LACÔTE René

Par Erwan Caulet

Né le 13 février 1913 au Fouilloux (au lieu-dit Ricot) en Charente-Inférieure (Charente-Maritime), mort à Bordeaux (Gironde) le 15 août 1971 ; poète, écrivain, libraire-bouquiniste, journaliste et critique littéraire (Les Lettres françaises, occasionnellement l’Humanité) ; résistant ; membre du Parti communiste français.

René Lacôte était le fils d’un couple d’agriculteurs, Louis Emilien Lacôte et Delphine Aima Eugénie Bernard, « petits propriétaires » selon le témoignage de Pierre Boujut, ami, au milieu des années 1930, de René Lacôte, qui suggère également des relations difficiles entre le fils et ses parents. Le père (médaillé militaire, Croix de guerre) ayant été amputé de la jambe droite en août 1916, Lacôte bénéficia du statut de pupille de la Nation (décision du Tribunal de première instance de Jonzac du 24 septembre 1925).

Interne au lycée Montaigne de Bordeaux, il sympathisa avec Gaëtan Picon, qui le décrit à cette époque comme déjà très attentif à la poésie mais fort peu à la politique. Picon l’initia au surréalisme et à André Breton (Lacôte passa en conseil de discipline pour l’avoir cité dans un devoir de français). Des allusions dans des articles des Lettres françaises (7 octobre 1948 et 6 octobre 1966) indiquent que Lacôte vécut très mal son immersion au lycée « parmi les héritiers des grands crus girondins », lui le « petit paysan de Saintonge ». Il vécut également mal son service militaire, si l’on suit les lettres échangées avec Max Jacob avec qui il avait débuté une correspondance amicale dès la publication de ses premiers poèmes.

René Lacôte en effet participa très jeune au monde de la poésie et aux tentatives de renouveau poétique post-surréalisme : il fit paraître ses propres textes (Les Volets entr’ouverts en 1930, à compte d’auteur) tout en publiant dans les petites revues de poésie de province (Les Feuillets de l’Îlot à Rodez ; La Hune à Lille). Ami de Max Jacob donc, admirateur de Léon-Paul Fargue, il fut aussi très proche dans les années 1936-1937 de Pierre Boujut, fondateur de la revue Reflets, devenue Regains « sous l’influence du Front populaire, de quelques nouveaux amis nommés au comité de rédaction » dont Lacôte, et par admiration de Jean Giono, explique Boujut dans ses mémoires. Il fut également très tôt en contact avec les poètes membres de l’« École de Rochefort » : son fondateur Jean Bouhier, ancien des Feuillets de l’Ilot de Rodez, ou encore Michel Manoll ou Jean Rousselot, ce dernier fréquentant la librairie de Lacôte pendant la guerre.

Monté à Paris à la veille de la guerre, Lacôte y avait en effet ouvert une librairie rue Vaneau que, bouquiniste, il spécialisa dans la poésie. Il y fonda en 1941 les éphémères Cahiers de Vulturne (cinq numéros en 1941 et 1942), du nom de la librairie, en hommage à Fargue. Elle servit de « boîte-aux-lettres » pour Les Lettres Françaises, la presse et l’édition clandestines, et de lieu de rencontre pour la Résistance intellectuelle. Cela valut à Lacôte, le 22 février 1944, une arrestation puis un emprisonnement de quelques semaines à Fresnes, dont il tira un poème : La Saison noire (Fresnes 1944) (repris dans Où finit le Désert en 1946).

À la Libération, il intégra le CNE et participa, en 1946, aux côtés de Pierre Boujut, à la fondation de la revue de poésie La Tour de feu et à ses deux premiers numéros, « avant de les vouer aux gémonies » selon la formule de Charles Dobzynski, pour cause de divergences politiques : Lacôte, nouveau membre du Parti communiste français, entré dans un dogmatisme attesté par de nombreux témoins, défendait désormais, contre Sartre et la poésie « pure », la poésie de la Résistance et des « positions de combat », engagées, en matière de littérature. Il refusait également le pacifisme de la revue et rompit brutalement avec Boujut, ce dont témoignent les violents courriers échangés entre « Piètre » Boujut et « Renié » Lacôte de 1949 et 1952 cités par son fils Michel Boujut.

Renonçant à publier de la poésie pour se consacrer à la critique littéraire, Lacôte donna en avril-mai 1948 ses premiers textes aux Lettres françaises : une série d’articles virulents sur « Le sabotage de la librairie française », « Les boutiquiers de la collaboration », « Le sabotage de l’édition française », « Les revenants dans les boutiques »… Il entamait ainsi, sur des bases polémistes et brutales, clivantes, une collaboration avec l’hebdomadaire qui dura jusqu’à sa mort, à la chronique poétique pour l’essentiel.

Sa critique y épousa les dynamiques communistes en matière littéraire : elle fut d’abord polémique, mais aussi contenuiste, réaliste-socialis(an)te, anti-formaliste, centrée sur des auteurs (pro)communistes (et/ou publiés chez Pierre Seghers) et inscrite dans les oppositions de Guerre froide (antiaméricanisme…) ; elle se fit ensuite plus soucieuse de la « poésie nationale » en écho à la campagne aragonienne en la matière du milieu des années 1950, puis tendit à se dépolitiser et à s’ouvrir davantage esthétiquement, à partir des années 1960, quand s’estompa peu à peu l’ombre du réalisme socialiste. Mais Lacôte ne se départit jamais vraiment de ses « arêtes idéologiques » (Dobzynski), d’une certaine appétence sociale, anti-formaliste et à caractère optimiste héritée du réalisme socialiste en matière de poésie, et de fermeture à certains auteurs comme Edmond Humeau. Fidèle à ses amis poètes René-Guy Cadou et Max Jacob, à l’école de Rochefort de manière générale et au travail éditorial de Pierre Seghers, il était cependant attentif à toutes les poésies : son érudition en la matière était reconnue, comme ses multiples contacts en province ; il se faisait très régulièrement l’écho, dans Les Lettres françaises, des petites revues et de la poésie des régions, occitane notamment (c’était un ami de Robert Lafont, figure du mouvement occitan) ; il évoquait également régulièrement les poésies de l’étranger : Belgique, Québec, Afrique… Enfin, parallèlement à son travail aux Lettres françaises, il publia diverses anthologies poétiques ou préfaces et deux volumes dans la collection « Poètes d’aujourd’hui » chez Pierre Seghers : l’un consacré à Tristan Tzara (1952), l’autre à Anne Hébert (1969).

René Lacôte mourut le 15 août 1971. Très souvent négligé selon des témoignages récurrents, tuberculeux et diabétique, il était atteint d’un cancer. Le 18 août 1949, il avait épousé Claudine Solange Liétard dont il divorça le 13 décembre 1952. Il n’eut pas d’enfant.

Pour citer cet article :
https://maitron.fr/spip.php?article189767, notice LACÔTE René par Erwan Caulet, version mise en ligne le 18 février 2017, dernière modification le 25 août 2018.

Par Erwan Caulet

Œuvre choisie : Les Volets entr’ouverts, poèmes, Cercoux : chez l’auteur, 1930. — Frontière, Lille, Éditions de la Hune, 1935. — Les Frères de la côte, poème, Rodez, Les Feuillets de l’Ilot, 1938. — Vent d’ouest, préface de Gaëtan Picon, Cahiers de la Main enchantée, 1942 — Claude, Poème, Gallimard, 1944. — Journal d’une solitude, Périgueux, Pierre Fanlac, 1946 — Où finit le désert, Maeght, 1946. — Tristan Tzara, Seghers, 1952. — Anne Hébert, Seghers, 1969

Sources : Arch. Dép. de la Charente-Maritime (parquet de Jonzac). — L’Humanité, 18 août 1971. — Les Lettres Françaises, 25 août et 1er septembre 1971. — Béatrice Mousli : « Lettres de Max Jacob à René Lacôte (1934-1944) », Les cahiers Max Jacob, n° 11-12, 2012, p. 15-52. — La Grande espérance des poètes : 1940-1945, Lettres choisies et présentées par Lucien Scheler, Temps actuels, 1982. — Pierre Boujut : Un mauvais français, Arléa, 1989 (p. 36, p. 135-138). — Michel Boujut, Le fanatique qu’il faut être, l’énigme Kanapa, Flammarion, 2004, p. 75-76 — Charles Dobzynski : « Le Phénix, café littéraire », in : La Surprise du lieu, récits, Éditions de La Différence, 2007, p. 69. — Jean-Louis Gautreau : « Quelques souvenirs de Marguerite Toulouse concernant René Lacôte », Les amis de Roger Toulouse, revue annuelle de l’association, n° 12, septembre 2007, p. 42-45. — Pierre Seghers, La Résistance et ses poètes, Seghers, 2004. — Jean-Yves Casanova : « Les mots après leur siècle : Aragon, Neruda et Lafont », Robert Lafont : le roman de la langue, actes du colloque de Nîmes (12 et 13 mai 2000) et Arles (14 mai 2000) organisé par le Centre d’étude de la littérature occitane, textes réunis par Danielle Julien, Claire Torreilles et François Pic, Toulouse, Centre d’étude de la littérature occitane, William Blake & Co, 2005, p. 183. — Jean-Yves Debreuille, L’École de Rochefort, théorie et pratiques de la poésie, 1941-1961, Lyon, Presses universitaires de Lyon, 1987. — Témoignage et informations par courriels de Christian Dufour, maire adjoint de Saint-Pierre du Palais (Charente-Maritime) — État civil.

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