FÉNON Jean-Félix

Par Jean-Luc Labbé

Employé de commerce, militant socialiste blanquiste à Issoudun (Indre). Né le 10 octobre 1848 à Issoudun, fondateur de l’Issoldunoise « association collective d’alimentation et de consommation » en 1882 ; initiateur de « La Ligue pour les revendications communales », organisation blanquiste en décembre 1883.

Frère cadet de Léon Félix, condamné à la déportation en avril 1872, Jean-Félix était issu d’une famille ouvrière issoldunoise. Philippe, le père ouvrier serrurier (marié à Solange Guignard et alors domicilié rue de la Surrerie à Issoudun) avait eu deux autres enfants : Félix, né le 23 octobre 1844 et décédé à quatre ans, et Caroline née le 9 août 1852. Jean-Félix, comme son frère Léon, était à Paris lors de La Commune, au domicile de ses parents 64 rue des Tournelles (3ème arr.).
Est-ce pour échapper à des poursuites que Jean-Félix revint à Issoudun ? Le fait est qu’il s’y maria le 25 janvier 1873 avec Françoise Dufour, alors âgée de 26 ans et domiciliée Place des Marchés. Il devenait de ce fait le beau-frère de Jacques Dufour qui sera maire d’Issoudun en 1892 et député en 1898, Jacques Dufour qui n’était alors qu’un petit marchand frippier.
Lors de son mariage, Jean-Félix Fénon fit venir deux parisiens, son oncle J-B Courage un charpentier de 63 ans (né à Issoudun) et son cousin Courage un tailleur d’habit de 21 ans (tous les deux domicilié 4 rue des Halles à Paris). Quant à Françoise elle choisit son oncle Hyancinte Jusserand, boulanger de 53 ans, et un autre oncle J-B Jouard, vigneron de 53 ans d’Issoudun.
Dans le contexte politique des suites de la répression de La Commune, au début du gouvernement de L’Ordre moral », les deux familles élargies rassemblaient les ouvriers et les vignerons, creuset du socialisme issoldunois d’inspiration blanquiste. Le frère de Jean-Félix, Léon, ne sera amnistié qu’en 1879.
Jean Félix Fénon apparait dans la vie publique issoldunoise en 1882 alors que se constituaient les premières organisations ouvrières inspirées par le courant socialiste blanquiste d’Edouard Vaillant. Le 4 mai 1882, dans une tribune parue dans le journal républicain L’Eclaireur du Berry, il s’en prend au « parlementarisme, alors qu’il faut une vraie démocratie » ; dans son viseur se trouvait le Député républicain-radical Leconte. En octobre 1882, les statuts de l’association d’alimentation et de consommation sont déposés. Le siège social fut fixé 8 rue Montélimar, adresse qui sera, bien plus tard en 1899, celle du premier journal socialiste imprimé à Issoudun.
Jean-Félix Fénon fut élu président du Conseil d’administration de l’association et directeur du commerce qu’elle met en œuvre « pour les besoins et le bien-être des travailleurs ». La société fut constituée de 100 actions de 50 Francs, « actions nominatives, incessibles et inaliénables, aucun adhérent ne pouvant posséder plus d’une seule action ». Une partie des membres du Conseil d’administration (dont Brochet, Dufour Jacques, Liger-Bujeard et Devaux Jules) venait également de créer La Solidarité, société de secours mutuels, société « Ni Dieu Ni Maître » comme la qualifiait alors le journal conservateur local.
Après avoir tenté de dépolitiser les valeurs fondatrices de l’association et face aux attaques venant des conservateurs et des républicains modérés, il organisa une réunion publique avec une offre de débat contradictoire sur les thèmes objets de polémiques (« parlementarisme, autoritarisme, Ni Dieu Ni Maître, calomnie, du collectivisme en général et de l’Issoldunoise en particulier ») ; cette conférence fut présidée par Jean-Baptiste Lumet, conseiller municipal déporté en 1852, qui apporta de fait les éléments de convergence entre les vignerons et les ouvriers, forces sociales constitutives du socialisme issoldunois. Quelques semaines plus tard, le 23 novembre 1882, Jean-Félix Fénon présida une conférence-débat, dans la grande salle du théâtre, conférence animée par Paule Mink, féministe et socialiste de renommée nationale et proche du Comité Révolutionnaire Central d’Edouard Vaillant. Cette conférence provoqua de nouvelles polémiques dans les journaux locaux, installant les thèmes du socialisme révolutionnaire au cœur du débat local.
L’année suivante, l’Issoldunoise fit de nouveau parler d’elle. Son local associatif se trouvant sur le tracé du défilé officiel du 14 juillet, entre la Sous-Préfecture et la Mairie, Jean-Félix Fénon installa un drapeau rouge visible de la rue. Le Sous-Préfet s’en alarma et informa le Préfet de l’existence d’un « drapeau rouge de dimension tout à fait extraordinaire, monté sur un mât de six mètres » portant les inscriptions « commune et patrie, liberté, égalité, fraternité issoldunoise ». Fénon refusa d’enlever le drapeau avant de céder finalement à l’injonction. Il protesta du fait qu’il ne s’agissait pas d’un emblème séditieux mais de la bannière de l’association. Dans la suite de cet évènement, le Sous-Préfet et le Préfet solliciteront l’avis du ministère de la sécurité. L’avis officiel, qui arriva plusieurs mois plus tard, fut de considérer qu’un drapeau rouge vierge de toute inscription constituait bien un acte séditieux, mais qu’en l’occurrence il s’agissait de l’emblème d’une association qui, lui, ne tombait pas sous le coup de la loi. L’argumentaire de Fénon était le bon et probablement avait-il dû prendre des avis autorisés avant de déployer son « drapeau de dimension tout à fait extraordinaire » qui avait glacé d’effroi le Sous-Préfet. Quelques années plus tard la question sera posée pour des casquettes rouges sans inscription …
Jean-Félix Fénon fut le principal activiste à la création, en décembre 1882, de « La Ligue pour les revendications des franchises communales ». En clair, il s’agissait d’organiser dans chacun des quartiers populaires d’Issoudun des assemblées de citoyens dans le but de constituer des Comités de quartier ; comités de quartier chargés de proposer des candidats aux élections municipales. Il s’agissait donc de l’organisation d’un parti politique révolutionnaire blanquiste qui se proposait d’investir le Conseil municipal alors dominé par des républicains modérés ou radicaux.
La tentative échoua pour les élections municipales de 1884 mais toute une nouvelle génération de jeunes socialistes venait d’émerger dont Jacques Dufour, Liger-Bujeard et plusieurs dizaines d’ouvriers et de vignerons qui réussiront à prendre la majorité au sein du Comité républicain issoldunois en 1885 ; Jacques Dufour entrera au conseil en 1888, sera élu conseiller général en 1889, maire en 1892.
Mais c’était bien Jean-Félix Fénon qui avait donné en 1882 le top départ. Hypothèse : sa venue à Issoudun en 1882 procédait d’une décision politique prise à Paris d’organiser les sympathisants blanquistes à Issoudun, à l’image de ce qui se faisait à Vierzon dans le même temps. Un autre issoldunois de Paris, Octave Martinet, devait être partie prenante de cette décision, mais son rôle fut d’être le gérant du journal berrichon d’Edouard Vaillant, Le Républicain Socialiste du Berry, avec un sous-titre « ni dieu ni maitre ». Octave Martinet sera candidat socialiste aux élections cantonales de 1886.
Jean-Félix quitta Issoudun à une date indéterminée (vers 1885 ?) et se remaria à Marseille en 1897 avec Marie Alice Delagrange. Sa femme Françoise Dufour était-elle décédée ou s’était-il agi d’un divorce. Plus aucune mention ne sera faite de Fénon à Issoudun au-delà de 1885.

Pour citer cet article :
https://maitron.fr/spip.php?article190295, notice FÉNON Jean-Félix par Jean-Luc Labbé , version mise en ligne le 8 mars 2017, dernière modification le 23 novembre 2017.

Par Jean-Luc Labbé

SOURCES : Arch. Dép. Indre, courriers cabinet du Préfet et surveillance politique, journaux L’Echo des Marchés et L’Eclaireur du Berry.

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