CHAMBRUN Gilbert de [PINETON de CHAMBRUN Gilbert, Pierre, Charles, Emmanuel, dit]

Par Hélène Chaubin

Né le 2 novembre 1909 à Paris (VIIe arr.), mort le 22 décembre 2009 à Marvejols (Lozère) ; chef régional des FFI du Languedoc ; député progressiste de la Lozère (1945-1955) ; maire de Marjevols (1953-1965 ; 1971-1983) ; diplomate.

Gilbert de Chambrun était le fils du marquis et sénateur Pierre de Chambrun, parlementaire depuis 1898, qui fut l’un des « quatre-vingts » en juillet 1940. Gilbert fit ses études au lycée Janson, à l’École libre des sciences politiques et à la faculté de Droit. Il observa les comportements des jeunes gens d’Action française, sans partager leur rejet du parlementarisme et de la démocratie. Le 4 juin 1934, une brillante troisième place au concours des Affaires étrangères lui valut le poste d’attaché d’ambassade près le Saint-Siège. À Rome, il découvrit le régime fasciste, un modèle pour la droite française. Il se lia avec des antifascistes italiens. De retour en France, il fut nommé à la direction Europe du Quai d’Orsay. Quand se posa le problème d’une éventuelle intervention en Espagne, il fut de ceux qui la préconisaient.
En octobre 1939, affecté avec le grade de lieutenant au 13e RI, il combattit en Belgique jusqu’au 17 mai 1940. Son comportement au combat lui valut trois citations. De juillet 1940 à juillet 1941, il travailla à Vichy au ministère des Affaires étrangères. Il avait en charge les Affaires d’Angleterre. Mais il ne prêta pas serment à Pétain et sa réputation d’anglophilie le desservit.
Le 25 juillet, il revint en Lozère. Les de Chambrun ne cherchèrent pas à échapper aux rudesses et aux dangers des années noires, alors que cela leur eût été facile puisque, descendants du marquis de La Fayette, ils avaient, de droit, la nationalité américaine. Au cœur de leur fief de Marvejols, en Lozère, ils choisirent la Résistance.
Les contacts personnels de Gilbert de Chambrun l’amenèrent à Combat au printemps de 1942. Ses responsabilités allèrent en croissant : placé à la tête de l’Armée secrète en Lozère en décembre, sous le pseudonyme de « Carrel », il organisa des sabotages, cacha des juifs et des réfractaires au STO. Les premiers maquis de l’AS se formèrent en février 1943. Henri Cordesse le remplaça quand il fut chargé de l’organisation régionale du NAP. Ce furent la clandestinité, les changements continuels de domicile, d’identité. Il devint le chef régional des MUR en juillet. La préparation des comités de Libération, commencée en octobre 1943, le mit en contact avec le FN lors de la constitution du premier CRL. Après le débarquement en Normandie, il abandonna la direction du CRL pour les fonctions de chef régional des FFI. Un universitaire, Roubaud (dit Astier), le remplaça comme chef de région du MLN. Tous deux, favorables à une fusion avec le Front national, étaient en conflit avec les socialistes Missa et Noguères qui critiquaient la fourniture d’armes aux maquis FTP et les choix de responsables communistes. La tension était telle dans le directoire que les représentants socialistes de Franc- Tireur et de Libération démissionnèrent.
Le rassemblement des forces résistantes s’avéra impossible. Deux jours après le débarquement du 15 août en Provence, les maquis engagèrent le combat contre les colonnes allemandes. De Chambrun organisa les embuscades dans le haut pays. Roubaud le pressait de rejoindre le Commissaire de la République Jacques Bounin à Montpellier.
Il y arriva à la tête des FFI, le 27 août 1943, avec un projet révolutionnaire : « Nous ferons la révolution avec les communistes... » On le surnommait « le marquis rouge ». Le ministre de l’Intérieur d’Astier de la Vigerie, venu représenter le GPRF et soutenir Jacques Bounin, officialisa le CRL où les socialistes n’avaient qu’un représentant et qui fut élargi en septembre. Gilbert de Chambrun et son père en firent partie avec le député de l’Hérault Jules Moch, Henri Noguères fils de Louis député des Pyrénées-Orientales, et encore deux députés déportés en Allemagne : Léon Blum pour l’Aude et Vincent Badie pour l’Hérault.
Mais jusqu’en décembre, le pouvoir dans la région appartint aux FFI et à de Chambrun. Les milices patriotiques procédaient à des réquisitions et à des arrestations. Des cours martiales FFI qui siégèrent à Montpellier et à Béziers jusqu’au 15 septembre prononcèrent 62 condamnations à mort suivies d’exécutions immédiates. À Béziers, à l’instigation de Gilbert de Chambrun, le socialiste Malafosse qui présidait le CLL fut remplacé par un communiste, Joseph Lazare. Jacques Bounin et le préfet Weiss éprouvaient les plus grandes difficultés à établir un pouvoir civil. Bounin obtint habilement le soutien du général de Lattre et du général Cochet qui commandait les FFI de zone sud. Les milices patriotiques furent dissoutes le 28 octobre 1944.
Malgré ce climat, les relations personnelles entre de Chambrun et Bounin restèrent courtoises. Le nouvel ambassadeur de France à Londres, Massigli, proposa à de Chambrun un poste de premier secrétaire. Il préféra partir au front après avoir travaillé à constituer avec les FFI de la brigade du Languedoc le 80e RI puis le 81e RI, intégrés à la 1re Armée.
Le 25 décembre 1944, le colonel de Chambrun partit vers l’Alsace à la tête du 81e. Le général de Gaulle voulait le renvoyer à la diplomatie. Mais il choisit en février de rester au combat en renonçant à son grade de colonel. Bien qu’il eût reçu l’ordre de rejoindre le ministère des Affaires étrangères le 24 mars 1945, il franchit le Rhin avec son unité. À Rastadt, le 19 avril, il fut mis aux arrêts de forteresse. Il resta aux arrêts à Strasbourg puis à Saint-Denis jusqu’au 30 mai, puis fut démobilisé avec le grade de commandant de réserve. Ce cas illustre parfaitement les problèmes de l’amalgame entre FFI et armée régulière. En mai 1946, à Marvejols, il épousa Jacqueline Retourné, une étudiante en médecine qui avait rejoint la Résistance et suivi la 1ère armée jusqu’au Rhin. Pour conclure ce mariage, il dut se séparer de sa première épouse, Françoise-Marie Dijol, issue d’un lignée de juristes montpelliérains, résistante de la première heure (Liberté, Combat, direction régionale du Service social des MUR). Ce premier mariage avait été célébré le 2 juillet 1944 en Aveyron dan la petite commune d’Aguessac.
Le 21 octobre 1945, il fut élu député de la Lozère à l’Assemblée nationale constituante sur la liste républicaine, avec 21 641 voix sur 47 241 suffrages exprimés. Il s’inscrivit dans le groupe parlementaire des « Républicains et Résistants », apparenté au groupe communiste. Ses interventions témoignèrent toujours de la continuité de ses convictions autant que de son intérêt pour les questions de politique étrangère. Le 16 janvier 1946 il demandait la rupture des relations diplomatiques avec le gouvernement du général Franco et regrettait de ne pas le voir « sur le banc d’infamie de Nuremberg ». Il approuva les nationalisations et le projet de constitution de la IVe République.
Réélu à la seconde Assemblée constituante le 2 juin 1946, sur une liste d’Union des Républicains (17 017 suffrages sur 47 733), il vota en septembre le projet de Constitution. Après les législatives du 10 novembre 1946, il s’inscrivit à un groupe apparenté aux communistes : le groupe d’Union républicaine et Résistante, présidé par Emmanuel d’Astier de La Vigerie. Pierre Cot et Félix Houphouet-Boigny en faisaient partie. Il fut désigné comme juré à la Haute Cour de Justice.
Pendant cette législature, il plaida pour le maintien de l’alliance avec l’URSS et contre l’intégration de l’Allemagne au système économique occidental, critiqua la soumission de la France aux exigences économiques américaines, vota contre le plan Marshall puis, en 1949, contre le statut du Conseil de l’Europe et contre le Pacte atlantique.
En mai 1951, Gilbert de Chambrun fut de ceux qui s’opposèrent en vain au choix du scrutin majoritaire à un tour et aux apparentements. Élu en juin à la tête de la liste d’Union des Républicains avec 35 % des voix, il s’inscrivit au groupe des Républicains progressistes, apparenté aussi au groupe communiste.
Comme les communistes, il se montrait défiant vis-à-vis de la construction européenne entamée à l’ouest. Il vota en décembre 1951 contre la ratification du traité sur la CECA, en août 1954 contre la CED puis, en octobre, contre les accords de Londres sur la fin de l’occupation de l’Allemagne et, en décembre, contre ceux de Paris autorisant le réarmement de la RFA et son entrée dans l’OTAN.
La décolonisation était en cours : il s’exprima en octobre 1953 sur la question indochinoise pour « éviter qu’une guerre de sept ans ne se transforme en guerre de trente ans » et vota le 23 juillet 1954 pour les accords de Genève qui mettaient fin à la guerre. Mais un autre débat s’ouvrait sur l’Algérie. La crise de 1955 décida Edgar Faure à dissoudre l’Assemblée. Les élections anticipées de janvier 1956 mirent fin à la carrière parlementaire de Gilbert de Chambrun alors même que son électorat restait fidèle : sa liste, l’Union des Républicains, recueillit 32,9 % des voix. Mais, par le jeu des apparentements, les deux sièges de la Lozère allèrent aux Indépendants et Paysans (13,9 % des suffrages exprimés) et aux Républicains sociaux (20,7 %).
Il poursuivit sa carrière diplomatique en dirigeant au quai d’Orsay les Conventions administratives et les Affaires consulaires. En Lozère, il fut maire de Marvejols pendant deux périodes : 1953-1965 et 1971-1983.

Pour citer cet article :
https://maitron.fr/spip.php?article19325, notice CHAMBRUN Gilbert de [PINETON de CHAMBRUN Gilbert, Pierre, Charles, Emmanuel, dit] par Hélène Chaubin, version mise en ligne le 25 octobre 2008, dernière modification le 21 avril 2020.

Par Hélène Chaubin

ŒUVRE : Journal d’un militaire d’occasion, Avignon, Aubanel, 1982, 219 p. [rééd. avec une préface de Jean-Claude Richard, directeur de recherche au CNRS, Montpellier, Les Presses du Languedoc, 2000, 190 p.]. — Le Retour de la bête (roman), Étrépilly, C. de Bartillat, 1991, 217 p.

SOURCES : Arch. Dép. Hérault, 138W12, CRL ; 137W17, CDL ; 138W21, rapports politiques. préfet Weiss, 1944 ; 138W6-7, CLL. — Gilbert de Chambrun, Journal d’un militaire d’occasion, op. cit. — Gérard Bouladou, Les Maquis de la région de Montpellier, thèse d’État, Montpellier, 1974. — Pierre Miquel, Les Quatre-vingts, Librairie Arthème Fayard, 1995, 323 p. — Jean Marielle, Jean Sagnes, Pour la République, le vote des quatre-vingts parlementaires du 10 juillet 1940, édité par le Comité en l’honneur des quatre-vingts parlementaires du 10 juillet 1940, 1992, 78 p. — Jacques Bounin, Beaucoup d’imprudences, Stock, 1974, 254 p. — DPF, 1940-1958, t. 3. — Cédérom La Résistance en Lozère, édité par l’AERI (Association pour des études sur la Résistance intérieure), avril 2006. — Hélène Chaubin, « L’Hérault », in P. Buton, J.-M. Guillon (dir.), Les Pouvoirs en France à la Libération, Belin, 1994, p. 508-518.— Le Midi Libre, décembre 2009. — Le Monde, 1er janvier 2010.

ICONOGRAPHIE : photo prise à Marvejols en 2002. Remise à l’AERI par M. de Chambrun [d.r.].

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