THOMAS Alexandre, Gérard

Par Gauthier Langlois, Pierre Baudrier

Né le 22 février 1818 à Paris, mort le 5 mai 1857 à Bruxelles ; professeur d’histoire agrégé et docteur ès-lettres, chroniqueur politique réputé de la droite libérale, deux fois révoqué comme opposant politique sous Louis-Philippe, proche du parti de l’Ordre sous la Seconde république qui le replaça dans ses fonctions, il donna sa démission pour protester contre le coup d’État de Louis Napoléon Bonaparte et s’exila en Belgique et en Angleterre d’où il fit paraître un journal d’opposition antibonapartiste Le Bulletin français.

Il est né au domicile de ses parents au 27 quai de Bourbon sur l’île Saint-Louis (IXe arr. ancien, IVe arr. actuel), fils de Pierre Thomas, employé âgé de 21 ans et de Camille Virginie de Millecamps, âgée de 20 ans. Du côté maternel il appartenait à une famille d’artisans : le grand-père était menuisier, l’oncle émailleur en bijoux.

Selon le Dictionnaire des contemporains Alexandre fit de brillantes études au collège Charlemagne, professa, comme suppléant, l’histoire au collège Bourbon et la rhétorique au collège Charlemagne et se fit recevoir agrégé d’histoire en 1841. Nommé professeur à Dijon, il fut reçu, en 1844, docteur es-lettres à l’université de Paris. Sa thèse française, Une province sous Louis XIV : situation politique et administrative de la Bourgogne, de 1661 à 1715, obtint en 1845 une médaille extraordinaire de l’Académie des inscriptions et belles lettres. À cette époque commença sa collaboration à la rédaction du Journal des débats politiques et littéraires et à la Revue des deux mondes. Il y publia de nombreux articles sur l’histoire politique, la littérature religieuse contemporaine, les affaires de Pologne et surtout le mouvement des idées en Allemagne. Ces articles ayant été remarqués en Allemagne, il fut envoyé à Berlin, en 1847, pour assister à l’ouverture du premier parlement prussien.

Déclaré apte aux emplois universitaires par le conseil de l’instruction publique, il professa l’histoire au collège Henri IV. Mais, pour ses opinions politiques, il fut révoqué de ses fonctions par le ministre de l’instruction publique, Narcisse-Achille de Salvandy. Considérant cette décision comme illégale, il attaqua le ministre en justice et, à l’issue du procès qui se tint à la fin de l’année 1847, eut gain de cause. Mais bientôt ses articles publiés dans le Journal des débats, sur Lacordaire ou sur l’Histoire des jésuites de Crétineau-Joly, lui valurent une nouvelle disgrâce. Il fut réformé pour désobéissance par le conseil de l’université, le 7 janvier 1848. Il en publia le récit dans une brochure intitulée Note à consulter sur l’état présent de l’Université, datée du 21 février 1848. La Révolution de février, en même temps qu’elle lui rendit sa liberté d’expression, le releva de cette peine par un arrêté du 14 avril. Le 26 septembre suivant il fut replacé dans ses fonctions par Hippolyte Carnot, ministre de l’instruction publique, sur les instances du comte Molé. Nommé au lycée de Clermont-Ferrand, il voulut y jouir d’une vie retirée.

En 1850 il fut affecté au lycée de Versailles et reprit sa chronique politique de la Revue des deux mondes. Dans le numéro du 1er décembre 1851 il appelait à soutenir le parlement, même s’il critiquait l’absence de vraie majorité et les manœuvres politiciennes des montagnards dans leur soutien au parti de l’Ordre. De ce fait il s’opposait au prince président en désaccord avec les parlementaires. Suite au coup d’État du 2 décembre 1851, il manifesta son opposition en démissionnant de son poste de professeur par la lettre suivante qu’il fit circuler auprès de l’École normale et de l’Université :

Monsieur le Recteur, les événements qui viennent de s’accomplir sont de nature à troubler les âmes honnêtes jusque dans l’obscurité des existences les plus étroites et des fonctions les plus modestes. Il m’est impossible de garder davantage la chaire que j’occupe au lycée de Versailles. L’enseignement de l’histoire n’est rien, si le professeur ne l’emploie à éveiller et à nourrir dans l’esprit de la jeunesse le sentiment de la justice et du droit. Professeur de l’État, dans un temps où l’État ne repose plus que sur l’usurpation, le mensonge et la violence, je ne suis plus convenablement placé pour parler, en enseignant, de droit et de justice.
Je vous prie, Monsieur le Recteur, de vouloir bien considérer cette lettre comme l’envoi officiel de ma démission et de la transmettre à ce titre, telle que je vous l’adresse, au ministre de fait qui dirige aujourd’hui le département de l’Instruction publique. Ne reconnaissant dans cette personne ni la légalité du caractère public, ni l’honorabilité du caractère privé, je ne veux point avoir avec elle de communication plus directe.
Agréez...
Alexandre Thomas, docteur ès lettre, professeur agrégé depuis 1841.
Versailles, ce 12 décembre 1851

Sa démission, qui fit du bruit chez les professeurs et les historiens, engagea peut-être d’autres personnalités à en faire de même, notamment Jules Simon. En réaction, le ministre Hippolyte Fortoul voulu avoir le dernier mot. Le 16 décembre suivant, considérant que la lettre de Thomas contenait des injures odieuses contre le gouvernement, il refusa sa démission et le révoqua de ses fonctions.

Entre-temps Alexandre Thomas s’était volontairement exilé en Belgique. Il se fixa à Bruxelles où il vécut en donnant des cours. Avec d’autres opposants au coup d’État dont l’orléaniste Joseph d’Haussonville, il publia, sous le sceau de l’anonymat, une revue antibonapartiste intitulée Le Bulletin français. Le premier numéro, daté du 1er janvier 1851, annonçait dans sa « pieuse colère » l’intention de « combattre à outrance le président de la République française ». L’administration belge, soupçonnant les deux amis, leur demanda de quitter la Belgique ou de cesser cette publication qui pouvait compromettre les relations internationales. Mais ils nièrent leur responsabilité, changèrent de domicile et se cachèrent sous de faux noms pour continuer leur publication. Celle-ci était expédiée clandestinement vers les Pays-Bas, l’Allemagne, l’Angleterre et la France, cachée à l’intérieur de revues telles que les Annales d’agriculture et la Belgique communale dont certaines caisses avaient été interceptées par la douane. Le 14 février, la police découvrit les deux amis et trouva dans leur domicile les preuves qui lui manquait. Ils furent en conséquence renvoyés devant la cour d’assise du Brabant pour délit d’injure et d’outrage, avec leurs complices Armand Tardieu, André-Louis Ardhuin, le libraire Auguste Decq et l’imprimeur Jean-Henri Briard.

Le procès s’ouvrit devant une foule énorme où l’on remarquait les chargés d’affaire de Prusse, de Danemark, de Bavière, le consul général de Russie, le duc Victor de Broglie et ses fils, le général de Lamoricière, Nicolas Creton, Pascal Dupart, l’historien républicain Edgard Quinet et avec eux, presque tous les proscrits réfugiés en Belgique, tout au moins ceux de la droite antibonapartiste. Seul Victor Hugo n’était pas venu : il n’avait pas pardonné à Alexandre Thomas son article de la Revue des deux mondes publié sous le titre la Carmagnole d’Olympio et dénonçant son rapprochement avec les montagnards. Alexandre Thomas et le comte d’Haussonville se défendirent seuls. Leurs avocats, Pierre-Antoine Berryer et Odilon Barrot, personnalités du parti de l’Ordre qui s’étaient opposés au coup d’État, avaient reçu des menaces de ne pas pouvoir rentrer en France et furent priés par leurs défenseurs de ne pas venir.

La loi belge ne pouvant pas poursuivre les auteurs d’offense contre un souverain étranger, le jury prononça, le 22 mars, l’acquittement de tous les inculpés. Cet acquittement produisit en France en Europe un effet considérable. C’était une victoire pour les proscrits. En réaction, le gouvernement belge fit voter, à la fin de la même année, la loi Faider comblant ce vide juridique. C’est cette loi que Victor Hugo considéra comme faite contre lui sous la pression du gouvernement français et responsable de son expulsion de Belgique, bien que postérieure à son départ vers Jersey.

Persona non grata en Belgique, Alexandre se fixa en Angleterre. Entre temps il avait fait reparaître à Londres Le Bulletin français. Après le n° 8, daté du 19 février, l’hebdomadaire fut rebaptisé Le Nouveau bulletin français et livra onze nouveaux numéros jusqu’au 24 juin 1852. Alexandre Thomas publia également, pour la Revue d’Edimbourg, des articles en langue anglaise. Parallèlement à cette activité éditoriale, il donnait des conférences d’histoire politique. Lady Hollond, dans une lettre datée de mai 1852 adressée à Augustin Thierry, témoigne avoir suivi ses conférences sur la monarchie française qui rencontraient un grand succès auprès de la bonne société londonienne. Comme à Bruxelles il vivait en donnant des cours.

Il ne semble pas qu’il ait séjourné à Jersey entre 1853 et 1855 contrairement à son homonyme le serrurier Philippe Alexandre Thomas, collaborateur de l’Homme, avec lequel il est parfois confondu. Personnalité de la droite libérale mais proche des légitimistes et orléanistes, opposé aux Montagnards et à Victor Hugo, il n’aurait pas été le bienvenu dans cette île où, à l’exception du général Le Flô, tous les proscrits étaient des républicains de gauche.

Toujours passionné par l’histoire politique Alexandre Thomas entreprit d’écrire, en langue anglaise, un ouvrage sur le huguenot Philippe Duplessis-Mornay, négociateur de l’édit de Nantes. Sans doute avait-il été attiré par ce personnage pour sa culture, son caractère polyglotte, sa tolérance et son parcours politique. Il avait presque terminé cette étude quand sa santé le força de revenir à Bruxelles où il mourut prématurément, usé par les contrariétés, à l’âge de 39 ans.

Pour citer cet article :
https://maitron.fr/spip.php?article187615, notice THOMAS Alexandre, Gérard par Gauthier Langlois, Pierre Baudrier, version mise en ligne le 10 décembre 2016, dernière modification le 26 décembre 2020.

Par Gauthier Langlois, Pierre Baudrier

SOURCES : Archives de Paris, Acte de naissance, vue 14/16. — Bnf, notice autorité 1, notice autorité 2. — Hippolyte Taine, H. Taine : sa vie et sa correspondance, p. 190. — La Presse, 23 mars 1852. — Edmond Biré, Victor Hugo après 1852 : l’exil, les dernières années et la mort du poète, Paris, Perrin, 1894, p. 34-38. — Le Correspondant : revue mensuelle : religion, philosophie, politique, 1925, p. 904. — Gustave Vapereau, Dictionnaire universel des contemporains, Paris, 1858, p. 1665. — Gazette des tribunaux, 15 octobre 1851. — Hippolyte Monin, « La dernière leçon de Jules Simon en Sorbonne (Décembre 1851) », Revue d’Histoire du XIXe siècle, tome 3, n° 13, mars-avril 1906, p. 43-52.

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