POTIER Marie, Sophie

Par Jean-Luc Labbé

Née le 18 septembre 1873 à Villedieu-sur-Indre (Indre), morte le 6 avril 1951 à Boussac-ville (Creuse) ; ouvrière de l’habillement (chemisière), syndicaliste CGT à Villedieu-sur-Indre (Indre) ; présidente fondatrice d’une coopérative ouvrière de production, La Solidarité, créée fin 1904 et active, au moins, jusqu’en 1936.

Marie Potier était la fille de Marie Charpentier (née à Villedieu en 1850) et de Henri Charles Potier (né à Vineuil en 1844). Le couple se maria à Villedieu le 26 novembre 1872 et l’époux se déclara alors charron, puis cabaretier en 1883, aubergiste en 1889, une nouvelle fois charron en 1901 et enfin cabaretier en 1906. Ce fut dans ce "Café Potier" que se tinrent plusieurs réunions syndicales et ce fut également l’adresse du siège social lors de la déclaration du syndicat des ouvrières chemisières en 1902. L’établissement, sur la Grand-Rue de Villedieu, devait être assez vaste pour accueillir des assemblées générales réunissant environ 150 personnes. Marie Potier, alors âgée de 29 ans, se trouvait aux premières loges. Le siège social de la coopérative, dont on reparlera, avait en 1908 comme adresse Rue de la gare ; peut-être donc la salle de restaurant à l’arrière du bistrot donnant Rue Grande.

En 1902, pour répondre à l’exigence du groupe industriel Rousseau de baisser les salaires, la plupart des ouvrières se mirent en grève le 5 mars et créèrent un syndicat CGT le même jour à l’issue d’une assemblée générale tenue au Café Potier. Fort de 132 membres, ce syndicat des ouvrières chemisières avait reçu le soutien du syndicat des porcelainiers de Villedieu. Marie Potier, à cette date, ne figurait pas dans le bureau syndical. Les ouvrières reprirent le travail à l’usine après une semaine de grève, du 5 au 13 mars 1902, avec la fierté d’avoir gagné. Une victoire de courte durée : le 25 mars l’industriel renvoyait quatre responsables syndicales. Une nouvelle grève commença qui se termina le 28 avril 1902. Les syndicalistes furent réintégrées mais le patron avait réussi à atteindre son objectif initial : la baisse des salaires.

Deux ans plus tard, face à une nouvelle exigence de diminution du prix à façon, commença une nouvelle grève qui dura plusieurs mois. Malgré la forte mobilisation des ouvrières et le soutien des ouvriers porcelainiers, le groupe Rousseau resta intraitable. Ce long mouvement social avait également conduit la gendarmerie à dresser un certain nombre de procès-verbaux. Marie Potier eut vraisemblablement un procès et une condamnation. Sur son acte de naissance, outre l’ajout de la date de son décès, fut inscrit la mention CASIER, en lettres majuscules ; ajout qui date vraisemblablement des suites de ce procès. Cet acte d’état civil et la transcription de son acte de décès en 1951 indiquaient que Marie Potier ne s’était jamais mariée.

Avant même la fin de cette grève de quatre mois, dix-neuf ouvrières créent « La Solidarité », société ouvrière de production de chemises dont Marie Potier prit la présidence. En ce début d’année 1905, elle était également trésorière du syndicat CGT dont elle deviendra la présidente en 1908. Il semble que la totalité des syndiquées, dont le nombre s’était considérablement réduit à la fin de la grève, se limitait alors aux fondatrices de la coopérative.

Depuis 1902, Marie Potier avait connu les deux secrétaires successifs de la Bourse du Travail de Châteauroux. Maraton, qui décéda en 1905, et Lochet ne ménagèrent pas leurs efforts et leur présence à Villedieu pour être aux côtés de Marie Potier et du seul syndicat d’ouvrières de l’habillement dans le département de l’Indre. Lochet depuis Châteauroux, mais aussi l’instituteur de Villedieu, firent les démarches administratives et la comptabilité de la coopérative.

Les archives de l’Union Départementale CGT conservent quelques lettres de Marie Potier dont celle-ci, datée du 14 décembre 1906, adressée à Lochet : « Ayant fait une demande de subvention au Ministre du commerce j’ai reçu il y a une quinzaine de jours deux lettres du ministre Viviani et hier cinq feuilles à remplir que je dois renvoyer par retour du courrier. Il faut le dernier bilan de la société c’est pourquoi je m’adresse à vous pour ce genre de travail, n’y connaissant absolument rien. Je ne pensais pas qu’il fallait tant de formalités à remplir. Notre demande a été adressée au Préfet qui l’a renvoyée au député Bellier et le député l’a renvoyée à l’instituteur pour fournir les renseignements sur la société. Cela m’ennuie beaucoup ». Marie Potier était « ennuyée », non pas simplement par les dossiers à remplir, mais aussi par l’instituteur, par ailleurs secrétaire de la mairie dirigée par le Comte de Montalivet et les principaux patrons locaux de l’habillement et de la porcelaine …
Malgré ses ennuis, Marie Potier et ses amies, ouvrières associées de la coopérative, ne baissèrent pas les bras.

En 1908, le Ministère du travail accepta une subvention de 1 500 francs pour l’équipement de l’atelier. « Toutefois, était-il précisé dans cette lettre, il convient que l’association augmente son capital par des versements réguliers, qu’elle recrute des adhésions parmi les auxiliaires et qu’elle assure la participation des auxiliaires aux bénéfices ». Le nombre d’ouvrières apparaît comme très incertain, soit du fait des déclarations de l’association, soit du fait de l’administration qui comprend mal la spécificité d’une industrie qui se partage entre le travail en atelier et celui à domicile. Pour l’année 1905, il fut question de dix-sept sociétaires et soixante ouvrières. En 1908, il n’y avait plus que douze ouvrières (uniquement dans l’atelier ?) mais l’année suivante il sera question de cent douze ouvrières (dont beaucoup à domicile ?). Cette répartition entre l’atelier et le domicile se confirma puisque pour l’année 1912, il était question de vingt-trois sociétaires, dont une vingtaine travaillait à l’atelier, et de trente-deux auxiliaires. Le capital et le chiffre d’affaires oscillèrent aussi de façon désordonnée. Mais il s’agissait vraisemblablement des conséquences de la charge de travail qui devait varier considérablement en fonction des commandes et de la répartition entre l’atelier et les domiciles. En moyenne pendant la période 1905 – 1914, Marie Potier était à la tête d’une coopérative d’une vingtaine d’ouvrières en atelier et d’une quarantaine à domicile. Cela fait de La Solidarité une expérience notable d’association féminine de production, rare en France et unique dans le département de l’Indre avant la première guerre mondiale.

La coopérative, dont l’activité fut très ralentie pendant les hostilités, formula en 1919 une nouvelle demande de subvention que soutint le maire dans une lettre en date du 27 juillet. La Solidarité, avec Marie Potier toujours à sa tête, avait franchi l’épreuve de la guerre et s’engageait dans sa 16ème année d’existence. Le syndicat CGT, dissout en 1908, fut recrée en cette année 1919 en même temps que celui des ouvriers porcelainiers. Marie Potier avait alors 48 ans.

L’histoire de la coopérative entre les deux guerres reste à écrire. Les recensements de la population (1921, 1926, 1931, 1936) indiquent que Marie Potier restait domiciliée Rue Grande et déclarait toujours être "chemisière à La Solidarité".
En 1936, alors âgée de 63 ans, Marie Potier (célibataire) hébergeait son neveu Potier Henri (28 ans) et l’épouse de celui-ci, Odette (née Lardeau) âgée de 26 ans et ouvrière chemisière à la Solidarité. Marie Potier continua selon toute vraisemblance d’être présidente de la coopérative jusqu’au début de la guerre. Elle décéda en 1951 à Boussac, dans le département de La Creuse.

Etat civil et recensements :
Marie Potier (née en 1873) eut plusieurs frères : Pierre né le 8 décembre 1878-mort en janvier 1879, Henri né le 2 décembre 1879, Georges né le 20 octobre 1883, Pierre né le 5 mai 1889.
La composition du foyer selon les recensements. 1901 : Potier Henri 56 ans (charron), Charpentier Marie 50 ans (SP), Potier Marie 27 ans (SP), Potier Pierre 11 ans. Recensement 1906 : Potier Henri (cabaretier), Charpentier Marie (SP), Potier Marie (chemisière à La Solidarité), Potier Pierre (porcelainier). Recensement 1911 : Potier Henri (SP), Charpentier Marie (SP), Potier Marie (chemisière Solidarité). Recensement 1921 : Potier Marie (née 1873, seule au foyer). Recensement 1926 : Potier Marie (chemisière Solidarité) vit seule. Recensement 1936 : Potier Marie (née 1873, chemisière Solidarité), Potier Henri (neveu né en 1910 à Paris et employé municipal à Villedieu en 1936) et sa femme Odette née Lardeau (chemisière à La Solidarité).

Pour mémoire :
A la même époque, à Villedieu, une autre Potier Marie sans lien avec la coopérative et sans lien familial avec "la bonne" Potier Marie. Eléments d’état civil :
Les parents : Potier Louis né vers 1842, domestique, laboureur et métayer selon les époques, et Désirée Madeleine née Maubert.
Potier Louise denise : née le 11 octobre 1872 à La Chapelle-Orthemale (Indre), mariée, domestique de 15 ans, en 1887 à La Chapelle-Orthemale avec Paul Beguet, domestique de 20 ans (né à La Chapelle-Orthemale le 19 juillet 1867, fils de Jean Beguet, journalier à Villedieu lors du mariage de sa fille, et de Marie Bauget (décédée avant 1887).
Potier Marie Chérie, née le 10 septembre 1880 à Vendoeuvres (Indre), mariée à Villedieu le 27 juin 1903 avec François Schilder né en 1865 à La Fère (Aisne), domicilié à Rennes (Ille-et-Vilaine). Marie Potier décéda à Paris (11ème arr.) en 1955 ainsi qu’en fait état son acte de naissance.

Pour citer cet article :
https://maitron.fr/spip.php?article190317, notice POTIER Marie, Sophie par Jean-Luc Labbé, version mise en ligne le 13 mars 2017, dernière modification le 14 mai 2020.

Par Jean-Luc Labbé

SOURCES : Jean-Luc Labbé, La création des coopératives de production (1901-1920), Revue de l’Académie du Centre 2015 ; Les chemisières du Bas-Berry, 1985. – Arch. Dép. Indre. – Arch. Dép. CGT. - Etat civil et recensements de population.

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