CHATAIGNEAU Yves, Jean-Joseph [Dictionnaire Algérie]

Par René Gallissot, Jean-Louis Planche

Né le 22 septembre 1891 à Vouillé (Vienne), mort le 4 mars 1969 à Paris (XIIIe arr.) ; fonctionnaire des Affaires étrangères (France), secrétaire général de la France libre au Liban (1942-1943), gouverneur général de l’Algérie (1944-1948), ambassadeur de France en URSS (1948-1952) ; socialiste SFIO à partir de 1936-1937, réinscrit à la SFIO.

Né dans la Vienne où ses parents étaient instituteurs (sur l’acte de naissance, le père, Alexandre, est instituteur et la mère, Marie Bourbon, sans profession), Yves Chataigneau fit des études secondaires à Poitiers, obtint une licence de lettres et de droit à Paris, puis l’agrégation d’histoire et de géographie (1919). Blessé deux fois à la guerre, à Verdun et à Cautigny, il fut cité sept fois. Doué pour les langues (il en pratiqua couramment cinq, dont l’arabe et le russe), géographe de talent, il fut chargé de cours à l’Université de Belgrade de 1919 à 1924 et écrivit des textes d’un grand intérêt [cf. volume VII-2 de la Géographie Universelle, Paul Vidal de la Blache et Lucien Gallois (dir.), A. Colin, Jules Sion et Yves Chataigneau (pays Balkaniques), 1934]. Devenant fonctionnaire du ministère français des Affaires étrangères, il fut alors nommé chef de section au service des œuvres françaises à l’étranger.
Membre du cabinet de Léon Blum* en 1936, Chataigneau présida la commission d’études du Haut comité méditerranéen dirigé par Ch.-A. Julien* et, sous l’influence de Marceau Pivert*, adhéra en 1937 à la SFIO. Membre du cabinet de Chautemps, puis, un temps, de Daladier, secrétaire général de la présidence du Conseil par intérim à partir de juin 1937, il fut relégué par son ministère d’origine dans les fonctions de chef du service des archives. En mission en Yougoslavie en juin 1940, il fut nommé en octobre ministre de France à Kaboul, poste alors trop défavorisé pour qu’une ambassade y soit entretenue.
Ayant rejoint la France libre au Levant fin 1942, Chataigneau y fut nommé, en pleine crise franco-syrienne, secrétaire général au Levant, adjoint de Charles Helleu, délégué de France. Avec lui, il participa à l’emprisonnement du gouvernement libanais à l’automne 1943, puis à sa libération quand le général Catroux, accouru d’Alger, en prit la décision pour éviter une intervention armée britannique. Il devint alors délégué de France par intérim. Son aptitude à servir avec un égal sang-froid des politiques aussi extrêmes, en fonction du rapport de forces, explique que le général de Gaulle l’ait nommé, le 6 septembre 1944, gouverneur général de l’Algérie.
Arrivant début septembre 1944 à Alger, Yves Chataigneau entendait bien ne pas subir en Algérie une nouvelle humiliation face aux nationalismes locaux. Il travailla, appuyé par le Parti communiste, à séparer Ferhat Abbas de Messali* dont le rapprochement avait fait le succès des AML. Lors de la dissolution en métropole des milices patriotiques, le gouverneur Chataigneau obtint que la décision ne soit pas déclarée applicable à l’Algérie et, par une ordonnance de novembre 1944, il se fit confirmer de pouvoir en lever au besoin. Cédant à la psychose ambiante, il se persuada assez vite qu’une insurrection nationaliste se préparait, convaincu quant à lui qu’une « guerre sainte » était imminente. Aussi utilisa-t-il l’arsenal légal du temps de guerre et autorisa-t-il, quand le maintien de l’ordre lui semblait l’exiger, le recours à l’artillerie et à l’aviation de guerre. C’est donc par lui que passaient les ordres de répression dans le Constantinois.
Aussi le 8 mai 1945, lorsque les troubles à Sétif éclatèrent, fut-il persuadé que Ferhat Abbas avait voulu déclencher une insurrection pour prendre Messali de vitesse, et avait cherché à le tromper lui-même en lui faisant croire qu’il allait rompre avec celui-ci (ce qu’Abbas s’apprêtait pourtant à faire). Donnant carte blanche à l’armée, il laissa libre cours aux milices qui se multiplièrent dans le Constantinois (800 fusils à Guelma) et qu’il couvrit systématiquement (communiqué de presse du 22 mai 1945, à l’issue de sa rencontre à Bône avec des chefs de milice), alors même qu’il était parfaitement informé de leurs exactions par la police judiciaire et les services spéciaux.
L’effondrement des positions de la France au Levant début juin 1945 - l’armée britannique étant entrée en Syrie pour désarmer les Français et rétablir l’ordre - le raidit sur les positions les plus répressives, sans que le ministre de l’Intérieur Adrien Tixier*, lui aussi socialiste et plus encore patriote français, puisse le raisonner. Il tenta jusqu’au bout d’obtenir la condamnation à mort de Ferhat Abbas et, jusqu’après l’amnistie votée en mars 1946, ne fit aucun effort pour tempérer la rigueur homicide des tribunaux militaires qui firent exécuter jusqu’en janvier 1947. Seulement 11 % de condamnés furent finalement amnistiés.
Chataigneau quitta ses fonctions de gouverneur général en janvier 1948. Les milieux coloniaux, tout particulièrement le maire de Constantine, le républicain radical René Mayer, conduisaient la campagne avec virulence contre « Chataigneau ben Mohamed, fossoyeur général de l’Algérie », ne se satisfaisant plus de son paternalisme diplomatique et dénonçant son positionnement comme dangereusement libéral. La direction de la SFIO se plia à cette exigence en appelant, pour le remplacer, une figure du parti, homme à poigne portant haut le républicanisme, M.-E. Naegelen*, dont la mission était d’appliquer de manière plus restrictive le statut de l’Algérie voté en 1947.
Yves Chataigneau fut nommé immédiatement ambassadeur de France à Moscou (il avait accédé au titre d’ambassadeur un an plus tôt), ce qui représentait une belle suite de carrière ; il y déploya ses talents de diplomate et de linguiste. De retour à Paris en janvier 1952 où il n’avait plus résidé réellement depuis douze ans, il renouvela son adhésion à la SFIO et dirigea, jusqu’en 1961, le Bureau pour le développement de la production agricole Outre-Mer, établissement public tourné vers le monde tropical. Il était membre de l’Académie des sciences d’Outre-Mer (ex-Académie des sciences coloniales).
Il avait été fait grand officier de la Légion d’honneur le 21 février 1948.

Pour citer cet article :
https://maitron.fr/spip.php?article19589, notice CHATAIGNEAU Yves, Jean-Joseph [Dictionnaire Algérie] par René Gallissot, Jean-Louis Planche, version mise en ligne le 25 octobre 2008, dernière modification le 1er février 2014.

Par René Gallissot, Jean-Louis Planche

SOURCES : Arch. Nat., 4AG/68. — V. Auriol, Journal du Septennat, Paris, Colin, 1970-1980. — M. Laxenaire et B. Zimmermann, Retours de mémoires sur l’Algérie, Saint-Denis, Bouchène, 2003. — J.-L. Planche, Sétif 1945, Perrin, 2006. — Entretiens avec Gilles Morin, fonds documentaire de la SFIO, OURS, Paris. — État civil de Vouillé, pas de mention de mariage.

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