MARTEAUX Albert.

Par José Gotovitch

Bruxelles (pr. Brabant, arr. Bruxelles ; aujourd’hui Région de Bruxelles-Capitale), 26 janvier 1886 – Bruxelles, 15 mai 1949. Docteur en médecine, conseiller communal socialiste de Bruxelles (1921-1939), député socialiste de l’arrondissement de Bruxelles (1926-1939), puis conseiller communal, député et ministre communiste.

Albert Marteaux est né rue Blaes, dans le quartier populaire des Marolles, au sein d’une famille ouvrière : le père, Frédéric Marteaux (né en 1857), est, en 1886, ouvrier bijoutier et la mère, Jeanne Demarrée (née en 1857), brodeuse, sans doute illettrée. On y comptera jusqu’à huit enfants, dont trois décèdent en bas âge. Le père a une lointaine parenté avec Jean Volders, mais on ne lui connait aucun engagement politique ni syndical. Il reste que les bijoutiers bruxellois jouent un rôle actif dans la structuration du mouvement politique et mutuelliste de la capitale. Devenu maître bijoutier, le père s’établit à son compte à partir de 1900, mais déjà en 1876, il fait partie de la garde civique, signes d’une ascension sociale manifeste. Ce qui peut expliquer qu’Albert Marteaux fasse ses études secondaires à la rue du Chêne et qu’il peut entamer des études de médecine à l’Université libre de Bruxelles (ULB) en 1905.

La coïncidence est amusante du déménagement de la famille à Ixelles (Bruxelles) en 1906, insertion plus marquante encore dans la petite bourgeoisie, l’année même où Albert Marteaux devient secrétaire des Étudiants socialistes. La préparation militaire se faisant alors parallèlement aux études, il est milicien en 1907 et diplômé avec distinction en juillet 1911. En 1913, il parachève son intégration en étant initié franc-maçon aux Amis Philanthropes.
La formation médicale de Marteaux passe par aux cliniques Saint-Pierre et Saint-Jean, où le docteur Depage relève d’ailleurs son indiscipline. Il se spécialise ensuite sous la direction du professeur Leclerc-Dandoy comme chirurgien urologue. De 1921 à 1925, il sera adjoint en en urologie à Saint-Pierre.

La guerre déclarée, Albert Marteaux est mobilisé comme sous-lieutenant médecin. En France, en juin 1915, il épouse Léonie Pinchart, née comme lui en janvier 1886, institutrice à Forest. Son frère est le docteur Pinchart, dans la maison dans laquelle, rue Lesbroussart, sera mythologiquement fondé en mars 1941 le Front de l’Indépendance. En 1916, Marteaux est capitaine-médecin de bataillon en France. Attaché à divers hôpitaux militaires successifs, son parcours sera plusieurs fois interrompu par de très sérieuses affections, notamment de l’asthme. Albert Marteaux est déclaré définitivement inapte au service en campagne en juillet 1918.
Parallèlement, le ménage est affecté par le décès de jumeaux décédés suite à des allergies au seul lait alors disponible. Le couple donnera naissance en 1929 à un garçon, Jean-Pierre, qui mènera à terme une carrière de médecin.

Dès la fin de la Première Guerre mondiale, Albert Marteaux est happé par l’action politique et sociale. Membre du Parti ouvrier belge (POB), sa préoccupation première va aux habitations ouvrières à Bruxelles. Il connaît la misère des taudis de son quartier d’enfance. On le retrouve dès 1919 dans la société qui deviendra la Société nationale du logement. Plus particulièrement, il va se faire le défenseur et le propagateur des cités ouvrières, des cités-jardins, des coopératives de locataires. Personnellement, il attache son nom la Coopérative de locataires de Mortebeek (Anderlecht) dont il préside le Conseil d’administration dès 1921. Un buste érigé dans la cité rappelle son action. À la fin de sa vie, il poussera à la création de la Cité Germinal à Evere (Bruxelles) mais il n’en connaitra pas la réalisation.

Dès 1921, Albert Marteaux est élu au conseil communal de Bruxelles, dont il ne quittera plus les bancs jusqu’à son décès. Mais son véritable terrain de combat communal sera la Commission d’assistance publique (CAP) dont il intègre le Bureau. Ayant choisi, en 1926, de demeurer administrateur de la CAP, il doit quitter la clinique Saint Pierre en vertu de l’incompatibilité de mandats. Il exercera dans les cliniques de la mutualité socialiste avant d’être nommé en 1934 chef du service d’urologie de l’Hôpital de Schaerbeek (Bruxelles). La santé publique, le statut des infirmières, la défense des hôpitaux publics et son grand rêve, présenté à de multiples tribunes, celui de l’inter-communalisation des CAP et des hôpitaux de Bruxelles, fondent toute l’action du médecin Marteaux.

Mais si ces préoccupations lui tiennent profondément à cœur, Albert Marteaux ouvre, dès l’Armistice de 1918, d’autres fronts qu’il n’abandonnera jamais. Selon des axes convergents, ils combinent le pacifisme, l’internationalisme, la défense des exploités, la haine du fascisme, l’espoir en un monde démocratique et fraternel. En un mot, le champ d’action commun de la gauche entre les deux guerres. Sur ces terrains, il n’hésitera pas, à plusieurs reprises, de prendre des risques personnels.

Albert Marteaux assume pleinement son statut d’ancien combattant au sein de la toute puissante Fédération nationale des combattants (FNC). Mais, en octobre 1919, malgré ses statuts, la section bruxelloise de la FNC entend se présenter aux élections. Avec quelques autres socialistes, Marteaux est l’un des cofondateurs des Anciens combattants socialistes (ACS), dont il devient trésorier. Ces ACS prennent d’emblée position pour le désarmement, publient un organe intitulé L’Antimilitariste et posent les revendications sociales des anciens combattants. En 1921, l’organisation compte 40.000 adhérents. Marteaux défend des positions extrêmes en la matière, s’opposant au budget de la Défense nationale. Il démissionne de la commission militaire du POB car ce dernier vote les crédits militaires.

Albert Marteaux quitte d’ailleurs l’organisation en 1923 quand elle rend obligatoire l’affiliation de ses membres au POB. Car il la veut « en dehors et au-dessus de partis, quoique parallèle au POB », dont il est membre revendiqué. Il demeure actif au niveau international dans le mouvement dirigé par Henri Barbusse et s’oppose à tout chauvinisme. Il aura d’ailleurs maille à partir avec la justice pour une altercation avec la police de Bruxelles qui entend expulser un pacifiste allemand invité, mais pas en règle de passeport. Dans la même veine, il défendra Camille Huysmans, vilipendé comme l’homme de Stockholm, et refusera de s’associer, en 1924 au conseil communal, au jubilé du Cardinal Mercier « à la réputation surfaite ». Son opposition à la prolongation du service militaire, à la Chambre en 1936, lui vaudra un « rappel à l’ordre » de la direction du parti.

Élu suppléant aux élections législatives de 1925, Albert Marteaux remplace Louis Bertrand qui démissionne en février 1926, le jour de ses 70 ans. L’ironie veut que Marteaux se situe aux antipodes du grand leader réformiste. Siégeant sur les mêmes bancs au conseil communal, Marteaux est proche de Fernand Brunfaut et rejoint celui-ci à la gauche du POB. Il collabore sous le pseudonyme de « AMAR » au bimensuel La Lutte des classes, organe unitaire marxiste, que ce dernier a publié en 1924-1925. Comme Brunfaut, il a salué la Révolution bolchevique. À la fin de 1926, il est l’un des rédacteurs de La Bataille socialiste, organe de la gauche du POB, dirigé par Paul-Henri Spaak* auquel il se lie politiquement pour plusieurs années.

S’il est monté peu souvent à la tribune lors de sa première séquence parlementaire (1926-1929), Albert Marteaux consacre sa première intervention, le 22 mars 1927, à la reconnaissance de l’Union soviétique où il a effectué un premier voyage à l’occasion du Xe anniversaire de la Révolution. Il en revient en assumant ses commentaires favorables. C’est un engagement qu’il maintiendra tout au long de sa vie. Il entretiendra des rapports amicaux avec l’ambassadeur Evguéni Roubinine quand les relations diplomatiques seront établies, en 1936, tout comme avec Ivan Maïski, l’ambassadeur à Londres, pendant la guerre.

Mais un autre pays bénéficie des attentions, des indignations d’Albert Marteaux : agressée par le Japon, la Chine subit destructions et violences tout au long des années 1930. C’est, pour lui, l’occasion d’une rencontre qui fera date. Il s’embarque en 1933 pour Shanghai, en tant que membre de la délégation du Comité mondial contre la guerre et le fascisme (mouvement Amsterdam Pleyel) pour le Congrès asiatique de lutte contre la guerre. Il y aurait participé à des négociations pour rapprocher les forces nationalistes et communistes. Au retour, il décrira l’exploitation éhontée des ouvriers chinois et le travail des enfants. Cet engagement lui fait connaître l’abbé Boland, supérieur en Belgique de la Société auxiliaire des missions, avec lequel il va créer, en 1938, les Amitiés chinoises et, en 1941, le Front de l’indépendance. En février 1938, en compagnie d’Henri Rolin*, il participe à la Conférence mondiale pour l’aide à la Chine et le boycott du Japon.

Sur le front intérieur, au sein du POB, la tension s’accroit entre gauche et droite. Les grèves de 1932 ont créé un choc dans le parti : la direction s’est trouvée démunie devant la colère sociale et elle est mise en cause. Succédant à La Bataille socialiste, Paul-Henri Spaak*, contestataire bruyant, lance fin 1932, l’hebdomadaire L’Action socialiste, organe de doctrine et de combat, qui met brutalement en cause les têtes du parti. Marteaux en est le coanimateur. Le journal devient l’instrument de cristallisation d’une tendance de gauche qui s’organise et se développe, principalement à Bruxelles. On y prône la lutte des classes, un antifascisme sans concession et, avec l’évolution de la situation française, l’idée d’un Front populaire. Marteaux est un protagoniste actif des tentatives menées pour sa création en Belgique. Dès l’instauration de la république en Espagne, la solidarité est prônée envers elle. L’Action socialiste est un journal vibrant qui anime ses propres cercles de militants.

C’est alors que sa direction est contactée secrètement par l’Internationale communiste (IC). Celle-ci a été attentive à ce qu’elle appelait le « groupe Demblon », décédé au moment où il allait prendre la tête de liste communiste à Liège. Elle a été attentive à l’épisode de La Bataille socialiste, qu’elle aurait, selon les mémoires du dirigeant communiste français Albert Vassart, contribué à financer. Avec Albert Marteaux, admirateur de l’URSS, le contact est facilité par Xavier Relecom, ancien de La Bataille socialiste et dirigeant bruxellois des Jeunes gardes socialistes (JGS), passé officiellement au Parti communiste (PC) en 1928. C’est ainsi qu’en décembre 1934, venu spécialement de Moscou, Palmiro Togliatti, alors l’un des secrétaires de l’IC, rencontre à Bruxelles, en compagnie d’Andor Berei, le « résident » de l’IC pour la Belgique, les deux dirigeants de L’Action socialiste (AS), Marteaux et Paul-Henri Spaak*. Objectif : écarter l’idée de créer un nouveau parti supplémentaire à gauche, mais user de l’influence des militants de l’AS pour infléchir de l’intérieur le POB, du moins certaines de ses fédérations où leur influence est prégnante, pour conclure des pactes d’unité d’action avec le PC. Un programme est esquissé qui comporte l’édition d’un « quotidien de masse anti fasciste sans parti », une Université Populaire pour propager le marxisme et aussi la mise sur pied d’une « organisation d’auto-défense de masse ». Il s’agit donc d’obtenir la coordination de l’action de l’AS avec celle du PC. Sur le plan théorique, les envoyés de l’IC tentent de faire comprendre qu’une prise de pouvoir « légale » est une impossibilité. Et pour l’anecdote, Paul-Henri Spaak se plaint de n’avoir aucune expérience en la matière et sollicite une formation à l’action révolutionnaire !
Togliatti estime que ces rencontres constituent un succès politique important. Mais les délégués de l’IC déplorent le sectarisme de la base du PCB envers les socialistes ainsi que les illusions qu’ils partagent sur la possibilité d’une prise de pouvoir par des voies légales.

L’entrée de Paul-Henri Spaak au gouvernement Van Zeeland en mars 1935 brise net tous les plans élaborés et ouvre l’ère d’une hostilité jamais éteinte de Albert Marteaux envers son ancien camarade. Il poursuit la publication de L’Action socialiste. Cette dernière se voit torpillée par la création d’une éphémère Action Socialiste révolutionnaire, emmenée par Walter Dauge* qui rallie désormais ouvertement les trotskystes qui s’y dissimulaient. L’Action socialiste cesse de paraître en août 1936. Cela coïncide avec le retour de Marteaux au Parlement où il va mener cette fois de virulentes batailles : la guerre d’Espagne fait rage et Hitler persécute les démocrates et les Juifs qui cherchent refuge à l’étranger, deux terrains où, de surcroit, il va pouvoir croiser le fer avec son nouvel adversaire, le ministre des Affaires étrangères, Paul-Henri Spaak.

C’est alors qu’un tournant s’opère dans la position de Marteaux envers la guerre. La montée en force d’Hitler, l’agression mussolinienne en Ethiopie, l’intervention italo-hitlérienne en Espagne, font évoluer son antimilitarisme radical vers la distinction entre guerres justes et injustes, vers l’impératif de la défense de la démocratie, la lutte résolue contre le fascisme. Marteaux intervient désormais avec force contre le « pacifisme bêlant », réclame des sanctions contre l’Italie, dénonce l’hypocrisie de la non intervention en Espagne. Il s’élève avec violence contre la politique d’indépendance incarnée par Spaak, contre l’inertie des puissances démocratiques face aux actes criminels du Japon en Chine.

Mais il ne va pas se contenter de discours. Malgré ses ennuis de santé, le chirurgien Marteaux a acquis en 1914-1918 une expérience certaine de la médecine de guerre. Déjà en décembre 1936, il est appelé à Valence (Espagne) en consultation par le Gouvernement républicain pour le conseiller à propos du Service de santé de l’Armée. Il représente la Belgique au sein de la Commission sanitaire internationale permanente dont il devient secrétaire en janvier 1937. Quand l’Internationale ouvrière socialiste décide conjointement avec la Fédération syndicale internationale de créer à leur tour un hôpital en Espagne, Marteaux est à Onteniente, d’avril à juin 1937, pour la mise en place et le démarrage de celui-ci. Il s’est chargé de rassembler le matériel mais a aussi recruté en Belgique un peloton d’infirmières et d’aides-infirmières, jeunes juives pour la plupart, que l’on désignera là bas comme les « Mamas belgas ». L’hôpital compte jusqu’à trois cents lits et trois salles d’opération. Marteaux y fera plusieurs séjours prolongés, assumant la direction médicale en partage souvent orageux avec Jean Delvigne, le responsable administratif, finalement remplacé par Antoine Spinoy. Marteaux convainc le Professeur Fernand Neuman, formé par Depage à l’ambulance L’Océan en 1914-1918, chef de clinique à l’ULB, d’opérer en permanence à Onteniente. Il y réalisera plus de cent opérations et relaiera Marteaux à la direction.

Motivé par ses convictions, témoin, acteur de cette guerre civile, Albert Marteaux va se battre avec acharnement au Parlement mais aussi au sein du Parti pour maintenir le refus de reconnaître Burgos. Pas moins de trois congrès maintiendront la position, mais en janvier 1939, le Congrès vote la confiance à Spaak, vote que Marteaux affirme ne pas reconnaître.

Mais lorsqu’en mars 1939, Paul-Henri Spaak est placé, sans poll, en tête de liste à Bruxelles, Albert Marteaux « refuse d’être le partenaire d’un homme qui a si souvent nié les principes fondamentaux du parti et a reconnu Burgos, malgré les votes des Congrès. ». Il s’exclame, récusant le pathos sur les victimes et les lamentations sur les femmes et les enfants : « C’est une autre politique qui eut rendu cela inutile » ! Il démissionne et rejoint le Parti communiste (PC) « dont le renforcement est nécessaire pour redresser le POB ».
Le PC ne manque pas de le placer second sur sa liste à Bruxelles et il est élu en avril avec plus de 4.000 voix de préférence. Une fraction de son électorat socialiste l’a manifestement suivi. Ainsi peut-il développer en accord avec ses convictions et cette fois celles de son parti, et sa position sur la guerre de Finlande et sur le Pacte germano-soviétique, plaidant pour une paix juste et acceptable, pour ramener l’équilibre en Europe, voire même revendiquer la neutralité !

Albert Marteaux est donc député communiste en 1940, surveillé, mais protégé par sa popularité. Il demeure à Bruxelles et, comme membre de la CAP, il règle, avec les autorités allemandes, quelques questions pendantes en matière d’hygiène publique et assure notamment la continuité de la clinique Saint-Pierre en limitant à l’hôpital Brugmann les exigences de l’occupant. Il prépare dans cette période un avant-projet d’arrêté instaurant l’intercommunalisation des établissements hospitaliers dans les grandes agglomérations, mais il conserve le projet dans ses tiroirs.

Au printemps 1941, c’est naturellement vers Albert Marteaux que se tourne le PC quand il veut trouver le contact avec des personnalités susceptibles de constituer le Front de l’indépendance (FI). C’est par lui que viendront en effet l’abbé André Boland et le journaliste du Soir, le communiste Fernand Demany*. Marteaux, « Fréderic » pour la clandestinité, est donc la vitrine communiste du FI mais, archi-connu, incamouflable et déjà âgé, il est peu fait pour l’illégalité. Depuis le 22 juin 1941, il se cache dans le Brabant wallon. Fin 1941, Pierre Daye* qui le croit même arrêté et condamné à mort, intercède en sa faveur, en adversaire politique déclaré, auprès du général von Falkenhausen. Il n’en est rien mais, brûlé, Marteaux part pour l’Angleterre le 1er avril 1942 par le réseau Luc-Marc. D’abord enfermé à Figueras (Espagne) sous une inculpation de meurtre qui se dégonflera, il est transféré au camp de Miranda (ville de Miranda-Ebro) où il demeure huit mois. Depuis Londres, Isabelle Blume organise son ravitaillement en insuline car il souffre de son diabète.

Albert Marteaux arrive enfin dans la capitale britannique le 12 janvier 1943. Il entend y représenter le FI, mais ne trouve aucun écho auprès du Gouvernement belge en exil. Il met sur pied un Front pour la libération, pendant londonien du FI, avec notamment les professeurs de l’ULB, Jacques Cox et Edouard-Jean Bigwood. Mais la Défense nationale interdit aux militaires et militarisés d’y adhérer. C’est l’arrivée, en fin d’année, de Marcel Grégoire* à Londres qui y officialisera la présence du FI et portera, par la même occasion, Marteaux, « délégué officiel », en avant à ses côtés. En attendant, ce dernier joue un rôle effacé, discute régulièrement avec Max Buset et Arthur Gailly*, de l’unité ouvrière, sans dépasser le stade des évocations.

Albert Marteaux participe au Bureau parlementaire belge qui réunit régulièrement tous les élus présents en Grande-Bretagne ainsi qu’au Conseil consultatif concédé par le Gouvernement belge et qui remplit théoriquement une fonction de contrôle sur les actes de ce dernier tout en jouant aussi le rôle d’une opposition parlementaire. Membre de la Section sociale de la CEPAG (Commission pour l’étude des problèmes d’après guerre), il n’y intervient pas. Mais à deux reprises au moins, Marteaux va encourir les foudres du Premier ministre, Hubert Pierlot. D’abord quand il met en cause, sur base de son expérience de 1914-1918, le ravitaillement envoyé par le Gouvernement au pays occupé, en arguant du fait que ces denrées sont, soit attribuées aux organismes d’Ordre Nouveau, soit envoyées en Allemagne. Ensuite, en janvier 1944, dans une interview au Daily Herald, Marteaux se livre à une charge violente contre Léopold III, « le Quisling belge », et exige son abdication ainsi que l’instauration d’une régence. Hubert Pierlot lui intime de s’abstenir d’aborder encore le sujet dans la presse !

De fait, Albert Marteaux va peu à peu se préoccuper de l’organisation de la santé à la Libération mais cette activité ne sera finalisée qu’en avril 1944 sous une forme qui peut faire sourire. C’est en effet son vieil adversaire, Paul-Henri Spaak*, alors ministre titulaire de la Santé publique, qui organise le (minuscule) département compétent pour la mise au point générale de tous les aspects du secteur médico-social, y compris les mesures légales à prévoir ainsi que la tutelle des œuvres parastatales (Croix-Rouge, l’Office national de l’enfance (ONE), etc.). Après l’avoir nommé en avril chargé de mission, le ministre désigne, le 17 mai 1944, Marteaux comme unique conseiller au Cabinet du département, ayant autorité sur le secrétaire de ce même Cabinet. Il prendra des contacts utiles avec les Anglais et les Américains mais ne pourra pas conduire très loin les préparatifs du retour.

Rentré le 10 septembre 1944, Albert Marteaux est l’un des orateurs follement acclamés du premier meeting du PCB, le 14 septembre, dans un Cirque Royal comble et enthousiaste. Il prône et annonce des changements radicaux, alors que le secrétaire du Parti, Edgar Lalmand, dont c’est la première apparition publique, s’exprime en termes plus prudents. Dans le ministère d’Union nationale que forme le catholique Hubert Pierlot le 27 septembre, l’un des deux mandats attribués au PCB lui échoit comme ministre de la Santé publique. Sa personnalité s’impose par sa compétence et son expérience : à la fois résistant et Londonien, seul parlementaire communiste survivant ou présent à Bruxelles, personnalité populaire ayant depuis toujours bataillé au service de la santé publique, il est le ministre idéal pour ce département. Mais cette première investiture sera brève puisque les communistes quittent, seuls, le gouvernement Pierlot après sept semaines à peine d’une existence très mouvementée. Au Bureau politique du parti, où il vient d’être nommé, Marteaux se prononce dès la fin octobre, pour la démission, afin « ne pas être complice de l’incapacité dont fait preuve le gouvernement ». La rupture intervient sur le sort de la Résistance. Il faudra attendre le démarrage des cabinets d’Achille Van Acker en février 1945 pour retrouver les communistes dans ses gouvernements successifs, ainsi que dans le cabinet Huysmans qu’ils quitteront en mars 1947. Marteaux demeure donc à la Santé publique vingt-cinq mois d’affilée. Entretemps, il est réélu député en février 1946, en seconde position sur la liste, derrière Edgar Lalmand, ainsi qu’en novembre, conseiller communal de Bruxelles.

Veuf depuis son retour en 1944, Albert Marteaux épouse, le 27 décembre 1946, Renée Lambeau (1899-1988), veuve d’un riche industriel, mère de Jacques Leten, dirigeant national des Étudiants socialistes unifiés (communistes) sous l’Occupation, mort en 1942 au camp de concentration de Mauthausen (ville de Mauthausen-Gusen, Autriche). Même soumis aux règles financières strictes que le PCB impose à ses élus, il jouit donc d’une indépendance financière totale. Ce n’est pas sans importance.

Voilà donc Albert Marteaux face à une tâche immense. La guerre et l’Occupation ont créé des urgences : rééquipement des hôpitaux, manque criant de personnel sanitaire qualifié, typhus, endémie vénérienne, poliomyélite ainsi que tuberculose sévissent. La guerre se poursuit, mais dès le mois de mai s’opère le retour des prisonniers dont la plupart réclament un encadrement médical indispensable.

Nous sommes aussi à un grand tournant : la santé publique, c’est-à-dire l’intervention directe de l’État dans une politique de santé, est une donnée nouvelle qui a très peu préoccupé le législateur, le corps médical, et même l’Université. Depuis la loi de 1925, le passage est à peine entamé de la bienfaisance à l’assistance et, acquis tout récent, la sécurité sociale ouvre de larges possibilités à mettre en œuvre.
Mais les moyens mis à disposition sont infimes et leur utilisation rationnelle est entravée par la dissémination, la parcellisation, la confessionnalisation et la concurrence entre réseaux pilarisés.
Sa pratique à la direction de la CAP bruxelloise a confronté Albert Marteaux depuis longtemps à ces problèmes. Il veut donc tenter une politique globale et réfléchie par une répartition des missions entre tous les organismes existants, tout en visant à une réorganisation des institutions publiques. Pour lui, la politique de la santé doit s’inscrire dans une perspective d’amélioration des conditions de vie de toute la population : le logement, l’hygiène, le sport en font partie.

Albert Marteaux va donc lutter pour le développement du sport. Il crée à cet effet une direction générale de l’Éducation physique, des Sports et des Œuvres de plein air. Sur le plan anecdotique, sa volonté d’affecter l’hippodrome de Boitsfort (Bruxelles) à un espace dédié exclusivement au sport pour les jeunes constituera l’un de ses dadas inassouvis ! Il plaide pour un réseau des plaines de jeux, de campings, d’auberges de jeunesse, de piscines et d’installations de plein air. Hofstade (aujourd’hui commune de Zemst, pr. Brabant flamand, arr. Hal-Vilvorde) sera ainsi ouvert au public.

Enfin aux commandes, Albert Marteaux va faire avancer son projet de toujours. La première étape est le vote de la loi du 8 juin 1945, autorisant les conseils communaux à créer des intercommunales à but spécial, idée qu’avait défendue sans succès Émile Vandervelde*, premier ministre de la Santé publique en 1936. Marteaux la reprend, la fait adopter et va la faire appliquer par l’arrêté-loi du 31 décembre 1946 sur l’intercommunalisation des commissions d’assistance publique de l’agglomération bruxelloise. Cette idée, soulignons-le, appuyée par les facultés de médecine, va soulever la fronde des bourgmestres, les libéraux en tête. Marteaux résiste, stigmatisant les mesquines préoccupations de clocher : « [n’allons pas nous] comporter comme de médiocres politiciens de carrefour, dominés par des considérations électorales partisanes : il s’agit d’une chose sérieuse : le bien-être d’un pays devant lequel s’effacent toutes les autres considérations. » Le texte paraît au Moniteur le 20 février 1947, mais sitôt les communistes partis, l’arrêté est suspendu en avril 1947. Cinquante ans après, le réseau IRIS réalisera le vœu de Marteaux.

D’autres décisions sont définitivement acquises : le statut légal de la profession d’infirmière ainsi que la réorganisation des études menant au titre, la fixation définitive de l’Ordre des médecins, la « loi sanitaire » donnant autorité au pouvoir exécutif de prendre toutes les mesures dans le domaine de la prophylaxie des maladies transmissibles, de l’hygiène de l’habitation et de l’assainissement des localités. Cette loi a un impact considérable sur la distribution de l’eau et l’organisation des égouts, dont l’état est déplorable ou parfois inexistant. Osant affronter les catholiques qui considèrent la famille comme de leur ressort exclusif, il crée un Conseil supérieur de la famille, pluraliste, organisant le support de l’État à celles-ci. Il bataille aussi pour étendre et renforcer l’inspection médicale scolaire.
Hors de ce champ, notons qu’ayant retrouvé son vieil ami/adversaire, Paul-Henri Spaak*, comme collègue ministériel, Marteaux est choisi par ce dernier pour l’accompagner à San Francisco dans la délégation belge à la première session de l’Organisation des Nations Unies (ONU) en 1946.

Mais alors qu’il poursuit une politique incarnant une vision d’ensemble de la santé publique, dont on ne lui donne pas les moyens, Albert Marteaux est peu ou pas soutenu par son parti, dont il essuie les reproches de ne « pas mener une politique communiste », sans que jamais cependant une impulsion, une idée, une direction d’action n’émane de la direction.

Une fois sorti du gouvernement en mars 1947, le député Marteaux paraît ne plus être partie prenante de la vie du PC. Il assume divers engagements vis-à-vis de l’Espagne républicaine, préside le Comité belge d’aide à la Grèce démocratique. Mais il est fréquemment absent du Bureau politique. Dès 1948, se pose « un cas Marteaux » à la direction du PC. Beaucoup murmurent que sa mort le 15 mai 1949 interrompt un processus de distanciation qu’il avait entamé.

Venu au PC, parce que celui-ci incarnait à ses yeux la solidarité envers les grandes causes unitaires des années 1930 et la défense des exploités, conforté par le rôle joué par son parti dans la résistance, Marteaux ne pouvait se sentir chez lui malgré son attachement à l’URSS, au sein du parti de la Guerre froide. Ni idéologue, ni homme d’appareil, l’isolement devait être insupportable à cet homme de masse, réalisateur et gestionnaire, dans la grande tradition sociale-démocrate. Aux yeux des dirigeants communistes de l’époque, il devait apparaître tôt ou tard comme suspect. Venu seul au PC en période difficile ; il y demeura relativement isolé. Son ami, Xavier Relecom écarté, il vécut aux côtés de militants dont la culture politique et les références étaient autres. Isabelle Blume et Fernand Brunfaut, autres têtes potentielles d’un ralliement de la gauche socialiste aux communistes, étaient demeurés dans la vieille maison.

D’un abord carré, ne mâchant pas ses mots, le ministre Marteaux avait gardé son langage de carabin : rebelle partout et toujours, ses colères étaient tempétueuses, mais ajoutaient sans doute à sa popularité.

Aux grandioses funérailles qui marquent son décès, les paroles ne sont pas que de circonstances qui célèbrent le lutteur, le « bourru-bienfaisant », mais surtout la foule innombrable indique que le personnage a pu toucher les cœurs par-delà les clivages pourtant déjà resserrés qui marginalisent les communistes.

Albert Marteaux est porteur de plusieurs distinctions : officier de l’Ordre de Léopold II avec palme, Croix de guerre avec palme, Médaille de la Résistance, Croix des évadés, commandeur de l’Ordre de l’étoile Noire (France). Depuis 1938, il est détenteur de décorations chinoises : commandeur de l’Ordre de Jade et de l’Ordre de l’étoile brillante.

Pour citer cet article :
https://maitron.fr/spip.php?article193033, notice MARTEAUX Albert. par José Gotovitch, version mise en ligne le 7 juin 2017, dernière modification le 24 juillet 2020.

Par José Gotovitch

ŒUVRE : Pour la santé de notre peuple, Bruxelles, SPE, 1946 – La vérité sur la Finlande, Bruxelles, s.d. [1940].

SOURCES : Archives générales du Royaume, Archives des cabinets du Premier ministre Hubert Pierlot à Londres, 936 – MARAGE F., Entre deux lignes - Albert Marteaux 1886-1949 - Antifasciste, Médecin, Ministre, mémoire de licence en histoire ULB, Bruxelles, 199 – (Collectif), « Mémoire de la gauche, Albert Marteaux 1886-1949 », Cahiers Marxistes, n°213, octobre-novembre 1999 − Papiers A. Vienne (APA) – LEMAÎTRE J., Docteur Albert Marteaux, ministre de la Santé et de la Famille, manuscrit, 53 p. − D’HOEDT,R., « L’activité d’Albert Marteaux, ministre de la Santé Publique », Bulletin de l’UAE, n°277, septembre 1960, p. 9-13 – GOTOVITCH J., De Belgische socialisten in Londen, Antwerpen, Standaard Uitgeverij , 1981 − FISCHER G., Ixelles et le Front de l’Indépendance, Cercle d’histoire locale d’Ixelles, 1991 – GOTOVITCH J., Du Rouge au Tricolore. Les communistes belges de 1939 à 1944. Un aspect de l’histoire de la Résistance en Belgique, Bruxelles, Labor, 1992 – AGOSTI A., Togliatti negli anni del Comintern (1926-1943). Documenti inediti dagli archivi russi, Rome, Fondazione Instituto Gramsci, 2000.

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