LOOR Pierre.

Par Jean Puissant

Né à Mons (pr. Hainaut, arr. Mons) le 26 novembre 1852. Employé, socialiste républicain, militant du Parti ouvrier belge (POB), coopérateur.

Fils de d’Adolphe Loor et de Catherine Mat(h)ot, non mariés, Pierre Loor est reconnu par son père. Une fiche d’interrogatoire le décrit ainsi en mai 1887 : « 1 m 71, yeux bleus, visage ovale, teint sain, cheveux châtains, sait lire et écriture, instruction moyenne ». Il est alors qualifié de négociant, probablement en raison du statut de commerçante de son épouse dont il est pourtant séparé depuis un an. Il a été commis à la gare des chemins de fer de l’état de Boussu (pr. Hainaut, arr. Mons). Il réside à la Louvière (pr. Hainaut, aujourd’hui arr. La Louvière) depuis 1875.

Pierre Loor, à la suite de son arrestation lors des grèves de mai 1887, rédige le 20 juin 1887 un intéressant document sur son engagement et les débuts du Parti ouvrier belge (POB) dans le bassin du Centre (pr. Hainaut). Entre confession et moyen de défense, le document recèle quelques éléments utilisés ci-dessous. Loor adhère à la Ligue ouvrière de la Louvière dès sa création en décembre 1885, mais aurait décliné la proposition d’intégrer son comité en raison de son statut d’employé, puis de négociant. Il est en effet électeur général. Favorable à la revendication « des droits politiques des travailleurs à tous les niveaux… et à l’amélioration de la situation économique de l’ouvrier », il déclare : « N’étant pas un ouvrier proprement dit, c’est-à-dire un ouvrier manuel, quoique je considère comme ouvrier tout homme vivant de son travail quel qu’il soit, je crains que la médisance ne m’attaque en donnant à croire que je viens parmi vous dans le but de dominer. (Mais) je suis entièrement à votre disposition pour mener notre entreprise à bonne fin… »

En avril 1886 (après les grèves de mars), Pierre Loor devient néanmoins membre du Comité local, puis du Comité de la Fédération des Ligues ouvrières du Centre, lors de sa création le 20 mai 1886. Cette fédération réunit seize organisations, puis trente-cinq le 15 août. Il en est le secrétaire. Ce Comité se réunit tous les premiers dimanches du mois. Les organisations adhèrent immédiatement au POB et en adoptent le programme. La fondation s’accompagne d’une grande manifestation publique à la Louvière qui réunit « 7 à 8.000 ouvriers » qui écoutent les discours de César De Paepe*, d’Alfred Defuisseaux* et de Jean Volders.

Le 25 juillet 1886, Pierre Loor siège, avec Fidèle Cornet, président, et Émile Nève*, comme délégué de la Fédération des Ligues ouvrières du Centre, au bureau de la Commission d’enquête orale sur le travail à La Louvière. La Fédération y dépose un cahier de revendications visant l’élaboration des lois suivantes : la journée de neuf heures dans les mines et de huit heures dans la métallurgie, l’interdiction du travail des femmes dans les charbonnages, la limitation d’accès au travail des enfants à l’âge de quatorze ans, la création de caisses de secours (infirmité, retraites) administrées par les ouvriers et les industriels et alimentées par les bénéfices des entreprises et des subventions des administrations publiques, la réorganisation des conseils de prud’hommes, l’octroi de la personnification civile aux syndicats et la création de conseils de conciliation, la fixation d’un salaire minimum subordonné à une entente internationale dont le gouvernement (belge) prendrait l’initiative, la création de lavoirs pour les mineurs près chaque puits d’extraction et enfin la révision de la Constitution en faveur du suffrage universel (SU).

Le 20 juin, Pierre Loor tient un meeting à Jolimont (commune de La Louvière) avec deux militants bruxellois, Moreau et Évariste Pierron, « engageant les ouvriers du Centre à former des syndicats professionnels pour préparer la grève générale si les dirigeants continuent à daigner les revendications populaires. » Il participe à la manifestation du 15 août 1886 à Bruxelles en faveur du SU avec « 8.000 ouvriers du Centre environ ». Il donne de nombreux meetings dans la région. Il prétend être intervenu pour faire cesser des mouvements de grève partielle qui se multiplient alors dans le bassin. Il est l’un des organisateurs, avec Fidèle Cornet, de la conférence du 18 octobre, donnée par l’ingénieur Jules Weiler (Charbonnages de Mariemont-Bascoup) et Hector Denis, sur les conseils de conciliation qu’il préconise et qu’il crée d’ailleurs dans ce charbonnage.

Le 25 octobre 1886, lors d’un congrès régional, il aurait été décidé « qu’avant de se mettre en grève, les ouvriers soumettraient leurs griefs au Conseil fédéral, puis au Conseil général… ». Pierre Loor est un des organisateurs du Congrès national des mineurs qui se tient à Jolimont le 6 février 1887. Ce Congrès prie les non-mineurs de quitter la salle, notamment les délégués du Conseil général du Parti ouvrier belge (POB), Jean Volders et Laurent Verrycken, et vote par 43 voix contre 22 la grève générale ; les bassins du Borinage et de Charleroi (pr. Hainaut) se prononcent pour, le Centre contre. En fait le Congrès avalise la proposition d’Alfred Defuisseaux* qui est exclu, à cette occasion, du POB pour « indiscipline et manquement aux engagements d’honneur », de décréter la grève générale pour obtenir le SU. Pierre Loor se range aux côtés du tribun borain et fonde, avec Paul Conreur*, l’hebdomadaire Combat (13 mars 1887). Ils veulent poursuivre la lutte d’En avant pour le suffrage universel qui a cessé de paraître, en faveur de la grève générale immédiate.

Pierre Loor est délégué du bassin du Centre au Congrès du POB à Dampremy (aujourd’hui commune de Charleroi, pr. Hainaut, arr. Charleroi) d’avril 1887. Il y dépose, avec Charles Minne de Bruxelles, une motion contestant l’exclusion d’Alfred Defuisseaux du POB. Elle est rejetée par 120 voix contre 68 (36%). Il envoie à la Chambre des représentants une pétition demandant le SU au nom de 900 000 travailleurs belges. Loor fait voter par la Fédération du Centre le principe de la grève. Il est, avec Paul Conreur, grâce à leur journal, un des principaux animateurs de la grève qui touche le Centre pour s’opposer au vote de la loi Dumont le 10 mai 1887, loi protectionniste qui entrainerait l’augmentation du prix de la viande. La grève éclate le 13 mai avec, pour objectifs, l’abandon de la loi incriminée, l’amnistie des condamnés du printemps 1886 et le SU. Le caractère politique de la grève est indéniable. Ce caractère est souligné par César De Paepe* dans un article de La Société nouvelle. La grève qui s’étend dans les bassins voisins se termine définitivement le 4 juin dans le Centre, le 6 à Charleroi, et le 8 dans le Borinage. Loor et Conreur sont arrêtés le 17 mai à La Croyère (commune de La Louvière) où ils cherchent à obtenir l’entrée en grève des ouvriers métallurgistes de l’Usine Franco-Belge alors que Loor incite les ouvriers à manifester dans le calme. « Il est « ligoté et traîné à la queue des chevaux comme un vulgaire assassin » (DE LA SOCIALE (rédacteur : Rousseau Émile), Histoire du socialisme et de la coopération dans le Centre, La Louvière, 1894, p. 241). Ils sont libérés le 15 juillet et condamnés le 18 octobre à quinze jours de prison, peine absorbée par leur détention préventive de deux mois. Mais entretemps le journal Combat a disparu, remplacé par La République belge, dirigée en main propre par Alfred Defuisseaux.

Libres, Pierre Loor et Paul Conreur reprennent l’agitation par des meetings. Au Congrès du POB à Mons le 14 août 1887, qui a pour objet la grève générale, la plupart des délégués du Centre et du Borinage se voient refuser, par 78 voix contre 47 (37 %), la participation aux votes par défaut de paiement des cotisations. Sous la direction de Loor et Conreur, les dissidents se rendent au « Duc de Bavière », rue d’Havré, où ils créent le Parti socialiste républicain (PSR). Ce dernier adopte pour ligne directrice, celle de Defuisseaux, la grève générale immédiate et le principe républicain. Le POB disparaît presque de Wallonie, du Hainaut en particulier. Pierre Loor est le secrétaire général du nouveau Parti, à savoir son principal dirigeant en Belgique. Le journal Le Combat qui a repris sa parution après l’arrestation de Loor et Conreur, sous la responsabilité de l’imprimeur H. Cambier de La Louvière, déficitaire, cesse de paraître. Cambier n’est même pas propriétaire de son matériel. Loor tente de récupérer l’affaire en émettant de faux documents pour créer une imprimerie coopérative avec le matériel loué. Les créanciers de Cambier portent plainte. Loor est inculpé puis condamné pour faux en écriture ; démissionne de ses responsabilités au PSR au début début octobre 1887).

Pierre Loor disparaît de la scène pendant une année pour réapparaître après l’arrestation de la direction du Parti (affaire du « Grand Complot »), consécutive au Congrès de Châtelet du 25 décembre 1888. Il tente alors de faire reparaître un journal La République, avec l’appui, selon les informations de Léonard Pourbaix*, l’indicateur de la police, de Jules Bufquin des Essarts, directeur du Journal de Charleroi et de du moins d’un des rédacteurs, Georges Lorand, de La Réforme de Bruxelles. Il dit être encouragé par les défenseurs des inculpés. Defuisseaux refuse de patronner le nouveau titre qui, sous les conseils de ses mentors, évite tout reproche ou propos entrainant des poursuites. La République, organe hebdomadaire du Parti républicain belge, paru du 7 avril au 28 août 1889, défend le SU, la légalité de la grève générale et publie des comptes rendus du procès. Loor en est l’éditeur et le principal rédacteur. Alfred Defuisseaux, méfiant, refuse d’accorder son patronage à la nouvelle publication en raison de la proximité de Pierre Loor avec Léonard Pourbaix, pas encore publiquement démasqué à ce moment. Loor disparaît ensuite de l’avant-scène.

Pierre Loor reste néanmoins lié au mouvement socialiste. En 1892, la Jeune garde socialiste (JGS) monte une pièce, La vengeance du socialiste, à la coopérative de Jolimont », pièce en quatre actes et un épilogue, dont il est l’auteur et le régisseur. Victor Serwy relate qu’il a créé la boulangerie coopérative de Cuesmes (aujourd’hui commune de Mons, pr. Hainaut, arr. Mons), La Persévérance, en 1892, après avoir transformé le syndicat des mineurs en caisse de secours. La réussite est au rendez-vous. Loor tente ensuite d’étendre les activités de la coopérative au commerce d’autres denrées, soulevant l’hostilité de certains coopérateurs. Il jette alors l’éponge, entrainant la quasi disparition de la coopérative, si Joseph Delsaut, petit fabricant de chaussures, ne l’avait reprise et développée. Léo Collard* (1902-1981) affirme l’avoir connu comme gérant de la coopérative de Cuesmes ( ?).

Pour citer cet article :
https://maitron.fr/spip.php?article189725, notice LOOR Pierre. par Jean Puissant, version mise en ligne le 17 février 2017, dernière modification le 16 juillet 2021.

Par Jean Puissant

SOURCES : DE LA SOCIALE, Histoire du socialisme et de la coopération dans le Centre, La Louvière, 1894 − COLLARD L., Un procès fameux : le Grand Complot, (Cuesmes), 1931 – SERWY V., La coopération en Belgique, t . II : La formation de la coopérative 1880-1914, Bruxelles, 1942, p. 229 − FAVRY C., « L’action d’Alfred Defuisseaux dans le Centre (1886-1889) », dans Études régionales. Annales du cercle archéologique et folklorique de La Louvière et du Centre, n°9-10, 1972 – PUISSANT J. , « Les origines de la presse régionale socialiste dans le Borinage », Revue belge d’histoire contemporaine, V, 3-4, 1974, p. 493-546 − PUISSANT J. (éd.), Sous la loupe de la police française, le bassin industriel du Centre (1885-1893), Cercle d’histoire Henri Guillemin, Haine Saint-Pierre, 1988 – PUISSANT J., L’évolution du mouvement ouvrier socialiste dans le Borinage, Bruxelles, rééd., 1993 .

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