KUBEL Lothaire, Guillaume

Par Michel Gorand

Né le 18 avril 1918 à Schiltigheim (Bas-Rhin), mort le 2 septembre 2010 à Strasbourg (Bas-Rhin) ; instituteur ; aide la Résistance et limite la sélection des otages à Argenton-sur-Creuse (Indre) en juin 1944.

Fils de Lothaire Kubel, Maître boucher, de confession catholique et de Joséphine Feld son épouse. Lothaire Kubel, fils, est né le 18 avril 1918 au 8 chemin de la Schlitte à Schiltigheim ; il était le 2ème d’une famille de quatre enfants, avec une sœur née en 1914 et des jumelles nées en 1928. Catholique pratiquant, il fréquenta l’école communale puis entra à l’école normale (catholique) d’Obernai (1935-38) et fut un an instituteur (1938-39) à Hindisheim (Bas-Rhin). Mobilisé en septembre 1939, il rejoignit le 24 septembre l’école des officiers de réserve de Saint-Maixent d’où il sortit Aspirant en janvier 1940. Il fut affecté à une Compagnie d’instruction à Epinal (Vosges) le 24 janvier puis muté en Afrique du Nord et embarqua à Marseille le 18 février 1940 pour Alger. Nommé à la tête d’une Compagnie le 5 mars 1940, il rejoignit Orléansville, puis Bône ; fin mars il fut affecté à Gabès en Tunisie, et il revint en Algérie, à Sétif, de fin juillet au 10 octobre puis il fut expédié à Fès au Maroc au 11ème RTA, où il demeurera jusqu’à fin 1940.
Il embarqua à Oran (Algérie) le 1er janvier 1941, débarqua à Marseille le 3 et séjourna une huitaine au camp Sainte-Marthe avant son départ pour l’Alsace où il retrouva sa famille le 23 janvier et… l’occupation allemande. Il suivit un stage pédagogique à Manheim (Allemagne) de mai à juillet 1941, puis fut affecté en septembre 1941 à son premier poste (d’enseignant) allemand à Blumberg (Bade-Wurtemberg) ; en juillet 1942 il fut déplacé à Hüfingen (Bade-Wurtemberg) près de la frontière suisse, jusqu’au 15 août, date des vacances ; pour échapper à la mobilisation allemande de sa classe, il passa clandestinement la frontière dans la nuit du 4 au 5 septembre 1942 à Schleitheim (canton de Schaffhouse), où la police le mit en prison et où il retrouva des prisonniers français évadés, des Polonais, des Serbes, etc. Kubel put quitter Genève le 9 septembre pour Annemasse, Lyon, Limoges et Périgueux où le rectorat de Strasbourg était replié. Il lui fallut attendre la dernière semaine de novembre pour obtenir un poste dans l’Indre avec une affectation à Argenton-sur-Creuse (Indre).
Lothaire Kubel arriva à Argenton-sur-Creuse le dimanche 29 novembre 1942. En début d’après-midi il rencontra le directeur du collège, qui après l’avoir entendu lui suggéra de changer d’identité : il devint Jean-Marie Cubel (avec un C), né le 15 février 1919 (c’était la date de naissance de sa fiancée) à Miliana en Algérie (ainsi, il ne sera plus « Alsacien ») et recevra sa nouvelle carte d’identité le 15 décembre suivant. Ensuite, il assista au match de foot de l’équipe locale et rencontra le gardien de buts de l’équipe, Merckling, alsacien comme lui. Il l’avait connu comme joueur de l’équipe de l’école normale (protestante) de Strasbourg alors qu’il avait été lui-même joueur de l’équipe de l’école normale catholique d’Obernai ; le soir même il signa sa licence de foot à Argenton, joua dès le dimanche suivant, ainsi que pendant tout son séjour à Argenton : plus tard, il indiqua qu’il fut alors « intégré dans cette bonne ville d’Argenton ». Dès le lendemain, il enseigna l’allemand au collège de la ville, et, à partir du 1er décembre, il loua une chambre chez le libraire Brunaud, en face de la gendarmerie. Dès mars 1943, il lui arriva d’être réquisitionné certaines nuits comme « garde-voies ». D’autre part, lors des vacances de Pâques (2e quinzaine d’avril 1943), il put se rendre à Nancy où il retrouva Jeanne, sa future épouse, qui lui rendra ensuite visite à Argenton, pendant les vacances de Toussaint 1943. Le 9 juin 1944 fut une journée terrible pour les habitants d’Argenton-sur-Creuse : après l’attaque par la résistance, le matin, d’un train d’essence allemand, gardé, puis, dans l’après-midi, de trois camions allemands, ce fut le passage d’une compagnie répressive de la « Das Reich », dans la soirée, ce qui entraîna un lourd bilan de 66 morts pour cette journée. Lothaire Kubel (Jean-Marie Cubel), avec deux de ses amis avait été chargé par la résistance d’aller chercher, dans l’après-midi, avec un maquisard, des armes à Bélâbre (Indre). À son retour, il regagna son logement chez le libraire Brunaud, et, avant 20h, M et Mme Brunaud demandèrent aux locataires de descendre à la cave, car des tirs avaient lieu dans la rue et le libraire avait vu des Allemands circuler ; des Allemands entrèrent dans la maison, cassèrent les portes et demandèrent aux hommes de sortir pour rejoindre d’autres otages groupés et alignés sur le trottoir, face à la gendarmerie ; en traversant le magasin les soldats allemands prirent quelques stylos et appareils photos, et Jean Marie Cubel ne put s’empêcher de dire, en allemand « que faites-vous, on ne vole pas dans l’armée allemande ! ». Les soldats, surpris, le conduisirent au sous-officier à qui il expliqua qu’il était professeur d’allemand au collège ; ce sous-officier le prit alors pour interprète et le chargea d’aller chercher le tambour de ville pour réunir les hommes ; il indiqua que c’était le concierge de la mairie qui sonnait une cloche et, accompagné par quatre soldats, il fut chargé de cette mission ; la mairie étant fermée, il réussit à dissuader les soldats d’enfoncer la porte ; il rencontra un autre sous-officier qui lui demanda une bijouterie pour changer un verre de montre ; il conduisit ce sous-officier à une bijouterie proche qu’il connaissait, qu’il fit ouvrir et la réparation eut lieu et fut payée ; en retournant vers la gendarmerie ils croisèrent d’autres Allemands qui cherchaient pain et charcuterie et Cubel prit le temps de s’en occuper ; il était alors près de 22 h, lorsqu’ils revinrent à la gendarmerie où les otages (une centaine d’hommes) furent rassemblés en rang par trois et dirigés vers le « Petit Nice » (quartier d’Argenton). Cubel (Kubel) les accompagna en marchant à côté du groupe et passa la nuit du 9 au 10 juin avec les otages. Le 10 au matin, très tôt, un capitaine allemand procéda à un contrôle d’identité : Kubel sauva nombre d’otages, dont certains n’avaient pas de papiers, en discutant avec l’officier et en expliquant qu’un tel était de ses élèves qu’un autre était un ami ou un joueur de foot ou un collègue, que les Argentonnais n’étaient pas des « partisans »… malgré tous ses efforts, une douzaine d’otages furent embarqués dans une camionnette, emmenés à Limoges et fusillés le soir même.
Lothaire Kubel reçut le 22 juillet 1944 une lettre de félicitations du ministre de l’Éducation nationale pour son intervention pleine de courage et d’habileté qui lui permit de sauver des vies. Le conseil municipal d’Argenton lui décerna, fin février 1945, le titre de « Citoyen d’honneur ». Pendant les vacances scolaires de Pâques, il retourna dans la région de Strasbourg, retrouva sa famille et Jeanne, mais il revint à Argenton pour terminer l’année scolaire et la saison de foot. Ensuite, il enseigna dans un collège de Strasbourg jusqu’en 1978. Il se maria le 16 août 1945 à Forbach (Moselle) avec Jeanne, Marie Feld. Lothaire Kubel revenait tous les ans en juin à Argenton. Le 8 mai 1990, il reçut, des mains du Docteur Cotillon, les insignes de la Légion d’honneur, lors d’une cérémonie qui eut lieu à l’endroit même où les otages furent détenus dans la nuit du 9 au 10 juin 1944 ; 46 ans après, des otages assistèrent à la cérémonie ainsi que de nombreux amis argentonnais. Il participa également aux cérémonies commémoratives du drame, les 9 juin 1994 et 9 juin 2004. Lothaire Kubel décéda le 2 septembre 2010 à Strasbourg.

Pour citer cet article :
https://maitron.fr/spip.php?article193889, notice KUBEL Lothaire, Guillaume par Michel Gorand, version mise en ligne le 21 juillet 2017, dernière modification le 26 novembre 2018.

Par Michel Gorand

SOURCES : N° 68 du registre des naissances de Schiltigheim. — Lothaire Kube, Carnets de guerre -1939-1945, Aramis, avril 2008 . — Pierre Brunaud, Argenton-sur-Creuse dans la guerre de Ed Alan Sutton, 2008.

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