CHAIGNEAU Roger, François

Par Marie-Louise Goergen, Renaud Poulain-Argiolas

Né le 11 juillet 1913 à Matha (Charente-Inférieure, Charente-Maritime), mort le 24 juin 2012 à Châteaubleau (Seine-et-Marne) ; cheminot, ouvrier professionnel (ajusteur) ; résistant et déporté ; syndicaliste CGTU, puis CGT, révoqué en 1947 et en 1954 ; militant communiste.

Fils de petits commerçants, Roger Chaigneau devint ouvrier métallurgiste à l’Arsenal de Brest (Finistère) puis fut embauché aux chemins de fer le 7 décembre 1936, au dépôt de Rennes (Ille-et-Vilaine). Délégué du personnel, militant de la CGTU en 1931, il adhéra au Parti communiste en février 1936 à Brest et, de mai 1936 à septembre 1939, il appartint au bureau de la section.

Sous l’Occupation, Roger Chaigneau fit partie du triangle de direction du parti clandestin. De nouveau employé à l’Arsenal de Brest, il fut arrêté en mai 1941 pour avoir saboté un wagon allemand (selon ses propres précisions publiées dans un numéro du bulletin Le Serment). Il réussit à s’évader en gare du Mans lors d’un transfert.
Responsable des éditions du Secours populaire en zone occupée, il fut de nouveau arrêté à Paris le 24 décembre 1941, au métro Alésia (XIVe arr.), par la police française. Il était en possession de deux valises contenant six mille tracts intitulés « Debout Français ! ». Détenu à la prison de la Santé, il fut condamné aux travaux forcés, envoyé à la centrale de Caen (Calvados), puis renvoyé à la Santé et à Fresnes (Val-de-Marne), où les Allemands ne réussirent pas à l’identifier comme le saboteur qu’ils recherchaient. Remis à la police française, il fut incarcéré à la centrale de Melun (Seine-et-Marne), où Jean Lastennet lui fit faire la « dictée de Mérimée » . Il connut ensuite les centrales de Poissy (Yvelines), Clairvaux (Aube) et Châlon-sur-Marne (Marne). Il arriva à Compiègne la veille du départ du convoi I. 206 qui emmena notamment Marcel Paul et le poète Robert Desnos vers Auschwitz le 27 avril 1944.
Roger Chaigneau fit partie des 7 prisonniers qui s’échappèrent du convoi I. 211, que les déportés appelèrent plus tard « convoi des 50 000 » en raison des numéros de matricule qu’ils portèrent au camp.

Dans le récit détaillé de cette nouvelle évasion rapporté dans Le Serment, Roger Chaigneau insista sur l’influence qu’avait eu sur lui Marcel Paul, dont il aurait été compagnon de résistance en Bretagne à partir de l’automne 1940. Il avait gardé à l’esprit une parole du futur ministre concernant les évasions : c’était pour lui le premier devoir d’un prisonnier désirant reprendre sa place dans la lutte contre l’occupant.
Condamné à la déportation à Buchenwald, Chaigneau avait fait l’acquisition d’un morceau de fer et d’une lime tiers-point qu’il dissimula avant le départ. Son métier de cheminot l’avait familiarisé avec les failles des wagons de marchandises. L’embarquement se fit le 12 mai dans la précipitation et sous les cris des SS. Dans son wagon, il reconnut des camarades des prisons qu’il avait fréquentées précédemment. Il fit part à Paul Esnault, qu’il avait connu à Châlons, de sa volonté de s’évader en ouvrant la voie à ceux qui le souhaiteraient en pratiquant une ouverture dans le plancher du wagon. En découpant « un panneau de frises fixées par des boulons ayant la tête à l’intérieur, sur deux montants en fer extérieurs. », il était possible de « passer sur les tampons et sauter entre les deux wagons » en se jetant loin de la voie.
Esnault accepta qu’Yves Calvez (ex-agent-hospitalier d’Ivry) que Chaigneau connaissait, sautât le premier. C’est ce dernier qui devait faire la découpe.
Les déportés ignoraient qu’à l’arrière du train se trouvait un wagon plat avec des soldats prêts à tirer. Georges Bénitte, connaissance d’Esnault, ancien détenu de Poissy qui disait être Lorrain, fut chargé de surveiller l’extérieur depuis la lucarne. Il était convenu que l’évasion se déroulât la nuit, sauf si Bénitte avait vu plus tôt un moment opportun.
Deux alertes successives manquèrent de faire échouer leur projet. La première fut causée par un homme qui se précipita près de la lucarne lors d’un arrêt en criant qu’il y avait une tentative d’évasion. Les Allemands dressèrent l’oreille avant de passer à autre chose, tandis qu’à l’intérieur on maintenait l’homme au milieu du wagon. La seconde fois, au cours d’un autre arrêt, les Allemands frappèrent au bout des wagons alors que la coupe n’était pas terminée. Les fuyards s’arc-boutèrent alors pour cacher le morceau qu’ils voulaient retirer.
Vers 21h, après Lérouville (Meuse), Bénitte estima qu’ils avaient pris la direction de Metz. Esnault et Chaigneau décidèrent de sauter sans attendre, car après Metz, c’était le Luxembourg ou la Sarre.
D’après le témoignage écrit de Roger Chaigneau, l’ordre d’évasion fut déterminé ainsi : 1. Yves Calvez, ancien détenu de Melun ; 2. X., ancien de Clairvaux [en comparant avec la liste des déportés du convoi du Livre-Mémorial de la Fondation pour la Mémoire de la Déportation il s’agirait de René Desguez, qui s’évada dans le même secteur] ; 3. Roger Chaigneau, ancien de Melun ; 4. Paul Esnault, ancien de Poissy) ; 5. Fernand Ponsignon, ancien de Melun, qui se disait Lorrain ; 6. Roger Arvois, ancien de Clairvaux ou Poissy, désigné par Esnault ; 7. Georges Amable, ancien de Melun ; 8. Georges Bénitte, ancien de Poissy, qui se disait lui aussi Lorrain ; 9. Maurice Binot, ancien de Melun...
Après le saut de Chaigneau et Esnault, Amable et Bénitte furent blessés et achevés sur place par les Allemands. On peut supposer que cela dissuada Maurice Binot et d’autres déportés de tenter leur chance.

Chaigneau se blessa grièvement en sautant du train. C’est Paul Esnault qui l’aida à s’éloigner tandis que sifflaient autour d’eux les balles allemandes. Ils gravirent un talus, coupèrent par un bois, entendant encore des aboiements de chiens et des coups de fusil. Chaigneau, à moitié inconscient, ne retrouva ses esprits que plus tard, dans la nuit et le silence. Il proposa à Esnault de suivre un cours d’eau qu’il avait aperçu près de la voie ferrée avant de sauter et menant dans la direction opposée à celle que le train avait prise. Ils voulaient retourner à Paris. Vers minuit ils atteignaient une maison de garde-barrière. Chaigneau avait besoin de soins. Malgré la méfiance d’Esnault, un chef d’équipe cantonnier (du service voie de la SNCF) nommé Morlot les accueillit avec sa femme qui avait accouché quelques jours plus tôt. Le couple nettoya la figure de Chaigneau et, après avoir entendu leur récit, leur offrit à manger et le couchage. A leur réveil, ils trouvèrent leurs vêtements nettoyés et de nouvelles chaussures.
M. Morlot leur dessina une carte détaillée, en mentionnant les endroits où ils risquaient de trouver des Allemands et comment atteindre Lérouville, d’où des trains de marchandises partaient pour Paris. Au centre de triage les cheminots les prendraient en charge. Le premier auquel ils s’adressèrent les mena à l’église de Vadonville. Le prêtre, soi-disant surveillé, ne put les héberger, mais les envoya vers des personnes de confiance, un petit fermier, M. Didelot, et sa sœur. Cette dernière alla chercher un médecin, le Dr Français , qui proposa d’hospitaliser Chaigneau. Prudent, le fugitif refusa. Le médecin lui fit toutefois un certificat médical. Celui-ci devint maire de Lérouville après la Libération.
De nombreuses autre personnes les aidèrent tout au long de leur périple jusqu’à Paris, dont une part importante de cheminots. A Paris, ils furent accueillis par un artisan, Robert Francotte (conseiller de Paris après la guerre) avant de reprendre leur rôle dans la Résistance.

Bien qu’ayant été révoqué pendant la guerre après son arrestation pour déroutage de wagons, il fut réintégré début 1946 aux ateliers Autorails de la SNCF au Mans (Sarthe) après son retour de déportation à Buchenwald (Allemagne). Secrétaire de la section syndicale des ateliers Matériel et Traction et secrétaire adjoint du syndicat des cheminots du Mans, il se trouva en pointe de la dénonciation de la tendance Force ouvrière. En octobre 1947, à la suite d’une permutation demandée par lui pour raisons de santé et pour rapprochement familial, il fut muté aux ateliers des Quatre-Mares à Rouen (Seine-Inférieure, Seine-Maritime). Très actif durant les grèves de 1947, il fut gravement blessé aux yeux début décembre par la grenade lacrymogène lancée par un CRS au dépôt d’Hartrainville. Révoqué en novembre 1947, alors qu’il venait d’être élu secrétaire de l’Union locale des syndicats CGT de Rouen, il fut réintégré en juillet 1948 à Chartres (Eure-et-Loir) à l’Entretien des wagons, où il accepta des responsabilités au syndicat et au bureau du secteur.

Roger Chaigneau fut désigné pour la délégation CGT en Tchécoslovaquie le 1er mai 1948.

En 1950, détaché aux ateliers de Levallois (Seine, Hauts-de-Seine), puis envoyé aux ateliers des Batignolles, suite à des prises de parole et des débrayages, il devint membre du bureau du syndicat Paris-Ouest-Rive droite (PORD), puis renvoyé à Chartres après une grève au dépôt, et enfin muté à Vernouillet (Eure). Révoqué le 26 février 1954 suite au refus des réquisitions lors des grèves d’août 1953, il ne fut réintégré qu’en 1982.

Marié, il était père d’un enfant.

Le site « Mémoire des Hommes » le reconnaît au nombre des « déportés et internés de la résistance » (DIR) et informe que deux cotes contiennent des informations sur lui au Service historique de la Défense : une aux archives de Vincennes (GR 16 P 116672) ; une autre à celles de Caen (AC 21 P 724532).

Pour citer cet article :
https://maitron.fr/spip.php?article19257, notice CHAIGNEAU Roger, François par Marie-Louise Goergen, Renaud Poulain-Argiolas, version mise en ligne le 21 janvier 2021, dernière modification le 6 janvier 2021.

Par Marie-Louise Goergen, Renaud Poulain-Argiolas

SOURCES : Arch. Fédération CGT des Cheminots. — Simone et Auguste Gillot, Un couple dans la Résistance, Éd. sociales, 1975. — Eugène Kerbaul, Dictionnaire biographique des militants ouvriers du Finistère, 1918-1944, déposé à la Bibliothèque marxiste de Paris et aux Arch. Dép. du Finistère, 1re version, 1974. — Notice DBMOF. — Notes de Jean-Pierre Bonnet. — Données du site Généanet. — Le Serment n°236, bulletin bimestriel de l’Association Française Buchenwald, Dora et Commandos, mai-juin 1994 (pp. 4-5). — Livre-Mémorial de la Fondation pour la Mémoire de la Déportation. — Mémoire des Hommes, SHD Vincennes, GR 16 P 116672 (nc) ; SHD Caen, AC 21 P 724532 (nc).

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