationale du travail (CNT) qui ont conduit à la décision de reprise du travail. Cette proximité avec les événements conduit J. Bondas et J. Rens à rédiger un historique de cette grève particulièrement importante ((Voir Œuvre).

Les fonctions de Jef Rens l’amènent également à assumer des missions à l’étranger, notamment en 1934 à Vienne (Autriche) pour y apporter le soutien syndical à la social-démocratie autrichienne, victime de la politique « austro-fasciste » de Dolfuss. Toujours avec Bondas, il apporte ainsi un soutien financier direct aux combattants socialistes. Il rencontre également des syndicalistes italiens allemands en exil.

L’activité militante politique de Jef Rens se précise lors du retour de Henri De Man en Belgique en 1933. Il fait partie du petit groupe, à la fois admiratif et participatif, à la préparation du « Plan du travail », de sa rédaction puis de son adoption par le Congrès de Noël 1934 du POB. Ce dernier est paralysé par l’ampleur de la crise et se limite à dénoncer la politique déflationniste du gouvernement Theunis qui réunit catholiques et libéraux. Rens côtoie alors les principaux acteurs de ce changement de stratégie du POB,. Ce sont Max Buset, Claire Monot-Baril, Isabelle Grégoire-Blume, Gabrielle d’Ieteren*… qui se réunissent régulièrement avec leur mentor à « la Taverne anglaise » derrière le Parlement.

Jef Rens est délégué par la CGTB au Bureau d’études sociales chargé par le POB de mettre au point le « Plan du travail ». Il collabore à l’hebdomadaire illustré Plan, qui participe à l’intense campagne de propagande dynamique et novatrice, inspirée de l’observation directe de l’Allemagne des années 1930-1933. L’ensemble du POB, en particulier mutualités et syndicats, est entraîné dans ce mouvement, malgré les réticences de fond et de forme de certains dirigeants. « Le peuple socialiste » reprend espoir et l’enthousiasme des participants, systématiquement encouragés par une mise en scène élaborée rassure les plus sceptiques. La rupture est d’autant plus douloureuse à l’annonce de la formation d’un nouveau gouvernement sous la houlette d’un ancien gouverneur de la Banque nationale, le catholique Paul Van Zeeland, où Henri De Man*, avec son nouvel acolyte Paul-Henri Spaak*, fait son entrée sans un mot d’explication préalable.

Les liens avec De Man se distendent, Jef Rens le voit néanmoins au comité de rédaction de Leiding, organe des socialistes flamands, où la rupture définitive s’opère. Il reproche à De Man, ses positions personnelles sur la neutralité non discutées avec la rédaction. Leiding est la revue doctrinale en langue flamande du POB, revue dont de Man est le rédacteur en chef depuis son lancement en janvier 1939. Celle-ci, d’un niveau intellectuel élevé, n’a cependant qu’une diffusion restreinte. Son impact dans les milieux socialistes francophones est très faible, vu l’existence d’une revue doctrinale en langue française, La Revue socialiste, dirigée par Max Buset.

En juin 1936, chargé du dossier des travailleurs saisonniers et transfrontaliers, Jef Rens se rend à Paris à l’occasion de la grande grève. Il participe aux grèves belges dont il livre, avec Joseph Bondas, un fidèle compte-rendu (déjà mentionné plus haut). Il est présent à la première Conférence nationale du travail qui définit le programme de réformes à mettre en œuvre pour mettre fin à la grève.

Le 10 mai 1940, le bureau de la CGTB confirme la décision, prise auparavant, de quitter Bruxelles et de suivre le gouvernement où il irait, notamment pour mettre les avoirs syndicaux à l’abri. La poussée allemande le contraint à gagner Nantes (département de la Loire Atlantique, France). Il s’installe à la Bourse du travail, dont le secrétaire est un ami de Bondas, ensuite Limoges (département de la Haute-Vienne) puis Toulouse (département de la Haute-Garonne) après la capitulation française. Une réunion du bureau s’y tient le 12 août en présence de tous les secrétaires, Joseph Bondas, Paul Finet*, Louis Major*, lui-même ainsi que Georges Keuwet, secrétaire de la Centrale des métallurgistes de Belgique, Charles Everling* du SETCa (Syndicat des employés, techniciens et cadres) et E. Gryson* de la Centrale (générale) du bâtiment, de l’ameublement et des industries diverses. La dissolution du POB par De Man, le 28 juin, a suscité l’indignation générale des participants. Il est décidé de suspendre les activités de la Confédération.

J. Bondas et L. Major* rentrent en Belgique, les autres restent en France. Seuls Paul Finet* et Jef Rens gagnent l’Angleterre afin d’y poursuivre « la guerre ». Rens y arrive, après moult péripéties, notamment un passage à Washington où il devait chercher des appuis pour exfiltrer les ministres Hubert Pierlot et Paul-Henri Spaak*, d’Espagne vers l’Angleterre, en janvier 1941. Il participe à la création du Centre syndical (belge) qui assure à Londres le suivi des questions syndicales nationales et internationales. Il y collabore avec Dore Smets*. Lorsque Rens apprend la création par l’occupant allemand de l’UTMI (Union des travailleurs manuels et intellectuels) en août 1941, il réagit par une allocution rageuse sur les ondes de la BBC dont le texte est dispersé sur la Belgique par les Services britanniques. Il y accuse De Man de trahison. « Henri De Man, de tous tu es le plus coupable. Pour faire ce que tu as fait, tu devais trahir quatre fois » : ton pays, ton parti, tes idées, tes amis… Par tes trahisons, tu t’es exclu de la société.. »

Sur proposition du Premier ministre Hubert Pierlot, Jef Rens est désigné conseiller du gouvernement le 6 janvier 1941, puis secrétaire général de de la Commission pour l’étude des problèmes d’après- guerre (CEPAG). Il participe, comme représentant syndical, à la Conférence internationale du travail à New-York en septembre 1941 et à celle de Philadelphie en mai 1944. Il conseille à Hubert Pierlot, qui lui aurait proposé un poste ministériel (Rencontres…p. 68), de faire venir une personnalité de la Belgique occupée. Il cite Edouard Anseele II*, Achille Van Acker, H. Vos* et Joseph Bondas. C’est ce dernier qui est choisi par le gouvernement pour prendre en charge le ministère du Travail en octobre 1942. Rens œuvre donc à Londres à préparer l’après-guerre. Mais son choix de gagner le BIT à Montréal le 1er novembre 1944 met fin à sa carrière belge et syndicale qui nous intéresse prioritairement.

Au BIT, Jef Rens s’implique dans l’aide multilatérale au Tiers-monde. Il est le secrétaire général d’une première Conférence internationale asiatique, décentralisée à New-Delhi en octobre 1947. Il a la responsabilité d’un programme de développement dans les pays andins, il y déploie une activité telle que lorsqu’un hommage lui sera rendu, c’est autour de cette opération et du rapport qu’il rédige à cette occasion qu’il se fait.

De retour en Belgique, Jef Rens occupe encore diverses hautes fonctions rappelées par William Ugeux*, son ami, dans la notice qu’il lui consacre dans la Nouvelle Biographie nationale : la présidence du Conseil national de la politique scientifique (1965-1968), du Conseil consultatif de la coopération au développement et du Conseil national du travail. Rens abandonne ses activités publiques en 1980.

Par ailleurs, Jef Rens est professeur de « Psychologie sociale » à l’École ouvrière supérieure (EOS) en 1935-1937 et collabore à divers journaux et publications socialistes : Le Peuple, Plan, Le Travail de Verviers (pr. Liège, arr. Verviers), Le Journal de Charleroi, Voor allen de Gand (Gent, pr. Flandre orientale, arr. Gand), Leiding. De 1929-1935, il est rédacteur en chef de Schakels.

Marié à Marguerite-Laure Pellabeuf, Jef Rens en a une fille et trois fils dont deux mèneront une carrière diplomatique. Son fils, Ivo, professeur à l’Université de Genève (Suisse), est l’auteur d’intéressantes études sur Colins, sa doctrine et ses disciples.

Pour citer cet article :
https://maitron.fr/spip.php?article184011, notice RENS Joseph-Laurent, dit Jef. par Jean Puissant, version mise en ligne le 24 août 2016, dernière modification le 3 septembre 2020.

Par Jean Puissant

ŒUVRE : Avec BONDAS J., Nouveau départ, la grève de juin 1936, Bruxelles 1936 (aussi en néerlandais) − Corporatisme neen ! Organisatie der beroepen, misschien !, s.l., 1937 − Fascisme et corporatisme : essai documentaire, Bruxelles, 1937 − Programme pour une nation laborieuse, s.l., 1945 − Avec SMETS D., Historique du Centre syndical belge à Londres (1941-1944), Bruxelles, 1946 − Rencontre avec le siècle ; une vie au service de la justice sociale, préface de William Ugeux (traduction du néerlandais), Paris-Gembloux, 1987.

SOURCES : UGEUX W., Nouvelle Biographie nationale, 2, 1990 – CLAEYS-VAN HAEGENDOREN M., 25 Jaar Belgisch Socialisme, Antwerpen-Leuven, Standaard Wetenschappelijke Uitgeverij, 1967, p. 399 – CLAEYS-VAN HAEGENDOREN M., Hendrik de Man, een biografie, Antwerpen-Utrecht, De Nederlandsche Boekhandel, 1972, p. 268 – NACHTERGAELE E., « Quelle réforme de l’État pour Henri de Man ? », Notre Comté, Liber amicorum Daniel Rochette, Bruxelles, 2017, p. 135.

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