LAMBERT Alexandre

Par Jean-Luc Labbé

Né le 29 avril 1815 au Mans (Sarthe) ; rédacteur en chef à Châteauroux (Indre) du Travailleur de l’Indre ; trois condamnations pour délits de presse en 1849 et 1850 ; déporté en Algérie en 1852 ; communard, tué pendant la Semaine sanglante.

George Sand fit venir Alexandre Lambert à Châteauroux. Alors qu’il était à Paris un ami d’Agricol Perdiguier, ce journaliste d’une trentaine d’années se voyait confier la rédaction en chef et la gérance du Travailleur de l’Indre, journal démocrate-socialiste des débuts de la Seconde République. En 1851, le Préfet qualifiera ce journal de « rouge » et les journalistes avaient, bien entendu, « une moralité détestable ».
En août 1848, les conseils municipaux de Châteauroux et d’Issoudun étaient majoritairement démocrates-socialistes et des amis de George Sand avaient été placés à la Préfecture. Mais la situation politique changea rapidement, d’autant que les campagnes restaient très conservatrices. Alexandre Lambert fut condamné à trois reprises pour délits de presse et diffamation en 1850 et 1851 ; le journal fut à plusieurs reprises interdit de parution pour « excitation à la haine et au mépris du gouvernement ». Parallèlement, des procès se tenaient contre les « sociétés secrètes ». Une cinquième condamnation fut fatale au Travailleur de l’Indre qui cessa d’exister et la propagande de gauche fut assurée par Le Journal de l’Indre.

Dès qu’ils eurent connaissance du coup d’État bonapartiste du 2 décembre 1851, les démocrates de l’Indre tentèrent d’organiser la résistance. A Issoudun autour de Lumet et Garnier. A Châteauroux deux réunions furent organisées, l’une chez Sallé-Lucas, dans son établissement de bains publics pour rassembler les militants, et l’autre chez Alexandre Lambert pour écrire et publier un appel à défendre la République. Parmi les participants se trouvaient Patureau-Francoeur, Fulbert Martin et Alphonse Fleury.
L’article parut le matin du 3 décembre et Lambert, en tant que rédacteur en chef, en prenait la responsabilité légale : « … La constitution est violée. En prononçant la dissolution de l’Assemblée Nationale, Louis Napoléon Bonaparte s’est placé sous le coup de son article 68 qui stipule que le Président de la République est déchu de ses fonctions dès lors qu’il porte atteinte aux droits de l’Assemblée nationale, pouvoir souverain élu par le peuple. Tous les magistrats fidèles, tous les citoyens amis de l’ordre doivent se ranger du côté de la Constitution contre celui qui la viole ouvertement. Unissons-nous contre cette usurpation honteuse, contre le désordre de la guerre civile. Vive la République, Vive la Constitution. » Le journal fut saisi le jour même de sa parution mais des porteurs étaient partis avec quelques exemplaires vers Issoudun, Le Blanc et Argenton-sur-Creuse.
Alexandre Lambert fut de la première liste de militants que la Préfecture chercha à interpeller préventivement pour conforter le coup d’État de décembre 1851. Patureau-Francoeur, maire de Châteauroux en 1848 et révoqué, avait réussi à échapper à la surveillance et sera clandestin pendant près de deux ans. Le dossier d’instruction dont se servit le Préfet pour condamner Alexandre Lambert à la déportation à Cayenne soulignait qu’il était en fuite. Mais un autre document fit état de sa « conduite passable » à la prison de Châteauroux. Doit-on comprendre que Lambert avait réussi à se cacher quelques jours avant d’être finalement trouvé et emprisonné ? Son nom figurait bien dans la liste de « l’état des individus détenus par mesure préventive et sur l’initiative ou sur ordre de l’administration » avec le commentaire suivant : « Marié, cinq enfants, a refusé de dire sa position de fortune mais il est de notoriété qu’il est très pauvre et que sa famille en est réduite aux expédients ; trois des enfants ont été placés ».

Il échappa à la déportation à Cayenne lors la venue à Châteauroux, en février 1852, du Général Canrobert qui commua sa peine en « transportation en Algérie » sous le régime le plus sévère, malgré tout, de l’internement en forteresse. George Sand pendant ce temps se démenait pour essayer d’apitoyer le Prince-Président. Plusieurs condamnés lui furent redevables de mesures de clémence, mais certains lui reprochèrent ses relations avec le nouveau pouvoir impérial, allant même jusqu’à refuser une mesure de grâce, comme Alphonse Fleury (commissaire du gouvernement à Châteauroux dans les premières semaines de la révolution de 1848) appelant Georges Sand à ne pas oublier qui étaient ses vrais amis.
Alexandre Lambert ne fut pas oublié par George Sand qui dut croire qu’elle avait sauvé le journaliste. Une lettre venant du pouvoir impérial et levant la condamnation arriva bien à Châteauroux. Pourtant Lambert partit en mai 1852 pour l’Algérie avec une dizaine d’autres berrichons de l’Indre : les fers aux pieds, en train pour Paris, puis Brest et enfin La Rochelle pour une longue traversée en bateau vers Alger et les terribles conditions de vie de l’internement en forteresse et des travaux forcés. Alexandre Lambert écrivit à George Sand lors des étapes de ce périple (« Les larmes que j’ai vu couler me feront souvent oublier les maux que j’endurerai ») ; des lettres de Lambert furent postées depuis Bicêtre, Brest et Alger.
La décision impériale ordonnant sa libération était-elle arrivée trop tard ou le Préfet et le Procureur de Châteauroux avaient-ils un grief particulier contre Lambert ? Une nouvelle mesure de grâce le concernant sera envoyé à la mi 1853, sans plus d’effet que la première. Il aurait dû être libéré ; Il bénéficia seulement d’un assouplissement de ses conditions de détention en devenant « Algérie moins » ; ce qui revenait à une assignation à résidence avec la possibilité de travailler plus ou moins librement.
Peu de temps avant l’incarcération de Lambert à Châteauroux, sa femme était partie avec un autre homme. Trois enfants furent placés chez des amis. George Sand prit l’aînée, la jeune Marie, sous sa protection et l’inscrivit dans un établissement de la Châtre en payant les frais de la pension. En juin 1854, avec son nouveau statut « Algérie moins », Alexandre Lambert travaillait dans une minoterie de Bab-el-Oued, près d’Alger, où il tenait la comptabilité. C’est là que sa fille Marie vint le rejoindre en 1855 après que George Sand eut facilité les démarches administratives.

Il y a probablement identité avec l’Alexandre Lambert, figure du mouvement algérois, qui fut envoyé en 1871 comme délégué de l’association républicaine d’Alger à Paris. Là, il devint délégué de l’Algérie auprès de la Commune, au sein d’un improbable « comité de sûreté générale et de l’intérieur, département de l’Algérie et des colonies, place Beauvau », puis « chef de bureau au ministère de l’intérieur (presse) ».

Il fut tué au cours de l’investissement de la capitale.

En 1882, lorsque parurent les listes d’indemnisation des victimes du coup d’Etat impérial, Lambert ne s’y trouvait pas, ni aucun de ses enfants. Un dossier avait-il été déposé ? Au recensement de 1851, la famille Lambert était domiciliée 7 rue de Chatillon à Châteauroux : Alexandre 35 ans, Marie 15 ans, Alfred 14 ans, Emile 12 ans, Henri 10 ans, Solange 1 an. A côté, était domiciliée Marie Lambert, la mère d’Alexandre, rentière de 62 ans, avec une domestique. Dans la même rue était domicilié Tollaire-Desgouttes qui sera maire républicain de Châteauroux entre 1875 et 1880 environ.

Pour citer cet article :
https://maitron.fr/spip.php?article191291, notice LAMBERT Alexandre par Jean-Luc Labbé, version mise en ligne le 10 avril 2017, dernière modification le 5 février 2020.

Par Jean-Luc Labbé

SOURCES : Arch. Dép. Cher 2U233. – Arch. Dép. Indre. – B. Moreau, Marianne bâillonnée, Points d’Ancrage 2002. – Lubin, Georges Sand, correspondances, Garnier 1964, dont les tomes IV, VII et XI. – Recensement Châteauroux 1851 p. 153. – Quentin Deluermoz, Commune(s), 1870-1871. Une traversée des mondes au XIXe siècle, dossier d’habilitation à diriger des recherches, Univ. Paris 1 Panthéon-Sorbonne, 2018, p. 144. — Michel Cordillot (dir.), Dictionnaire de la Commune de Paris, éditions de l’Atelier, septembre 2020.

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