LEBRETON Théodore [LE-BRETON Éloi, Théodore, dit]

Par Frédéric-Gaël Theuriau

Né le 9 frimaire an XII (1er décembre 1803) à Rouen (Seine-Inférieure), mort le 12 décembre 1883 à Rouen ; tireur, franc-maçon imprimeur sur étoffes, rentreur, sous-bibliothécaire ; dramaturge, poète ; député.

© Portrait de Théodore Lebreton (lithographie de Nicétas Périaux, in Ch. Richard, Revue de Rouen et de Normandie, Rouen, E. Le Grand, 1836)

L’enfant du peuple, d’un père mineur et d’une mère blanchisseuse, privé d’instruction, entra dès sept ans comme tireur dans une fabrique d’indiennes où il partagea la vie de ses compagnons de travail. Il attrapait les fils nécessaires à la confection de motifs complexes que seuls les petites mains d’enfants pouvaient saisir au risque de perdre de bouts de doigts car les métiers à tisser fonctionnaient en même temps que les membres s’approchaient de la mécanique. Il s’occupa plus tard de l’impression de la couleur sur les étoffes au contact de produits chimiques nocifs pour la santé. En âge de faire son apprentissage, vers onze ou douze ans, toujours dans l’industrie textile, il fut marqué par un rite obligatoire qui consistait à se battre avec un adversaire. Humilié et perdant du duel, il se tourna vers une plus grande piété et devint enfant de chœur tout en poursuivant sa formation ouvrière dans le textile. Poussé par un désir d’apprendre à lire et à écrire alors qu’il savait à peine épeler un mot, il s’entraîna avec la Bible. À quatorze ans, il obtint la qualification de rentreur qui consistait à préparer à la main ou mécaniquement les fils pour des actions de bobinage, de pressage ou d’ourdissage, également de garnir et de monter des métiers à tisser.
Attiré par le théâtre, il dépensait le peu d’argent qu’il gagnait pour voir quelques représentations d’œuvres de Corneille et de Racine qu’il n’avait jamais lues et dont les enjeux et les titres lui étaient assez étrangers. Décidé à écrire deux tragédies, Esther et Athalie, il fut coupé dans son élan à l’occasion de l’achat d’un livre de Racine et qu’il s’aperçut que le sujet avait déjà été traité si parfaitement qu’il ne pourrait égaler le poète dramatique. Il acheta ensuite d’autres ouvrages qui lui servirent de modèle classique mais se dirigea plutôt vers la comédie. Il en écrivit deux, Ma Tante en 1824 et Hardiesse et Timidité en 1826, qui furent probablement re-présentées pour un cercle d’amis.
Il se maria, le 16 novembre 1825, à une lingère dont le prénom, qui lui tenait lieu de patronyme puisqu’elle était une enfant abandonnée, était Esther. Il travailla davantage pour subvenir aux besoins de sa famille.
En 1832, il parvint à faire représenter un vaudeville au théâtre, Le Jardin des artistes, et un drame en cinq actes, L’Amour et l’Échafaud. Cette année-là, il envoya une stance à Marceline Desbordes-Valmore qui séjournait parfois dans sa ville. Étonnée de recevoir d’harmonieux vers cachés sous des fautes d’orthographe, la femme de lettres le reçut. L’imprimeur sur étoffes lui récita une ode de sa composition. Madame Desbordes-Valmore lui promit de le soutenir. Porté par les mots chaleureux de la femme de lettres, il étudia avec passion les poésies de sa marraine en littérature qui lui ouvrit les portes des revues littéraires, des recueils des académies et des journaux. Il publia par exemple dans le Journal de Rouen. Il était invité dans les salons littéraires et reçut les encouragements de Chateaubriand, de Béranger, de Lamartine et de Victor Hugo.
Sa poésie, empreinte d’académisme au début trouva, au fil du temps, sa spécificité. Ses vers étaient dictés non seulement par les voix de l’inspiration de sa vie personnelle mais encore par les muses qui se rapportaient aux plaies sociales. Les Heures de repos d’un ouvrier qu’il publia en 1837, avec une préface de Charles Richard, lui assurèrent le succès. Il y eut deux rééditions, l’une en 1838 et l’autre en 1840. Les sujets qu’il choisissait de traiter étaient la religion qu’il défendait, les difficultés des travailleurs qu’il représentait et la misère populaire qu’il peignait.
Mais sa santé se fragilisa car il prenait sur son temps de sommeil pour écrire. Touché par tant de courage, le maire de Rouen, Henry Barbet, offrit au poète-ouvrier une place d’employé à la bibliothèque publique en 1840. Il occupa le poste de sous-bibliothécaire chargé d’administrer une collection de livres récemment acquise. Ce nouveau travail lui permit de trouver du temps pour la composition d’un nouveau recueil et de recueillir de nombreux souscripteurs pour ses Nouvelles heures de repos d’un ouvrier, en 1842, puis pour Espoir, en 1845, dont la préface fut rédigée par Mademoiselle Amélie Bosquet, une femme de lettres féministe issue d’une famille rouennaise aisée.

Théodore Lebreton avait été parallèlement reçu franc-maçon au tout début des années quarante. Sa participation active à la loge « Persévérance-Couronnée » s’intensifia à partir de janvier 1843 avec la création de la revue La Fraternité (1843-1848) dont il était le rédacteur en chef et qui avait pour but de rassembler et de créer des liens amicaux entre les ouvriers. Lebreton était un républicain modéré et un démocrate socialiste, estimant qu’il était nécessaire de propager plus largement les travaux et les réflexions franc-maçonnes auprès du public. C’est en ce sens qu’il publia, dans la revue qu’il dirigeait, des poèmes d’espérance en l’avenir et le progrès. Il fut rapidement chargé, avec plusieurs frères, comme Frédéric Des-champs, de la loge « Vérité », de faire fusionner les loges rouennaises favorables à une ouverture vers la société et soucieuses de promouvoir les idées républicaines. En dépit de la résistance de plusieurs esprits conservateurs adeptes du secret, le nouvel élan gagnait du terrain avec des conférences publiques données sur des thèmes fédérateurs : le paupérisme, le socialisme et le travail.
Ce fut vraisemblablement en raison des nombreux encouragements et soutiens de la part de ses confrères et amis qu’il décida de représenter la classe défavorisée auprès du Parlement. Le poète se présenta aux élections législatives d’avril 1848 et fut ainsi élu député de la Seine-Inférieure avec 150 000 voix. Il ne fut cependant pas réélu l’année suivante, ce qui était le signe d’une nette perte de vigueur franc-maçonne.
À partir du Second Empire, ses écrits prirent des accents d’indignation en raison de l’absence d’amélioration de la condition ouvrière et composa plusieurs chansons sur ce sujet. Il écrivit une Biographie normande, entre 1857 et 1861, en trois volumes, où il retraçait la vie et l’œuvre de personnages célèbres en Normandie, ainsi qu’une Biographie rouennaise en 1865. Il demeura dès lors assez discret jus-qu’à sa mort.

Pour citer cet article :
https://maitron.fr/spip.php?article191208, notice LEBRETON Théodore [LE-BRETON Éloi, Théodore, dit] par Frédéric-Gaël Theuriau, version mise en ligne le 5 avril 2017, dernière modification le 20 mai 2017.

Par Frédéric-Gaël Theuriau

© Portrait de Théodore Lebreton (lithographie de Nicétas Périaux, in Ch. Richard, Revue de Rouen et de Normandie, Rouen, E. Le Grand, 1836)
© Portrait de Théodore Lebreton (lithographie de Geoffroy Viale d’après un dessin de Graille, in Honoré Bondilh et Amédée La-croix, Les Ouvriers-poètes, Paris, Au Comptoir des Imprimeurs-Unis, Marseille, Déretz Jeune, 1845)

ŒUVRE : Heures de repos d’un ouvrier, Rouen, E. Le Grand, 1837. — Nouvelles heures de repos d’un ouvrier, Rouen, Nicétas Périaux, 1842. — Espoir, Rouen, Nicétas Périaux, 1845. — Biographie normande, Rouen, A. Le Brument, 1857-1861. — Biographie rouennaise, Rouen, A. Le Brument, 1865.

SOURCES : Ch. Richard, Revue de Rouen et de Normandie, « Théodore Lebreton », Rouen, E. Le Grand, 1836. — Honoré Bondilh et Amédée Lacroix, Les Ouvriers-poètes, Paris, Au Comptoir des Imprimeurs, Marseille, Déretz Jeune, 1845. — Alphonse Viollet, Les Poètes du peuple au XIXe siècle, Paris, Librairie française et étrangère, 1846. — Gustave Vapereau, Dictionnaire universel des contemporains, Paris, 1861. — Ritsu Motoïke, « La Franc-Maçonnerie rouennaise et la Révolution de 1848 », in Annales de Normandie, 36e année, n°2, 1986.

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