MEUNIER Paul

Par Jean-Luc Labbé

Né et mort à Issoudun (Indre) 26 mai 1865 – 24 novembre 1934 ; ouvrier parcheminier ; syndicaliste, fondateur du syndicat des cuirs et peaux (1895) et de la Bourse du travail d’Issoudun (1904), secrétaire de l’UL-CGT (1919 - 1925) ; conseiller municipal de 1896 à 1904 puis de 1919 à 1925 ; socialiste en 1895, socialiste autonome de 1900 à 1905, puis PSU-SFIO. Réélu conseiller municipal PS-SFIO en 1919 ; communiste après 1920 ; vigneron et adhérent à la Société vigneronne d’Issoudun.

Paul Meunier naquit en mai 1865 dans une famille d’ouvriers agricoles (vignerons), dans le village de Chinault, de l’autre côté de la vallée de la Théols face à la Tour Blanche et au centre-ville d’Issoudun. Chinault et Saint-Denis, étaient et seront des foyers vignerons et ouvriers acquis aux idées socialistes (voir Lumet Jean-Baptiste). A la naissance de Paul, ses parents Pierre et Solange étaient hébergés dans la maison maternelle : Silvain Luquereau, vigneron et Marie (née Boité), journalière. Paul Meunier aura deux sœurs : Marie-Louise qui à 18 ans était ouvrière « coulisseuse » et Juliette qui à 15 ans exerçait la même profession rattachée à la confection de vêtements. Paul Meunier se maria en 1896 avec Louise Poupat, jeune femme de 18 ans alors domestique à Boulogne (Paris) dont le père était journalier agricole à Issoudun.
Paul Meunier aurait pu être vigneron, il sera ouvrier qualifié. Mais il conservera toute sa vie une parcelle de vigne qui lui permit de s’inscrire à la Société vigneronne et de participer aux concours annuels ; son vin sera primé à plusieurs reprises dans la catégorie « vin rouge de deuxième catégorie ». Le journal de la droite, L’Echo des Marchés, l’affublera du surnom de « Meunier, dit Bonvin ». Mais était-ce pour lui déplaire ?
Lorsque Paul Meunier était adolescent, la crise du phylloxéra était presqu’à son maximum dans le vignoble issoldunois. Il devint donc ouvrier d’atelier, et plus précisément ouvrier parcheminier, activité artisanale dont Issoudun était un centre reconnu depuis le Moyen-âge. Contrairement à l’industrie naissante de la mégisserie, la parcheminerie exigeait une longue formation en apprentissage que Paul avait réussie après un bon parcours scolaire dont témoigneront ses lettres manuscrites orthographiquement irréprochables.
Issue d’une famille vigneronne des faubourgs, inséré dans le milieu des artisans et des ouvriers qualifiés qui étaient l’autre branche des « rouges », Paul Meunier allait être un acteur syndical et politique de 1895 jusqu’au lendemain de la Première guerre mondiale. La première fois qu’il fut fait mention de son nom, en 1895, il se trouvait parmi les fondateurs de l’Union syndicale des ouvriers des cuirs et peaux, dont il fut élu président. Président et non secrétaire : les statuts seront modifiés en 1901 pour supprimer les fonctions de président et vice-président et se mettre ainsi en conformité avec les usages de la CGT.
En 1895, ce syndicat prit place dans la poussée organisationnelle de cette année-là, aussi bien à Issoudun qu’à Châteauroux, dans le bâtiment et la métallurgie en particulier, avant et juste après le congrès national de Limoges (voir Boulpiquante Henri)
Dans le même temps, à Issoudun, les socialistes prenaient le pas sur les républicains radicaux. Jacques Dufour venait d’être élu (1892) maire d’Issoudun avec, au sein du conseil municipal, quelques voix seulement de majorité sur Arthur Brunet, sénateur, conseiller général et maire sortant. Lors des élections municipales de 1896, Jacques Dufour constitua une liste socialiste et ouvrière élue en totalité au 1er tour. Paul Meunier était élu pour la première fois au conseil municipal et sur la profession de foi figurait explicitement sa responsabilité de « président du syndicat des cuirs et peaux ». En tant que plus jeune élu, il fut désigné secrétaire de la séance d’installation du conseil et participa donc à l’organisation du vote qui conduisit à la réélection de Jacques Dufour. Paul Meunier ne se sentait pas seul au conseil : trois autres membres du bureau du syndicat venaient également d’être élus : Jean Laurillault, Jules Filloux et Henri Hubert. A ceux-là s’ajoutaient un artisan, petit patron mégissier et parcheminier : Bonjour-Perrochon qui deviendra adjoint au maire.
En mai 1897, les trois syndicats ouvriers existants alors (cuirs et peaux, bâtiment et imprimerie) s’unirent pour constituer l’Union des syndicats d’Issoudun, première union locale issoldunoise, dont Paul Meunier devint président. La première décision de cette union locale sera de constituer une Caisse de secours contre le chômage. Le financement de cette caisse de solidarité était assuré par une augmentation de la cotisation de chaque adhérent et par une subvention de la mairie. Le Sous-préfet s’opposera, pendant au moins deux ans, au versement de cette subvention municipale. Il y voyait, non pas une aide en cas de chômage involontaire, mais une caisse permettant d’organiser et de soutenir une grève … Le maire et le président du syndicat, dans un jeu de rôle, publièrent des communiqués de presse où ils s’offusquèrent qu’une telle intention puissent leur être prêtée.
Une grève aura bien lieu, pas immédiatement, mais en avril 1898. Du 4 au 12 avril, on dénombrait 340 grévistes sur 550 mégissiers et parcheminiers. Si la revendication de la réduction du travail de 11 à 10 heures par jour ne fut pas acceptée, les ouvriers obtenaient une augmentation du salaire minimum de 12%, de 2,50 à 3 Francs par jour. Les autres salaires restaient stables : 3,50 Francs pour un mégissier et 4 Francs pour un parcheminier. Les statistiques concernant le nombre total d’ouvriers et de grévistes variaient fortement d’une source à l’autre : si le ministère en dénombrait 550, un rapport de police parlait de 800. Il fallait probablement en comprendre que le volume de travail variait fortement selon les saisons ; 550 pouvant être considéré comme le volume d’emplois « permanents ». Sans compter que pendant les vendanges, les ateliers étaient vides … Paul Meunier et tous ces collègues et amis obéissaient, avec plaisir, à une coutume locale qu’aucun patron n’était encore en mesure de modifier. En cette fin de XIXe siècle, le vignoble recommençait à produire avec les nouveaux plants insensibles au phylloxéra. En 1898, Jacques Dufour fut élu député, adhéra au Parti ouvrier de Jules Guesde et annonça que le syndicat des cuirs et peaux en faisait de même. Etait-ce en accord avec Paul Meunier ?
En 1900, la situation politique locale se compliqua. Depuis un an le débat s’envenimait sur la participation ministérielle, creusant une fracture entre les socialistes autonomes et les socialistes révolutionnaires. En 1899, Jacques Dufour avait laissé la mairie à son premier adjoint, Bonjour-Perrochon. Ce dernier, aux élections municipales de 1900, conduisit une liste majoritairement composée de socialistes autonomes, dont Paul Meunier. En 1904, une partie du conseil municipal sortant rejoignit Jacques Dufour qui regagna la mairie contre la liste des socialistes modérés, menée par le maire sortant ; Paul Meunier faisait partie de cette liste, ne fut donc pas élu, et sera étiqueté durablement « socialiste autonome » par les rapports de police. Mais, en cette période de confusion politique, les choses étaient plus compliquées.
En 1904, quelques mois après les élections municipales, le syndicat, avec Paul Meunier à sa tête, engageait une grève de cinq mois (de mi-juillet à fin décembre). Parmi la quarantaine de patrons, on trouvait Bonjour-Perrochon … Les ouvriers gagnèrent une augmentation de salaires et la reconnaissance de leur syndicat comme interlocuteur unique. Dans la délégation syndicale on trouvait Paul Meunier mais aussi Paul Blond, socialiste révolutionnaire qui venait d’être élu au conseil municipal. Pendant la grève, des dirigeants nationaux vinrent sur place, dirigeants anarcho-syndicalistes à l’image de Victor Griffuelhes, alors secrétaire de la CGT après avoir été secrétaire de la Fédération des cuirs et peaux et surtout Auguste Delalé qui se rendit plusieurs fois à Issoudun. Paul Meunier, avec Paul Blond, avait participé au congrès de la fédération des cuirs et peaux en septembre 1900 à Paris où il avait noué des relations. Le soutien de ces dirigeants nationaux fut précieux pour la conduite de la grève et pour la campagne de solidarité financière qu’ils contribuèrent à organiser.
Fin décembre 1904, Paul Meunier inaugura la Bourse du Travail d’Issoudun dont il sera secrétaire ou membre du bureau suivant les périodes ; cette inauguration coïncidant avec la fête de fin de grève. Quelques mois plus tard, il contribua à créer un projet de coopérative ouvrière de production avec de jeunes militants tels que Henri Michon, projet qui échoua par manque de capitaux et refus gouvernemental de donner des subventions.
En 1906, il accompagna la création, au sein de la Bourse du Travail, de la « section antimilitariste » qui se transformera peu après en « Jeunesse syndicaliste ». Il présida des conférences antimilitaristes où se donnait à entendre de forts accents anarchisants. Il fit des tournées dans les campagnes pour créer des syndicats avec un jeune militant totalement engagé au PS-SFIO, parti socialiste unifié créé en 1905 au niveau national et en 1906, difficilement, dans l’Indre. En 1906, il participa au congrès syndical d’Amiens, connu par l’adoption de la fameuse Charte qui consacrait l’indépendance syndicale et la stratégie de la grève générale. Aux élections municipales de 1908, il n’était candidat ni sur la liste des républicains socialistes (socialistes « autonomes ») ni sur celle du PSU conduite par Jacques Dufour.
Ses expressions publiques durant cette période 1904-1910 étaient exemptes d’engagements politiques tranchés. Il semblait avant tout soucieux de maintenir un équilibre au sein de la CGT issoldunoise : sur un bureau syndical de six membres, trois étaient dits (par la police) « socialistes unifiés » et trois « socialistes autonomes ». En 1910, il était attesté que Paul Meunier travaillait dans l’entreprise dirigée par la veuve de Bonjour-Perrochon, l’ancien maire décédé fin 1904 quelques mois après avoir été battu par Dufour. Peut-être y travaillait-il en sécurité depuis 1908 et la victoire de la droite aux élections municipales ? Sous le couvert d’un maire « républicain gouvernemental » et profitant de la division de la gauche, les dirigeants patronaux avaient investi la mairie ; parmi les conseillers municipaux de la majorité on trouvait Boisfart (industriel dirigeant la Chambre de commerce), Roche (directeur de la Malterie), Carcat (entrepreneur), Robin-Freslon et Berthon (patrons de mégisserie). L’une des premières décisions de cette nouvelle municipalité avait été de supprimer la subvention à la Bourse du travail. La CGT de Paul Meunier refusa pour sa part de donner les noms des membres des bureaux syndicaux qui constituaient l’Union locale, vraisemblablement pour protéger les militants.
En février 1910, un nouveau mouvement social parmi les mégissiers se traduisit par une augmentation de salaires de 25 centimes de l’heure. Il y eu bien quelques débrayages mais les patrons préférèrent donner satisfaction très rapidement de crainte de revivre les mois de grève de 1904. A cette occasion, on apprenait que le nombre d’ouvriers était « estimé à 680 dans 58 ateliers et usines ». Pour la première fois le vocable « usine » était utilisé.
Au fil des années, il s’avérait que les « socialistes autonomes » s’éloignaient de plus en plus de l’idée socialiste et du combat pour la « République démocratique et sociale », projet politique et drapeau sous lesquels s’était rangée toute une génération d’ouvriers dont Paul Meunier fut l’un des plus en vue. L’engagement politique de Paul Meunier se manifesta par un acte. Il décida, lors des élections municipales de 1912, de choisir un camp et d’être candidat : ce sera celui du PSU avec la liste du député Jacques Dufour. La liste des « socialistes autonomes » dirigée par Jules Devaux était également présente au 1er tour de ces élections municipales. La droite, comme en 1908, se trouva majoritaire au conseil municipal et le Sous-préfet fit le constat évident que seule la division pouvait expliquer un tel résultat, deux ans après les élections législatives et la réélection du député Dufour.
Si Paul Meunier fut secrétaire sans interruption du syndicat des cuirs et peaux, son rôle dirigeant dans la Bourse du travail et l’Union locale fut plus aléatoire. S’il a toujours fait partie du bureau, il n’en devint (ou redevint) le président qu’en 1911 ou 1912. La concordance de date entre cette prise de responsabilité syndicale et sa présence sur la liste du PSU, comme indiquée ci-dessus, ne pouvait pas relever du hasard. En cette année 1912, il était à la tête d’une organisation rassemblant 6 syndicats et 812 syndiqués, dont plusieurs syndicats de bûcherons de communes rurales proches d’Issoudun. Son syndicat des cuirs et peaux déclarait 180 adhérents, soit entre un tiers et un quart des ouvriers de cette branche industrielle dispersée en une cinquantaine d’ateliers dont le plus important pouvait compter une soixantaine d’ouvriers.
Au concours de la société vigneronne de l’année 1912, Paul Meunier se vit honorer par le 8ème prix dans la catégorie des vins rouges (L’écho des marchés du 28 nov. 1912). En 1904, au plus fort de la grève, alors que les heurts avec la police se faisaient fréquents, Paul Meunier avait perdu patience. Il écrivit au secrétaire de la Bourse du travail de Châteauroux que si cela continuait « les ouvriers allaient refaire le coup de 1830 » ; la référence n’était pas celle d’une lutte ouvrière mais celle des vignerons d’Issoudun dont l’émeute contre les agents des impôts faisait, comme Paul Meunier le confirmait, partie de l’imaginaire collectif : le rouge des vignes et le rouge des ateliers, quoique de toutes les nuances, était bien constitutif de l’identité du mouvement ouvrier issoldunois. En 1913, quelques jours avant le premier mai, le Préfet demanda au Sous-préfet d’Issoudun s’il y avait des débordements à attendre. La réponse du Sous-préfet fut limpide : « le 1er mai sera jour de remise des prix de la Société vigneronne et elle est presque exclusivement composée de socialistes ». Sous réserve de vérification, le vin de Paul Meunier ne fut pas primé celle année-là …
Paul Meunier, il avait alors 50 ans, ne fut pas mobilisé pendant la guerre 14-18. En 1915, l’Union locale CGT, dont il était toujours le secrétaire, s’était repliée sur ses bases, perdant les syndicats agricoles très probablement dissous, pour ne conserver que les « trois historiques » : cuirs et peaux avec 164 adhérents, bâtiment avec 67 adhérents et imprimerie avec 30 adhérents. Probablement faut-il considérer que l’Union locale n’eut aucune activité pendant les années de guerre. Paul Meunier refusa la subvention départementale et demanda qu’elle fût consacrée à la solidarité aux veuves de guerre. En 1919, il était toujours secrétaire du syndicat des cuirs et peaux et de l’Union locale. Les syndicats agricoles ne se reconstituèrent pas mais de nouveaux se créèrent comme ceux de l’éclairage et du gaz, des cheminots et des ouvrières de l’habillement. Paul Meunier contribua avec son syndicat des mégissiers à plusieurs arrêts de travail, notamment en mai 1923 et mars 1924, sans que les résultats soient clairement établis. En 1923, les ouvriers en cuirs et peaux étaient 423, dont une quarantaine de femmes, et 414 en 1924 dans une quarantaine d’entreprises.
En novembre 1919, Paul Meunier figurait sur la liste des socialistes du PS-SFIO qui regagnèrent la mairie d’Issoudun. La présence de deux seules listes, gauche et droite, redonnait à Issoudun le fil rouge de son histoire. En 1920, lorsque 78% des socialistes décidèrent de l’adhésion à la IIIe Internationale et donc à la création du PCF, le choix de Paul Meunier ne fut pas connu alors que le conseil municipal semble s’être partagé à parts égales.
Au début de 1925, Paul Meunier était toujours conseiller municipal, secrétaire du syndicat des cuirs et peaux, secrétaire général de la Bourse du travail et donc de l’Union locale CGT. Victor Jamet, le maire sortant républicain-socialiste, le sollicita pour être sur sa liste aux élections municipales. Début mai, la réponse de Paul Meunier fut rendue publique dans les journaux locaux : « En réponse à votre lettre, je viens vous dire qu’il est matériellement impossible que mon nom figure sur une liste autre que celle du parti communiste, à moins d’être un traitre au parti auquel j’appartiens. Donc je vous prie de ne pas vous servir de mon nom pour former votre liste ». Communiste donc, il était à cette date présenté par la presse non pas comme parcheminier mais comme vigneron. Il avait alors 60 ans.
Il n’était plus en responsabilité syndicale en 1927 lorsque le syndicat des cuirs et peaux décida d’adhérer à la CGT-U. Une nouvelle génération arrivait sur le devant de la scène avec Lucien Comelet (25 ans) à la direction de l’Union locale et Jules Granger (28 ans) au syndicat des cuirs et peaux. Paul Meunier décéda en 1934, prenant soin de sa vigne aussi longtemps que ses forces lui permirent.

Pour citer cet article :
https://maitron.fr/spip.php?article190294, notice MEUNIER Paul par Jean-Luc Labbé , version mise en ligne le 24 mars 2017, dernière modification le 13 juin 2017.

Par Jean-Luc Labbé

SOURCES : Arch. Nat. F7/13 567 et F7/13 604. — Compte rendu du congrès d’Amiens. – Arch. Dép. Indre, M 6612, M 6644, M 6659, résultats électoraux et rapports de police. – Congrès de la Fédération des cuirs et peaux, Arch. Dép. Seine-Saint-Denis. – Etat civil d’Issoudun. – Arch. UL CGT Issoudun et UD CGT Châteauroux. – Notes de Louis Botella.

Attention : cette notice vient en substitution d’une notice existante

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