KLAUSMANN Karl Heinz, à l’état civil après adoption [né FULDA Karl, Heinz ; dit « Charlot » pseudonyme dans l’AS, « Charles Sclausmann », fausse identité luxembourgeoise en France]

Par André Balent

Né le 6 mai 1922 à Mannheim (Bade, actuel land de Bade-Wurtemberg, Allemagne), mort au combat le 14 avril 1945 à Castillon (Alpes-Maritimes) ; salarié agricole à Weinheim (Bade, Allemagne) ; réfugié en France en 1942 ; résistant de l’Armée secrète (AS) dans les maquis de Beaubéry et de Chauffailles de Saône-et-Loire

Karl Heinz Klausmann (1922-1945)
Carte d’identité, 1940
Archives privées Joachim Maier, historien, de Schriesheim (Pays de Bade, Allemagne)

Le patronyme initial (Fulda), du jeune maquisard allemand originaire de Mannheim fut longtemps inconnu. Son homonyme du maquis Bir Hakeim de l’Armée secrète s’appelait « Karl Heinz », « Heinz » étant son patronyme alors que pour Klausmann c’était le second prénom. Ce qui est certain c’est que le maquisard de Bir Hakeim,« Heinz » avait comme prénom « Karl », francisé parfois en « Charles ».
On a longtemps confondu, en France, « Karl Heinz » et « Johann Heinz » nés respectivement à Mannheim et Karlsruhe, villes du Pays de Bade (République fédérale d’Allemagne) en 1922 et en 1912. Cette confusion a été reprise par les historiens français, en particulier par Éveline et Yvan Brès (ouvrages cités dans les « sources » de cet article). Dans leur livre de 1987, ils le désignent comme « Karl Heinz », issu des Jeunesses socialistes (du SPD, Parti social-démocrate d’Allemagne). Dans leurs articles de 1991 et 1997, ils le confondent avec « Karl Heinz Klausmann [Fulda] ». Ils expliquent qu’il fut un adhérent des Jeunesses hitlériennes qui, découvrant tardivement (1942) ses origines juives, se réfugia France où il intégra la Résistance dans les Cévennes, alors qu’il fit la même démarche en Bourgogne. Nous avions suivi pour la rédaction initiale de la notice de Johann Heinz du Maitron les indications données par Éveline et Yvan Brès, auteurs connus pour le sérieux de leurs sources mais qui furent victimes d’une erreur dans le classement de sources d’archives allemandes, erreur répétée par d’autres (dont nous-même). Alertés par Gérard Kaiser (de Davayé, Saône-et-Loire) qui connait Joachim Maier, ancien professeur à Heidelberg (Allemagne) qui a décelé cette erreur, nous rétablissons les identités respectives des deux homonymes, tous deux résistants en France. De fait, la confusion entre les deux « Heinz » tient au fait que le contenu de l’un des deux dossiers en réparation du fonds GLA est vide : c’est GLA 480-09773, au nom de « Karl Heinz ». Les éléments de deux dossiers sont regroupés dans le dossier GLA 480-11433. Ceux au nom de « Johann Heinz » s’arrêtent en 1943. L’ouvrage de Brigitte et Gerhard Brändle (op. cit., 2016, p. 20, p. 50) révèle que ce fut Johann Heinz qui trouva la mort dans le combat livré par le maquis Bir Hakeim à La Parade, le 28 mai 1944. Le professeur Joachim Maier nous a alerté par l’intermédiaire de Gérard Kaiser. Il nous a permis d’apporter les rectifications qui s’imposaient.
Le patronyme initial (Fulda), du jeune Allemand prénommé « Karl Heinz », maquisard en Bourgogne, originaire de Mannheim fut longtemps inconnu.
D’origine juive, Karl Heinz Fulda fut abandonné par sa mère à l’âge de trois mois. Il était le fils naturel de Margareta Fulda, — d’une famille juive aisée de médecins — et de Ernst Hirsch, également juif et médecin. Il fut placé chez Camill et Maria Katharina Klausmann, une famille protestante de Schriesheim, petite ville près de Mannheim. Les Klausmann l’adoptèrent en 1929 et le firent baptiser le 3 février. Son grand-père, le chirurgien Fritz Fulda paya une pension mensuelle jusqu’à sa mort en 1931. Karl Klausmann mena une vie normale jusqu’en 1933. À partir de cette date (instauration du régime nazi), ses origines juives devinrent problématiques car il fut stigmatisé par certains. Finalement, on interdit aux autres enfants de jouer avec lui. Pourtant, il avait fait partie de l’organisation de jeunesse nazie Deutsches Jungvolk (Jeunesse allemande) à l’adhésion obligatoire de fait pour les jeunes âgés de dix à quatorze ans. En 1937, il termina sa scolarité et reçut le sacrement de la confirmation le 14 mars de cette année avec 60 camarades de classe. Ses parents adoptifs, inquiets après l’adoption, en 1935, des lois raciales de Nuremberg, s’efforcèrent de le protéger en le mettant en apprentissage loin de Schriesheim, d’abord à Fremesberg, près de Baden-Baden puis, dans une ferme avicole, à Achern, à mi-chemin entre Baden-Baden au sud et Offenburg, au nord. C’est à ce moment qu’on exigea de lui un certificat d’aryanité qui fit état de sa judéité. Le bureau du district de Mannheim détermina qu’il avait quatre grands-parents juifs et qu’il était donc « juif à part entière ». Sa carte d’identité délivrée en 1940 porta, en rouge, la lettre « J » qui indiquait son appartenance raciale. Malgré cela, l’aviculteur d’Achern lui permit de terminer son apprentissage et, en 1939, grâce à lui, il trouva à s’employer dans une autre ferme avicole à Weinheim où ses parents adoptifs s’établirent à leur tour afin d’être près de lui. Son employeur étant mobilisé, il dirigea la ferme à sa place. Grâce à l’épouse de son employeur et grâce aux amis, il put échapper aux déportations des Juifs du Pays de Bade vers la France, au camp de Gurs (Basses-Pyrénées) le 22 octobre 1940, puis, à partir de décembre 1941, à celle des Juifs du Wurtemberg et à ceux du Pays de Bade qui avaient échappé à la précédente rafle. Il fut donc convoqué à Karlsruhe à la fin du mois de mars 1942 pour être déporté vers « l’est » avec d’autres Juifs de la région. Il ne s’y rendit pas, se cacha, et avec l’aide d’amis, organisa son départ vers la France, le 4 mai 1942. À Weinheim, il avait connu une jeune fille « aryenne » [nous ne connaissons que ses initiales, B.-G.] avec qui il eut une relation. Elle fut arrêtée et déportée à Ravensbrück pour « violation de la loi pour la protection du sang allemand et de l’honneur allemand », chef d’accusation qui visait aussi Karl Klausmann. Ayant survécu à la déportation, elle se maria et eut des enfants dont une fille. Elle mourut en 2006.
Joachim Maier (op. cit., 2019) dans ses recherches sur l’histoire des Juifs de Schriesheim (Bade) et des environs pendant la Seconde Guerre mondiale réfuta la version, reprise par Éveline et Yvan Brès (op. cit., 1991, 1997) selon laquelle son amour pour une jeune fille domiciliée au village de Weinheim l’amena, en 1942, à envisager un mariage. D’après eux, il aurait demandé à avoir accès à ses actes de l’état civil et aurait eu ainsi la révélation de son origine, de son adoption et de sa judéité. Il est établi maintenant que Karl Klausmann ne pouvait envisager un mariage puisque sa judéité avait officiellement été établie par les autorités nazies bien avant 1942.
Karl Klausmann entra donc clandestinement en France sans que l’on sache où il alla initialement. Il était en Bourgogne en septembre 1943 et avait intégré la Résistance de Saône-et-Loire en gagnant un maquis de l’Armée secrète (AS). Il avait pris, par prudence, une fausse identité luxembourgeoise : il figure sur le registre du maquis (AS) de Chauffailles (Saône-et-Loire) sous le nom de Charles Sclausmann, Luxembourgeois, pseudonyme « Charlot » (document transmis le 12 juillet 2004 à Joachim Maier par Gaston, Marcel Gireaud, Saujon, Charente-Inférieure / Maritime, 7 avril 1917 – Champagnolles, Charente-Maritime, 18 octobre 2011. Alias « Petit Jules », capitaine du maquis de Chauffailles). Dans un premier temps, officiellement à partir du 1er septembre 1943, il appartint au maquis (AS) de Beaubéry stationné dans le Charolais à En Combrenod, dans la commune de Montmelard (Saône-et-Loire), limitrophe de celle de Beaubéry où il était précédemment établi. Les forces allemandes d’occupation l’attaquèrent le 11 novembre 1943. Karl Klausmann participa à ce premier combat à l’issue duquel le maquis eut 4 tués, 5 blessés et 3 prisonniers. Le maquis réussit à se dégager et à installer un camp au lieu-dit Gilette, commune de Gibles (Saône-et-Loire). Il y fut à nouveau attaqué par les Allemands le 14 novembre 1943. Sept maquisards qui furent fusillés à la Doua (Lyon) furent arrêtés lors de cet encerclement (Voir Michenot Jean, Albert). Klausmann fut du nombre. À la fin de février 1944, le maquis de Beaubéry créé en octobre 1942 — ainsi que des éléments d’un autre maquis de l’AS de ce secteur, celui de Cruzille (Saône-et-Loire), dans le Mâconnais, commandé par Claude Rochat (1917-2009) chef départemental de l’AS, réputé proche du Parti communiste — intégra le maquis de Chauffailles créé fin avril 1943. Après avoir passé le plus fort de l’hiver en Bresse, sur la rive gauche de le Saône, ce maquis franchit à nouveau la rivière et revint dans le Charolais. Il s’installa d’abord, fin février 1944, initialement à Anglure-sous-Dun (Saône-et-Loire) petite commune limitrophe et proche du bourg de Chauffailles, fut connu sous le nom de « nouveau maquis de Chauffailles ». Ce maquis fut très mobile. Karl Klausmann allait en connaître toutes les péripéties jusqu’au massacre de Thel (Rhône), le 3 mai 1944. Au mois de mars 1944, il se trouvait à Sainte-Foy (Saône-et-Loire), dans le Brionnais, où il installa deux camps successifs. En avril 1944, il avait déménagé à Mussy-sous-Dun (Saône-et-Loire), limitrophe d’Anglure-sous-Dun. Le maquis demeurait donc, dans ses déplacements successifs, dans le même secteur de Chauffailles. Le 23 avril 1944, après avoir connu des difficultés internes et menacé par les Allemands quitta Mussy-sous-Dun et se réfugia à Thel (Rhône) au col de Buche, dans des cabanes en branchages. Le maquis commandé par « Petit Jules », issu du maquis de Beaubéry, rassemblait alors trente-huit hommes sans compter les soutiens extérieurs « sédentaires » des villages. Infiltré par un milicien, « Fanfan », qui se faisait passer pour un résistant, il fut bientôt localisé par les forces d’occupation. Le 3 mai au matin, elles encerclèrent et attaquèrent le maquis qui subit de lourdes pertes (Voir Thel (Rhône), 3 mai 1944. Quatorze maquisards furent faits prisonniers, parmi eux, Karl Klausmann. Seuls, treize furent exécutés sommairement. Klausmann, remis à la Feldgendarmerie fut conduit ensuite à Lyon.
Dans un livre (op. cit. 1987), Claude Rochat, chef de l’AS de Saône-et-Loire, a expliqué comment Karl Klausmann a failli être pris pour un traitre et comment il convainquit qu’il ne l’était pas. Quelques jours après son internement, les Allemands l’emmenèrent avec eux — Klausmann, pour eux, était le Luxembourgeois Charles Sclausmann — dans une expédition dans des communes connues du maquis comme Montrevel-en-Bresse (Ain), Béréziat (Ain), Romenay (Saône-et-Loire). En l’exhibant, ils suggéraient que le maquisard avait trahi. Par des mimiques, Klausmann réussit à faire comprendre, du moins à certains des villageois qui saisirent le sens de son manège, qu’ils ne devaient pas le reconnaître. Les Allemands avaient considéré que, Luxembourgeois, il était « presque » un Allemand. Ils l’avaient épargné à la condition qu’il infiltrât les maquis de l’AS bourguignonne. Mais ils ne l’avaient pas épargné. Pendant un interrogatoire à Lyon, au fort de Montluc, sans doute par Klaus Barbie, il fut torturé. Lorsqu’il rencontra plus tard des membres de son maquis, il put faire état des bleus provoqués par les coups et de trois dents cassées. Mis en présence du traitre « Fanfan », il ne put nier une activité « terroriste » soutenue dans le temps. Il feignit donc d’accepter de trahir à son tour. Libéré, il chercha à joindre son maquis en renouant le contact avec son chef, Claude Rochat. Ce dernier, mis au courant, pensa qu’il cherchait à le livrer à la Sipo-SD. Il prévint les gendarmes de Lamure-sur-Azegues (Rhône), ralliés à la Résistance et leur demanda de l’arrêter. Il était en garde à vue à l’hôtel de la Gare à Poule-les-Écharmeaux (Rhône). L’explication et les gages qu’il donna à Rochat emportèrent la conviction de ce dernier. Rochat est ambigu (op. cit., p . 124), car, à la suite de cet entretien, ayant confié Klausmann au maquis de Lamure (FTPF), on ne sait pas s’il poursuivit la lutte clandestine avec cette nouvelle unité ou s’il finit par rejoindre son maquis d’origine, celui de Chauffailles (AS) qui devint, le 1er août 1944, le 3e bataillon du Charolais. La lettre de Gaston Giraud, chef du maquis de Chauffailles au Pr. Maier (2004), a levé toute ambigüité. Klausmann a bien rejoint don unité.
En septembre 1944, après la Libération de la Saône-et-Loire, la qualité d’étranger de Karl Klausmann l’empêcha d’intégrer avec les combattants de son maquis la 1e DFL (Division française libre) qu’avaient intégré par ailleurs des tirailleurs sénégalais. Il n’eut d’autre alternative que souscrire un engagement à la Légion étrangère.
Ayant intégré le 2e BLE (bataillon de la Légion étrangère), rattaché lui-même à la 1e DLF, il participa aux combats (1944-1945) sur le front des Alpes. Il fut tué le 14 avril 1945, lors d’un combat à Castillon (Alpes-Maritimes), dans la montagne, près de Menton. Il reçut la mention « Mort pour la France ». Un dossier à son nom (cote AC 21 P 64995), non consulté, se trouve au SHD (Service historique de la Défense) à Vincennes. Charles [Karl] Klausmann fut inhumé au cimetière de de L’Escarène (Alpes-Maritimes) dans le carré militaire mausolée DFL (1er rang, tombe n° 14).

Pour citer cet article :
https://maitron.fr/spip.php?article187256, notice KLAUSMANN Karl Heinz, à l'état civil après adoption [né FULDA Karl, Heinz ; dit « Charlot » pseudonyme dans l'AS, « Charles Sclausmann », fausse identité luxembourgeoise en France] par André Balent, version mise en ligne le 26 novembre 2016, dernière modification le 18 septembre 2021.

Par André Balent

Karl Heinz Klausmann (1922-1945)
Carte d’identité, 1940
Archives privées Joachim Maier, historien, de Schriesheim (Pays de Bade, Allemagne)
Karl Heinz Klausmann (1922-1945). Pavé commémoratif devant son domicile de Schriesheim (Bade, Allemagne)

SOURCES : GLA (Generallandesarchiv Karlsruhe), archives générales du land de Bade-Wurtemberg, Karlsruhe, dossiers de « jugements en réparation », 480–0773 et 480–11333, références communiquées par le Pr. Joachim Maier de Schriesheim (Bade-Wurtemberg) par l’intermédiaire de Gérard Kaiser (courriel du 20 novembre 2020). — Institut für Marxismus-Leninismus, Berlin, témoignages dactylographiés d’Allemands, résistants en Lozère et dans le Gard, utilisés et cités par Éveline et Yvan Brès, op. cit., 1987. — Éveline & Yvan Brès, Un maquis d’antifascistes allemands en France (1942-1944), Montpellier, Les Presses du Languedoc/Max Chaleil éditeur, 1987, 348 p. [pp. 119, 157, 166, 216-217, 227, 229, 243, 252, 334]. — Éveline & Yvan Brès, « Des maquisards allemands dans les Cévennes », Hommes et migrations, 1148, 1991, pp. 30-35. — Éveline & Ivan Brès, La Lozère nouvelle, 13 juin 1997. — Henri Cordesse. Histoire de la Résistance en Lozère 1940-1944, Montpellier, Les Presses du Languedoc, 1999, 225 p. — Max Dankner, « Das Massaker von La Parade » in (rassemblés et arrangés par) Dora Schaul, Résistance-Erinnerungen Deutscher Antifascisten, Berlin, Dietz, 1973, pp. 195-106 [récit souvent cité, comme l’ouvrage suivant, avec ceux d’autres Allemands dans l’ouvrage (1987) d’Éveline et Yvan Brès cité ci-dessus]. — Horst Heynemann, Das Sonnantagblat, 28 avril 1995. — « Historique du maquis de Chauffailles », Le Progrès, Lyon, 9 mai 2016. — Joachim Maier, Die Opfer des Nazionalsozialistischen Jugendverfolgung und « Euthanasie » aus Schriesheim. Ein Gedenkbuch, Mannheim, Verlag Regionalkultur, 2019, Chapitre 6. 1, « Karl Heinz Klausmann (1922-1945) : de la mise à l’écart au combat dans la Résistance », p. 524-545 [aimablement communiquée par Joachim Maier par l’entremise de Gérard Kaiser]. — René Maruéjol, Aimé Vielzeuf, Le maquis Bir Hakeim, nouvelle édition augmentée, préface d’Yves Doumergue, Genève, Éditions de Crémille, 1972. — Claude Rochat, Les Compagnons de l’Espoir, Mâcon 1987, p. 120-124. — Site MemorialGenWeb consulté le 17 novembre 2016 et le 29 novembre 2020. — Site Mémoire des Hommes (SHD), consulté le 29 novembre 2020. — Entretien téléphonique avec Gérard Kaiser, de Dayavé (Saône-et-Loire), 14 septembre 2021.

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