GOCHAU Jean-François. Pseudonyme Jean-François Dumas

Par Jean-Paul Salles

Né le 28 mars 1943 à Marseille (Bouches-du-Rhône, mort le 31 décembre 2002 à Asnières (Hauts-de-Seine) ; professeur en sciences économiques ; militant de l’UEC puis de la JCR/LC/LCR jusqu’en 1982, membre du Comité central, très investi dans les taches de formation ; militant du PS de 1986 jusqu’à sa mort ; passionné de musique classique, militant pour sa promotion.

Jean-François Godchau à gauche, Daniel Cohn-Bendit à droite.
Jean-François Godchau à gauche, Daniel Cohn-Bendit à droite.
Cliché fourni par Geneviève Dreyfus-Armand.

Jean-François Godchau était le fils d’Anne et de Robert Godchau, cadre commercial dans une grande entreprise. Il avait une sœur, Catherine, étudiante en lettres modernes puis professeure. Il a été marié quelques années avec Françoise Le Calvez. Étudiant à la Sorbonne, en 1964-1965, il était président du Groupe des étudiants en histoire (GEH) de l’UNEF. Arrivé à l’université de Nanterre en novembre 1965, il fut élu président de l’Association fédérative générale des étudiants de Nanterre (AFGEN-UNEF) en 1967.

Militant de l’UEC au début des années 1960, Jean-François Godchau adhéra peu après au PCI minoritaire (trotskyste) et fut un des fondateurs, avec Alain Krivine et Henri Weber, de la JCR, le 2 avril 1966. Aux côtés de Daniel Bensaïd, Alain Brossat, Denise Avenas, Xavier Langlade et d’autres, il militait à la rentrée 1967 dans le dynamique cercle JCR de l’université de Nanterre où il poursuivait ses études (Bensaïd, 2004). Il était également militant de l’Unef et eut un rôle important à Nanterre et à Paris en Mai 68 (G. Dreyfus-Armand, 1988).

Très intéressé par l’histoire du trotskysme, il soutint une maîtrise sur Les origines de la Quatrième Internationale sous la direction de René Rémond, en 1969 (Paris I) et collabora à l’édition des congrès de la Quatrième Internationale entreprise par Rodolphe Prager. Il donna aussi, en 1972, pour la revue Critiques de l’économie politique créée par son camarade Jacques Valier un article intitulé « Des thèses de Trotsky sur la situation économique de la Russie en 1922 » (n°7-8, numéro sur La nature des pays de l’Est). Il ne se priva pas non plus de prendre la plume quand il estimait que l’histoire du trotskysme était mal servie, notamment contre les rivaux lambertistes (in Critique communiste, novembre 1979) ou socialistes (in Revue française de science politique, 1980). Faisant partie du Secrétariat de rédaction de Quatrième Internationale, revue du Comité exécutif international (CEI) de la Quatrième internationale sous son pseudonyme de Dumas dès le numéro 1 de la nouvelle série (15 janvier 1972), il en devint sous son nom de Godchau le rédacteur en chef à partir du numéro 14 (avril-mai 1974), Pierre Frank restant le directeur de publication.

Bousculant les frontières entre organisations se réclamant du trotskysme, Il participa avec Rodolphe Prager, sous la direction de Pierre Broué, au lancement de l’Institut Léon Trotsky, qu’il présida en 1982-1983, et au comité de rédaction de la revue Les Cahiers Léon Trotsky (n°1, janvier 1979), dont il fut directeur de publication de 1981 à décembre 1983. Il écrivit, avec Michel Dreyfus, de nombreux comptes rendus d’ouvrages concernant Trotsky et le trotskysme. Cet intérêt pour la Quatrième Internationale l’amena à faire un voyage en Amérique du Nord pour se rendre compte sur place de la réalité du trotskysme américain. Dans une lettre, datée du 25 août 1971, envoyée depuis Toronto à Joseph Hansen, leader du SWP (Socialist Workers Party), il annonçait son arrivée à New York et demandait à le rencontrer pour parler des problèmes de l’Internationale (Archives Hoover). Il lui proposait d’écrire un article de présentation de la revue Critiques de l’économie politique pour Intercontinental Press, la publication de la Quatrième Internationale en anglais. Très fier de cette revue liée à la LC, dans sa lettre, il présentait cet « instrument militant » comme « un coin enfoncé dans les ténèbres d’un demi-siècle de régression théorique stalinienne ».

Il fut également très concerné par les difficultés du libraire-éditeur François Maspero. Sa libraire du Quartier latin, La Joie de Lire, mise au pillage (Jean-Michel Mension, p.309), au bord de la faillite, Maspero fit une tentative de suicide. J.-F. Godchau rend compte dans Rouge (n°235, 28 décembre 1973) d’une réunion de soutien ayant rassemblé 3000 personnes à la Mutualité.

Assistant en sciences économiques, enseignant à l’université de Nanterre en sciences économiques – c’est ainsi qu’il est présenté dans un appel public à voter pour le candidat de l’Union de la Gauche au deuxième tour des Législatives en 1978 (APGF)
0150, il mit aussi ses connaissances au service de ses camarades, intervenant volontiers dans les structures de formation mises en place par la LC/LCR, comme en témoigne Alain Krivine dans sa notice nécrologique (Rouge n°2002, 30 janvier 2003). Il fut aussi candidat de la Ligue aux élections législatives, à Nice en 1973, où il obtint 2,77 % des voix. Il profita de l’occasion pour engager le dialogue avec Yvan Craipeau, ancien dirigeant trotskyste membre du PSU, passionné d’histoire lui aussi, retiré dans les Alpes-Maritimes. Il récidiva en 1978, candidat cette fois dans le Val d’Oise (1ère circonscription), Jean-Paul Dieu, agent EDF, étant son suppléant.

Membre du CC depuis 1973, il participa aux débats de tendances vifs à la LCR, sans se départir d’un « profond respect pour ses interlocuteurs » (A. Krivine, op. cit.). Son intervention à la base de son organisation, la LCR, fut plus compliquée. Militant de la section 35 (constituée de 6 cellules intervenant dans le Val d’Oise, sur les communes d’Argenteuil, Bezons, Eaubonne, Pontoise), il fut violemment pris à partie par 3 des 6 cellules qui l’accusaient d’avoir proféré des « insultes », des « injures » lors de la réunion de la direction de section, contre deux de ses membres, Griot et Chauvière. Sa longue réponse, datée du 13 février 1975, signée Dumas, en forme d’autocritique, nous permet de nous rendre compte des difficultés qu’il y avait à coexister entre un membre, intellectuel, de la direction nationale, très investi dans les tâches centrales (CC, formation, édition, presse) mais peu présent sur le terrain, et des militants ouvriers (Griot) ou chômeurs (Chauvière). Dumas reprochait au premier de se contenter de faire des rapports oraux de son activité. Il aurait voulu qu’il les rédige. Quant au second, il l’accusait de se complaire dans sa situation de chômeur, de ne pas chercher à s’insérer dans le monde du travail et surtout d’avoir refusé une proposition de mutation à Lille faite par le BP (APGF). En effet, en 1974 et 1975, le BP et la Commission Régions du CC multipliaient les appels aux sections pour qu’elles envoient des renforts dans le Nord ou dans l’Est, s’engageant même à prendre en charge les coûts de déménagement et un mois de salaire s’il le fallait pour faciliter la recherche d’un emploi (Salles, 2005, p.135).

Jean-François Godchau avait un autre centre d’intérêt, vital pour lui, la musique, en particulier la musique classique. Il n’allait cesser, dans le journal Rouge notamment, de tenter de convaincre ses camarades, dont beaucoup étaient réticents, que « la grande musique est une des branches les plus exceptionnelles du patrimoine culturel de la vieille Europe » (Rouge quotidien n°585, 24 février 1978). Il écrivit sur le sujet dès 1970 (Rouge n°21, 28 septembre 1970, sur « la rénovation des études musicales »). En été en particulier, multipliant les articles sur les festivals d’Orange ou d’Aix-en-Provence, il s’efforçait de lutter contre les préjugés de ses camarades qui avaient tendance à qualifier ces festivals de « joujoux de luxe » permettant à Madame Giscard d’Estaing ou à la Reine du Danemark de briller (Rouge n°309, 18 juillet 1975). « Ne confondons pas, répliquait-il, le public bourgeois et la culture qu’il est encore trop souvent seul à goûter » (Rouge n°312, 5 septembre 1975). Il interviewa Brigitte Massin à l’occasion de la publication de sa somme sur Schubert (1400 pages chez Fayard, in Rouge n°555, 20 janvier 1978) et Emmanuel Krivine, « le cousin d’Alain » (sic) à l’occasion de la première retransmission par France Musique d’un concert de musique symphonique depuis Pékin (Rouge quotidien n°633, 24 avril 1978). Durant ses dernières années d’enseignement, il se spécialisa dans l’analyse de l’économie de la culture, réussissant ainsi à unir dans une même réflexion son goût pour l’action culturelle et son enseignement des sciences économiques (Geneviève Dreyfus-Armand, 2017).
Il démissionna de la LCR en 1982. Son adhésion au PS en 1986 (Le Parisien, 9 mai 1998), en lui libérant du temps - il eut dans ce parti de modestes responsabilités comme secrétaire fédéral à la formation à la fédération des Yvelines -, lui permit de satisfaire pleinement sa passion de la musique. Intervenant dans des colloques, multipliant les articles dans des revues spécialisées, dirigeant la collection Musique et société chez l’éditeur Fondettes/Van de Velde, il prit aussi des responsabilités à la tête d’associations. Ainsi, à son décès, la Fédération nationale des centres musicaux ruraux salua son vice-président Jean-François Godchau, « militant infatigable de l’action culturelle, la musique était sa vie » (Carnet du Monde). Il présida aussi la Cofac (Coordination des fédérations et associations culturelles), un regroupement dont faisaient partie notamment Peuple et Culture, La Ligue de l’enseignement, les Jeunesses musicales de France, créé en 1999 pour faire entendre la voix des associations culturelles d’éducation populaire auprès des pouvoirs publics. Il fut désigné par le Ministère de la Culture comme « correspondant Mécénat ».

D’origine juive, Jean-François Godchau ne mit jamais en avant cette singularité, sauf à la fin de sa vie, en signant, avec de nombreux camarades anciens ou toujours militants de la LCR, un appel intitulé « En tant que Juifs », pour protester contre la politique du gouvernement israélien dans les territoires occupés (appel paru dans Le Monde du 18 octobre 2000). Mélomane passionné aimant la vie, il est décrit par Alain Krivine comme « un rebelle détaché, ironique, souriant » (Krivine, op. cit.).

Il n’avait pas encore 60 ans quand il mourut, le 31 décembre 2002 d’une crise cardiaque. Genviève Dreyfus-Armand note « son humour inépuisable et irrésistible », ainsi que « sa très grande gentillesse, sa fidélité envers ses amis ».

Pour citer cet article :
https://maitron.fr/spip.php?article194578, notice GOCHAU Jean-François. Pseudonyme Jean-François Dumas par Jean-Paul Salles, version mise en ligne le 18 août 2017, dernière modification le 31 juillet 2021.

Par Jean-Paul Salles

Jean-François Godchau à gauche, Daniel Cohn-Bendit à droite.
Jean-François Godchau à gauche, Daniel Cohn-Bendit à droite.
Cliché fourni par Geneviève Dreyfus-Armand.

OEUVRE : Nombreux articles dans Rouge. -Les origines de la Quatrième Internationale, Université de Paris I, 1969, Maîtrise, 97 p., sous la direction de René Rémond. -« La dynamique anticapitaliste du Women’s Liberation Movement », revue Partisans n°54-55, juillet-octobre 1970. -« Des thèses de Trotsky sur la situation économique de la Russie en 1922 », Critiques de l’économie politique n°7-8, avril-septembre 1972, p.98-104. -« Sur le trotskysme », revue Partisans, novembre-décembre 1972. -« L’histoire du trotskysme et « la Vérité » de l’OCI », Critique communiste n°25, novembre 1978. -« Du passé ne faisons surtout pas table rase », Critique communiste n°28, juillet 1979. -compte rendu de lecture du livre de Pierre Frank sur L’histoire de l’Internationale communiste, Critique communiste n°30, octobre 1979. -Collaboration à l’édition du Tome 1 (1930-40) des Congrès de la Quatrième Internationale par Rodolphe Prager, éditions La Brèche, 1978. -avec Michel Dreyfus, « Un article scandaleux », Revue française de science politique, volume 30, 1980, en réponse à un article de Jean-François Kesler. -avec Michel Dreyfus, comptes rendus de lecture d’ouvrages en français, anglais, allemand, sur Trotsky et le trotskysme, dans Les Cahiers Léon Trotsky, n°1 (p.121-8), n°2 (p.103-128), n°4 (p.79-95), n°5 (p.141-154), n°9 (p.115-127). -« L’économique et le politique : la musique au cœur du social », Revue internationale de musique française n°25, février 1988, p.43-48. -co-auteur du livre L’Orchestre, Éditions Autrement, 1994. -avec d’autres, « Le marché de l’emploi musical et ses transformations », in La Musique au regard des sciences humaines et des sciences sociales, L’Harmattan, 1998, volume 2, p.121-154. -« La Direction de la musique , de la danse, du théâtre et du spectacle en danger de bureaucratie », La Lettre du Musicien n°234, mars 2000. -Hommage à Jean Françaix, in La Savoir musical en Podcasting (2 juillet 2005). -« En quoi notre projet est-il véritablement socialiste et non pas simplement plus ou moins de gauche ? Qu’est-ce qu’être socialiste au XXIe siècle ? », in L’Hebdo des Socialistes n°258, 11 janvier 2003.

SOURCES : Alain Krivine, « Disparition : Jean-François Godchau », Rouge n°2002, 30 janvier 2003. — Carnet du Monde, début janvier 2003, annonce de son décès par la Fédération nationale des centres musicaux ruraux. — « Adieu à Jean-François Godchau », Démocratie et socialisme n°101, janvier 2003. — Lettre en français de J.-F. Godchau à Joseph Hansen, 25 août 1971, in Hansen Papers, carton 15, Hoover Institution Archives, Université de Stanford (Californie), consultés le 25 juillet 2000. — Entretien avec J.-F. Godchau par Geneviève Dreyfus-Armand, in Matériaux pour l’histoire de notre temps, 1988, volume 11, n°, p.105-109. — Propos recueillis par Bruno Jeudy, Le Parisien, 9 mai 1998. — « Appel des enseignants et du personnel administratif de l’université de Nanterre », 1978, 1 p. ronéotypée ; Motions de 2 cellules de la LCR et Lettre ouverte à la section 35 envoyée par la cellule T1 (1 p. recto-verso) et réponse de Jean-François Dumas « Il y a une affaire ? Réglons-là ... mais ne perdons pas de vue les vrais problèmes ! » (6 p. recto-verso), in Archives privées Gérard Filoche (APGF). — Daniel Bensaïd, Une lente impatience, Stock, 2004. — Jean-Michel Mension (Alexis Violet), Le temps gage, Noesis, 2001. — Jean-Paul Salles, La Ligue communiste révolutionnaire (1968-81). Instrument du Grand Soir ou lieu d’apprentissage ?, PUR, 2005. — Témoignages précieux de Geneviève Dreyfus-Armand, qui fut une amie et de Josette Moisan, qui fut l’amie de Catherine Godchau (par mails, fin septembre 2017).

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