HOUDET Jack

Par Pierre Vandevoorde

Né le 25 juillet 1924 à Saint-Aquilin de Pacy (Eure), mort le 28 février 2017 à Rouen (Seine-Maritime) ; ouvrier ajusteur, puis dessinateur ; syndicaliste CGT ; militant trotskyste de Vernon (Eure) ; membre du PCI, membre du PSU puis de la LCR et du NPA.

Son père était peintre en bâtiment, sa mère femme au foyer. Jack Houdet fit son apprentissage à Mantes (Seine-et-Oise) pendant la guerre. Il entra par concours au Laboratoire de Recherche et de Balistique Appliquée (LRBA) de Vernon comme ouvrier de l’Etat en octobre 1951« parce qu’il y avait la possibilité de se loger sur le site ». Il travaillait auparavant aux Mureaux (Seine-et-Oise), logeait chez sa sœur et ne rentrait auprès de sa femme et de ses quatre enfants à Pacy-sur-Eure qu’une fois par semaine. Il se syndiqua à la CGT et fut élu en 1954 secrétaire adjoint du syndicat. En 1956, suite à un détournement d’argent commis par le secrétaire, le militant trotskyste Camille Januel* fut porté à la direction. 1956, c’est l’année de la tentative d’expédition anglo-franco-israélienne contre l’Égypte de Nasser, de l’insurrection de Budapest où les conseils ouvriers tentent de s’opposer aux chars staliniens, et celle du basculement de la social-démocratie dans la guerre à outrance en Algérie. Ils sont six à adhérer collectivement au PCI : Jack Houdet, « l’ancien », respecté pour ses compétences et sa droiture, Claude Rialland, André Morin, Marcel Girard, Jean Boquet*, Louis Fontaine*. La cellule de Vernon du PCI compte donc huit membres avec Roland Vacher*(« gagné » en 53). Roland Vacher raconte : « Jack était différent des autres, qui étaient avant tout des révolutionnaires de coeur prêts à héberger le militant algérien ou le déserteur poursuivi par la police, mais ne ressentant pas le besoin impérieux de se cultiver. Lui avait besoin de s’instruire, d’écrire aussi, mais il avait alors du mal à prendre la parole, si ce n’est pour de brèves répliques. Il était d’une grande timidité et n’osait pas demander. Polyvalent en mécanique, il était très apprécié par ses supérieurs hiérarchiques en dépit de ses opinions affichées. Capable de se représenter les assemblages des pièces mécaniques les plus compliqués dans l’espace et en mouvement, c’était pour lui une torture de rédiger le cahier de revendications qui remontait de tous les ateliers pour le présenter à la direction (…) Mais plus tard, quand nous avons sorti notre feuille régulière sur toutes les boîtes de Vernon, c’est lui qui proposait les articles que nous re-rédigions ensemble et souvent c’est lui qui trouvait les titres ».
Ils développèrent leurs activités sans être inquiétés, ni par le PCF, peu influent, ni par la police qui ne comprend pas ce qui se passe. A huit sur une ville de 20 000 habitants, tous les terrains sont couverts : luttes offensives au LRBA, Union locale CGT, défense juridique, « cercle vernonnais d’étude du problème algérien », cours d’alphabétisation, ciné-club, collages du journal… Bien conscients des risques que leur fait courir les activités de soutien à la révolution algérienne, ses camarades mirent un point d’honneur à en tenir Houdet strictement à l’écart, eu égard à ses responsabilités familiales.
L’activité de la cellule ne se maintint pas longtemps à ce niveau. Le coup d’État à froid de De Gaulle et la défaite sans combat en 1958 provoquèrent un reflux. Januel*, Vacher* et Boquet* subirent des mesures d’isolement dans l’indifférence générale. Januel se retire peu à peu de l’activité, deux militants changent d’entreprise en même temps qu’ils arrêtent de militer, tandis que Fontaine* quitte l’usine pour devenir permanent du PCI mis au service du FLN pour imprimer tracts et faux papiers.

La solidarité avec la Révolution algérienne occupa une grande part du temps de Vacher pendant que Houdet consacra l’essentiel du sien à l’activité syndicale.

Mais dans le même temps, le rayon d’action de la cellule s’étendit à la vallée de la Seine. A Mantes, c’est Lucien Fauchereau, un ouvrier de la cimenterie, ancien de la Fédération Communiste libertaire, qui fut gagné. Dans la région rouennaise, le contact a été renoué avec un cheminot de Sotteville qui avait pris contact avec le PCI après la guerre, Charles Marie.
Des réunions ont lieu en gros tous les mois. Au retour, il y eut parfois collage de « la Vérité des travailleurs » de nuit sur les quais, avec mille précautions, pour s’adresser au bastion syndical et ouvrier des dockers.
En 1962, la cellule de Vernon demanda son adhésion collective au PCF qui refusa. Avec leurs sympathisants, ils entrèrent ensemble au PSU, où ils rejoignent la tendance « socialiste révolutionnaire » (SR), animée par des membres du PCI comme Michel Lequenne* et aussi par nombre d’anciens trotskystes comme Marcel Pennetier*, qui suivait particulièrement la section de Vernon. Sa quinzaine de membres est sur la position SR, et le secrétaire, Denis Fimbel*, rejoignit aussi le PCI.
De septembre 62 à mai 64, la vie de la section était rythmée par le travail autour de la feuille mensuelle à destination des entreprises : « La Commune », réalisée en liaison avec le réseau des feuilles du courant SR qu’organisa nationalement André Calvès*. A leur sortie du PSU fin 1964, la section décide de se dissoudre.
Pour le PCI, la fin de la guerre d’Algérie amena des désaccords. Les « pablistes » considèrent que le centre de la révolution était à Alger. Bocquet était gagné à leurs positions. Vacher tomba en dépression, il démissionna en 1964 du PCI et quitta le LRBA et Vernon.
Il n’y avait plus de cellule du PCI. Jack Houdet et Jean Bocquet gardèrent des relations correctes, animèrent le syndicat ensemble, dirigèrent les grèves de mai 68 à Vernon. Houdet fut élu secrétaire de l’Union Locale CGT, ce qui provoqua la colère de l’Union départementale. L’UL fut « reprise en main » dès mars à grand renfort de manœuvres qui écoeurèrent nombre de nouveaux venus. Signe des temps, l’hebdomadaire du PCF27 étala en première page la résolution adoptée, titrée « la volonté d’unité d’action ne peut s’accommoder de la moindre complaisance avec les groupes gauchistes ». L’UL retomba dans la stagnation.
A partir de 1967 Houdet rencontra des jeunes qui étudiaient à Rouen et s’étaient rapprochés de la Jeunesse Communiste Révolutionnaire (JCR). Un Comité Vietnam fut créé. Il vit cette période avec enthousiasme et marque les jeunes qui l’avaient fréquenté : il parlait peu, mais impressionnait par l’étendue de ses connaissances, la pertinence de ses interventions et son courage physique : à Vernon, on risquait toujours d’avoir affaire aux gros bras d’un des chefs du Service d’Action Civique gaulliste, le député UDR Tomasini.
En 1970, Jack Houdet et un jeune de l’entreprise, de 19 ans, sympathisant de la LC et syndiqué CGT, Dominique Rousseau, furent frappés d’une mise à pied : ces « travailleurs de l’Etat dépendant du ministère de la défense » avaient été contrôlés par la gendarmerie en train de coller en ville une affiche de soutien à trois appelés du contingent emprisonnés pour activité anti-militariste. L’UD CGT refusa tout soutien, seul le syndicat du LRBA fut à leurs côtés, en particulier lors d’un meeting en ville. Houdet vécut mal le fait que Jean Bocquet ne soit pas présent à la manifestation qui se rendit du centre-ville à la caserne, ni au procès à Evreux qui vit 1000 personnes manifester devant le tribunal, avec en tête Alain Krivine* et le député PSU Michel Rocard* bras dessus-bras dessous. Houdet et Rousseau furent réintégrés (avec perte d’un échelon. Rousseau continua au syndicat seulement). Jean Bocquet, jusqu’à ce qu’il obtienne sa mutation pour le midi en 75, fit partie de l’équipe d’animation du syndicat sur une base incontestablement « lutte de classe », mais plus conciliante à l’égard du PCF (qui connaissait une renaissance au LRBA avec le Programme Commun d’Union de la Gauche) que Jack Houdet, qui lui n’était plus membre du conseil syndical à partir de 1972. Jack Houdet resta profondément marqué par ce qu’il considérait comme un manque de courage de nombre de ses camarades du syndicat lors de cet épisode. Il vécut aussi particulièrement mal vécu les illusions propagées par une partie des dirigeants de la Ligue Communiste lors de l’adhésion d’un vétéran du PCF, Gilbert Hernot*. Jack Houdet eut le sentiment amer de ne pas être écouté, alors que son expérience et quelques tests pratiques lui avaient tout de suite montré que Hernot était déjà un homme brisé par l’appareil et déformé par son fonctionnement. Il resta néanmoins très actif, la LC comptait 6 sympathisant-e-s dans l‘entreprise lorsque débuta, en 1971, la lutte contre le transfert au privé d’une partie des activités. Leurs propositions d’organisation emportèrent l’adhésion du personnel : assemblées générales élisant un comité de 70 délégué-e-révocables (un pour 20), qui désigne un bureau…. L’entreprise fut finalement scindée en deux, ce qui ne fut pas sans effets sur le moral des plus combatifs.
C’est en 1971-1972 que la section de la LC, avec son cercle ouvrier « La lutte continue » et son « Cercle rouge lycéen », connut son plus fort développement (16 membres et 2 cellules, tract mensuel sur 5 entreprises). Vernon était une petite ville : peu à peu, le jeu des mutations professionnelles, le départ des jeunes pour d’autres horizons, l’usure firent leur œuvre.
A 47 ans, « Henri » était l’un des plus âgés parmi les délégué-e-s au 2e congrès de la LC qui se tint à Rouen en mai 71. Il est candidat à l’élection législative à Vernon en 73. En 78 il est encore candidat, puis une dernière fois à l’élection partielle de 80. S’il est membre de la direction départementale, il est de nouveau quasiment le seul militant à Vernon, la campagne se fait grâce aux renforts venus de Gisors, Evreux et Louviers. Il développe encore une grosse activité dans le mouvement « Union dans les luttes », regroupement de militants de toutes origines pour battre Giscard en 81, frontalement contre le PCF qui tira un trait d’égalité entre le PS et la droite, avant de se précipiter au gouvernement. En 1982, il organisa une occupation du siège du député avec son syndicat pour exiger que les engagements minimaux pris par ce gouvernement soient tenus. Il partit à la retraite en août 84 et se met en retrait de l’activité. Il avait tenu à prendre sa carte de « membre fondateur » du NPA.

Pour citer cet article :
https://maitron.fr/spip.php?article189684, notice HOUDET Jack par Pierre Vandevoorde, version mise en ligne le 14 février 2017, dernière modification le 3 mars 2017.

Par Pierre Vandevoorde

SOURCES : La Vérité des travailleurs, bimensuel du PCI, voir sur le site de l’association « Radar » http://www.association-radar.org/ (rechercher « Vernon », en particulier dans les n°52, 57, 59, 66). - Brochure « le syndicat est l’arme de tous les travailleurs » http://www.association-radar.org/IMG/pdf/10-008-00020.pdf . -Sylvain Pattieu, Les camarades des frères. Trotkistes et libertaires dans la guerre d’Algérie. Syllepse, Paris, 2002. – Pierre Vandevoorde, « 1950 et après : Trois décennies d’activités trotskystes à Vernon (Eure) et au Laboratoire de Recherches Balistiques et Aérodynamiques (LRBA) » 2015 http://www.europe-solidaire.org/spip.php?article39874 -

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