SAINTE-LAGUË Jean, [André]

Par Alain Dalançon

Né le 20 avril 1882 à Saint-Martin-de-Curton (Lot-et-Garonne), mort le 18 janvier 1950 à Paris (XVIIe arr.) ; agrégé de mathématiques, professeur au Conservatoire national des arts et métiers (1927-1950) ; militant syndical et associatif, président de la Société des agrégés (1917-1919 et 1928-1931) ; résistant de l’OCM ; membre de l’Assemblée consultative provisoire en 1944-1945, délégué général puis président de la Confédération des travailleurs intellectuels (1929-1950).

André Sainte-Laguë naquit dans un petit village voisin de Casteljaloux, où son père, Jean, était instituteur ; sa mère, Claire, Suzanne Desgans, fille de marin dans le bassin d’Arcachon (Gironde), était sans profession. Il passa une partie de sa prime jeunesse en Haïti, et, après de brillantes études au lycée de garçons d’Agen (Lot-et-Garonne) en tant que pensionnaire, il obtint le baccalauréat en 1899. Élève en classe de mathématiques spéciales au lycée Montaigne de Bordeaux (Gironde), de 1900 à 1902, il fut admis à 20 ans à la fois à l’École polytechnique (30e) et à l’École normale supérieure de la rue d’Ulm (19e). Il choisit l’ENS (section sciences), appartint à la promotion 1903, après avoir effectué une année de service militaire, et fut reçu à l’agrégation de mathématiques en 1906 (4e/15).

Il commença sa carrière enseignante comme professeur chargé à titre provisoire et en qualité de suppléant de la chaire de mathématiques au lycée d’Évreux (Eure) en 1906-1907, avant d’être nommé en 1908 professeur de mathématiques spéciales au lycée de Douai (Nord) puis, en 1912, au lycée de Besançon (Doubs). Nommé au lycée Pasteur à Neuilly-sur-Seine en juillet 1914, il ne rejoignit pas son poste car il fut mobilisé dès le 2 août suivant, bien que déjà père de deux enfants.

Il avait épousé Adélaïde Menu, fille d’un médecin militaire, le 24 janvier 1907 à Paris (XVIIe arr.), avec laquelle il eut trois enfants : Madeleine, née le 30 mars 1910, future épouse d’Henri Mazuel, centralien ; Bertrand, né en 1911, et Arlette, née en 1918, tous deux également futurs centraliens.

André Sainte-Laguë, d’abord sergent, fut présent au front à partir de janvier 1915 comme sous-lieutenant puis lieutenant. Blessé à trois reprises, la dernière fois, le 24 juin 1916 à Verdun, la cuisse brisée par un éclat d’obus, « en allant assurer lui- même le rétablissement d’une ligne téléphonique, sous un violent bombardement », son attitude courageuse fut récompensée par trois citations, la Croix de guerre avec palmes et la Légion d’honneur à titre militaire (1916). Déclaré inapte, ses compétences le firent rattacher au Service des inventions de l’École normale supérieure de 1917 à 1919, où il étudia au laboratoire les obus à longue portée, puis le vol des oiseaux et plus largement des questions se rattachant à l’aviation (essai de théorie du poisson). Son intérêt pour ces sujets s’expliquait sans doute en partie par la mort accidentelle, à Lalla Itto au Maroc, de son frère cadet, Pierre, Saint-Cyrien, lieutenant d’aviation, aux commandes de son appareil, le 4 mai 1914, alors qu’il rentrait d’une mission de reconnaissance.

Après un congé du 25 avril au 30 septembre 1919, il reprit son service au lycée Pasteur avec un complément au lycée Carnot. L’inspecteur général Marijon notait en janvier 1920 : « Devant mon étonnement qu’il puisse voir de si près les longues copies de ses 60 élèves, il m’a avoué recourir au travail payé d’un correcteur choisi par lui. » Cela ne l’empêcha pas d’être nommé au prestigieux lycée Janson de Sailly à la rentrée 1920, à la fois dans les classes du second cycle et la classe préparatoire à l’École Centrale, classe créée pour alléger la classe de Centrale du titulaire Salomon Bloch (110 élèves en 1919-1920), puis après la prise de retraite de ce dernier en avril 1922, professeur des deux classes réunies. Il était en outre examinateur d’admission à l’École supérieure d’aéronautique de 1922 à 1929.

Au lendemain de la guerre, André Sainte-Lagüe était une des personnalités les plus marquantes du monde universitaire. Président de la Société des agrégés de 1917 à 1919, il fut un des principaux fondateurs de l’Association amicale des combattants de l’enseignement supérieur et de l’enseignement secondaire publics qui s’était donnée au départ comme « proposition d’étude et d’action » non seulement la « participation à la lutte contre le découragement » (par des conférences) et « l’organisation pour l’après-guerre d’un culte du souvenir », mais aussi « la participation à la préparation physique de la jeunesse scolaire, à l’étude et à la réalisation de toutes les réformes intéressant l’enseignement ». Ce qui pouvait la mettre en concurrence avec les buts de la Fédération nationale des professeurs de lycée et de l’enseignement secondaire féminin et la Société pour l’étude des questions d’enseignement secondaire. Mais lors de sa réunion constitutive, en avril 1919, si l’ouverture de l’association aux mobilisés non-combattants fut repoussée à une forte majorité, André Sainte-Laguë, élu président avec l’historien Jules Isaac comme vice-président, veilla à éviter de créer une fracture chez les professeurs de lycée, et à ce que la demande d’être représentée ès qualité au Conseil supérieur de l’Instruction publique restât un vœu pieux. Son désir de ne pas concurrencer la Fédération au plan corporatiste et son implication dans l’Association des professeurs de mathématiques de l’enseignement secondaire public depuis sa création en 1910, dont il était membre du bureau depuis 1911, et dans la Société des agrégés, le poussaient à vouloir conserver l’unité revendicative du corps professoral.

C’est le même souci qui le conduisit à entraîner la Société des agrégés à contribuer à la fondation en mars 1920 de la Confédération des travailleurs intellectuels (CTI) dont l’initiateur était un ancien élève de l’ENS, agrégé de philosophie, René Max Weill, dit Romain Coolus, qui avait renoncé à l’enseignement pour se consacrer à la littérature et au théâtre. André Sainte-Laguë s’impliqua beaucoup, tout au long de sa vie, dans cette organisation, pilier de la Confédération internationale des travailleurs. En 1928, il redevint président de la Société des agrégés mais en 1930, il renonça à se représenter à la présidence, préférant se consacrer à la CTI dont il était devenu le délégué général en 1929 puis le président durant la fin de la décennie 1930. La confédération regroupait au départ des écrivains, des journalistes, quelques scientifiques et des représentants de professions libérales. Puis le profil du personnel dirigeant s’infléchit, le poids des ingénieurs se faisant plus important. La CTI se proposait de coordonner les efforts des organisations syndicales ou amicales correspondant à une profession, ou du moins à une activité déterminée liée aux professions intellectuelles. Après bien des débats, elle définit le travailleur intellectuel comme « celui qui tire ses moyens d’existence d’un travail dans lequel l’effort de l’esprit, avec ce qu’il comporte d’initiative et de personnalité, prédomine habituellement sur l’effort physique ». Mais cette définition était loin de faire l’unanimité, certains la jugeant trop floue, trop restrictive (excluant par exemple les étudiants), et non pertinente au nom de l’unité du travail.

Les dirigeants de la CTI insistaient sur la volonté de faire du syndicalisme intellectuel un tiers pacificateur face aux revendications ouvrières et patronales. L’organisation se voulait donc porteuse d’une définition du « travailleur intellectuel » éloigné de la figure de l’intellectuel engagé. Sa création et son développement correspondaient à une période de forte professionnalisation d’un certain nombre d’activités intellectuelles. L’organisation était structurée en sections thématiques, disposait de quelques unions régionales et autorisait la double affiliation à une confédération syndicale. Elle revendiquait 200 000 adhérents en 1930, en tenant compte des syndicats affiliés à la CGT. Elle intervint dans de nombreux domaines allant du droit d’auteur au cinéma jusqu’à des thèmes généraux tels la réforme de l’État ou la crise économique.

En novembre 1931 parut le premier numéro de son bulletin, Le Cétéiste, pour « essayer d’apporter un peu de clarté dans nos milieux intellectuels sur le développement de la grande crise actuelle qui fait tant de victimes parmi nos membres et sur les palliatifs qui peuvent être envisagés. » En janvier 1932, la CTI publia avec la CGT un programme commun en trois points : indemnités, travaux et diminution de la durée du temps de travail. Dans une interview au journal Vu, en juin 1932, André Sainte-Lagüe estimait que « Le capitalisme considéré simplement ici comme un phénomène économique et un système financier, semble bien avoir vécu. Il a rempli son rôle et il a fait de grandes choses tout comme autrefois la féodalité, mais dans les temps les plus récents, il n’a rien su prévoir, rien organiser. » Socialiste non-conformiste, ami de Léon Blum, il fut aussi signataire du premier appel à constitution du Comité de vigilance des intellectuels antifascistes.

André Sainte-Laguë poursuivait en même temps ses recherches en mathématiques sur la théorie des réseaux ou graphes. Il avait commencé ses travaux avant la guerre et en avait exposé une application dans un article publié en 1911 dans Comptes rendus hebdomadaires, au sujet des méthodes de répartition des sièges aux élections à la proportionnelle, connue plus tard sous le nom de « méthode Sainte-Laguë » permettant de réduire l’inégalité entre listes. Il soutint sa thèse de doctorat sur les réseaux ou graphes en 1924 et ses travaux contribuèrent à des recherches ultérieures sur de multiples problèmes d’organisation dans les sociétés modernes, comme l’ordonnancement de tâches en vue de la construction d’objets techniques complexes, la fiabilisation des activités industrielles, la résolution de difficiles problèmes de taxinomie, la maintenance et le remplacement de matériels vétustes dans une usine, l’affectation des personnels, la gestion optimale des réserves ou des stocks… Il eut l’occasion d’aborder certaines de ces questions dans son enseignement au Conservatoire national des arts et métiers, comme maître de conférences de mathématiques de 1927 à 1938, puis professeur titulaire de la chaire de mathématiques en vue des applications, succédant à Raoul Bricard, de 1938 à sa mort. Il y forma des générations d’ingénieurs et de techniciens et ses cours rencontraient un franc succès.

Il était en outre un des premiers adhérents de l’Union des professeurs de spéciales depuis sa fondation en 1927, examinateur d’admission à l’École de l’Air et directeur-adjoint à l’École pratique des hautes études à partir de 1933 ; au titre de la CTI, il siégeait au Conseil de l’enseignement technique et était vice-président du Conseil national économique en 1936.

André Sainte-Laguë eut le souci de vulgariser l’enseignement des mathématiques en utilisant les nouvelles technologies éducatives, notamment le cinéma qu’il considérait comme le moyen « moderne » par excellence, permettant de susciter l’intérêt pour cette science. Il concevait le recours au cinéma de deux façons : par de petits films en boucle représentant un « mode de présentation très publicitaire », comme cela s’était fait à l’exposition de Chicago, et par des films plus importants, projetés lors de séances de cinéma ou au cours de conférences. Il se vit confier l’animation des salles de mathématiques du nouveau Palais de la Découverte pour l’Exposition internationale de 1937, sous la direction d’Émile Borel et Paul Montel, puis la co-organisation du deuxième congrès international de récréations mathématiques. Esprit éclectique, il poursuivait aussi, en compagnie de son ami Antoine Magnan, professeur au Collège de France, des recherches sur le vol des oiseaux, des planeurs et avions, et sur les poissons, tout en publiant des jeux mathématiques sous le pseudonyme de Georges Le Myre.

À la fin des années trente, la CTI était de plus en plus attentive à l’assistance aux intellectuels. Un service social pour les travailleurs intellectuels, fondé par les « Compagnons de l’Intelligence » en 1935 sous le patronage de la CTI, fonctionnait au Musée Social sous la direction de Mme Jacob et de Maxime Blocq-Mascart, mais connut de nombreuses difficultés. Au début de la guerre, en septembre 1939, fut créé un Centre de solidarité des travailleurs intellectuels ; André Sainte-Laguë soutint cette évolution à l’assemblée générale du CTI au printemps 1940 : « Plus encore en temps de guerre qu’en temps de paix, “syndicalisme” doit être synonyme de “solidarité”. »

Dès les premiers jours de l’Occupation, il prit une part importante dans la Résistance. Avec le groupe d’amis de la CTI qu’il réunit avec Maxime Blocq-Mascard et le groupe créé par Jacques Arthuys, ancien président de la Confédération nationale des classes moyennes, il fut un des fondateurs de l’Organisation civile et militaire. Arrêté par les Allemands en octobre 1941 à son domicile et emprisonné quelque temps, il fut libéré faute de preuves.

À la Libération, toujours président du CTI, il devint membre de l’Assemblée consultative provisoire mais la CTI ne bénéficia pas véritablement de l’investissement d’une partie de ses dirigeants dans la Résistance. Certes, elle intervint encore dans l’espace public sur les questions touchant la propriété intellectuelle mais elle ne fut plus représentée dans les Conseils nationaux et son activité se réduisit progressivement.

André Saint-Laguë qui avait repris ses fonctions au CNAM, se consacra entièrement à son enseignement. Il faisait trois cours totalisant 2 500 étudiants. Sa mort subite survint au moment où il venait d’accepter la présidence du Comité de la Société des amis de l’Institut métapsychique, dont il était vice-président en 1949 et membre depuis 1934. Il était officier de la Légion d’honneur et médaillé de la Résistance.

En 2016, sa petite-fille, Dominique Sainte-Laguë, remit à la bibliothèque centrale du CNAM un ensemble de documents illustrant ses activités (imprimés, manuscrits, photographies et plaques de verre ayant servi de supports de conférence [voir bib.patrimoine(at)cnam.fr].) et permettant ainsi de mieux connaître le rôle de vulgarisateur de ce pionnier des nouvelles technologies éducatives et de la théorie des graphes.

Pour citer cet article :
https://maitron.fr/spip.php?article195138, notice SAINTE-LAGUË Jean, [André] par Alain Dalançon, version mise en ligne le 4 septembre 2017, dernière modification le 17 novembre 2021.

Par Alain Dalançon

ŒUVRE : Outre sa thèse, Les réseaux (ou graphes), Gauthier-Villars, 1926, de nombreux ouvrages et articles, dont : Géométrie de situation et jeux, Gauthier-Villars, 1929. — Les outils du mathématicien, Eyrolles, 1933. — La règle à calcul. Introduction, historique, fabrication, choix d’une règle, mode d’emploi, Eyrolles, 1934. — Avec des nombres et des lignes, Vuibert, 1937. — Du connu à l’inconnu, préface de Jean Rostand, directeur de la collection L’Avenir de la science, Gallimard, 1941. — « La Bombe atomique et ses répercussions dans le monde », Les Échos, Conférence du 6 octobre 1945. — Le monde des formes, Fayard, 1948. — L’utilisation pratique des mathématiques Eyrolles, 1949. — « La machine humaine », Les Cahiers rationalistes, mars-avril 1949. — De l’homme au robot, Fayard, 1953. Et de très nombreux manuels depuis 1913, à l’usage des élèves de terminale aux éditions Carus dans les années 1920, puis des élèves des classes préparatoires aux grandes Ecoles et au CNAM. 

SOURCES : Roland Brasseur, Dictionnaire des professeurs de mathématiques en classe de mathématiques spéciales, notice d’André Sainte-Laguë, 7 juillet 2017 (l’auteur a dépouillé son dossier administratif [Arch. Nat. AJ/16/6150], son dossier aux Archives de l’Académie des sciences, sa notice de candidature et le rapport d’Emile Borel à la chaire de mathématiques au CNAM, juillet 1937, janvier 1938, et sa notice dans Jérôme Chastenet de Géry, Les Professeurs du Conservatoire national des Arts et Métiers, Dictionnaire biographique 1794-1955, 2 tomes, sous la direction de Claudine Fontanon et André Grelon, INRP et CNAM, 1994, tome 2, p. 522-525.).— Arch. Dép. Lot-et-Garonne, état civil. — Pascal Ory, La Belle Illusion. Culture et politique sous le Front populaire, Plon, 1994. — Daniel Parrochia, « Quelques aspects historiques de la notion de réseau », Flux, 2005/4, n° 62. — Alain Chatriot, « La lutte contre le « chômage intellectuel » : l’action de la Confédération des travailleurs intellectuels (CTI) face à la crise des années 1930 », Le Mouvement social, n°214, 2006, p. 77-91.— Florence Riou, « Le cinéma à l’Exposition internationale de 1937 : un média au service de la recherche scientifique », 1895, revue de l’Association française de recherches sur l’histoire du cinéma, 58/2009, p. 30-55.— Yves Verneuil, « Entre patriotisme et corporatisme. La valorisation du rôle des professeurs de l’enseignement secondaire dans la Grande Guerre » in Jean-François Condette, Les écoles dans la guerre. Acteurs et institutions éducatives dans les tourmentes guerrières XVIIe siècle-XXe siècle, Septentrion, 2014.

ICONOGRAPHIE : Photo parmi les professeurs à Janson de Sailly en 1924 (Image Bibliothèque centrale du CNAM).

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