CHAVROT Lucien, François

Par Éric Belouet

Né le 24 mars 1925 à Champier (Isère), mort le 22 juin 2019 à
Coublevie (Isère) ; commis épicier, manœuvre, galochier, ouvrier fraiseur ; militant jociste, permanent de la JOC (1946-1949) ; syndicaliste CFTC (1950-1951), puis CGT à partir de 1951, membre du comité exécutif (1952-1979), du bureau (1952-1976), secrétaire (1961-1964) et secrétaire général adjoint (1964-1973) de la Fédération CGT des travailleurs de la métallurgie ; militant du MPF, du MLP puis du PCF.

Lucien Chavrot à Brisbane en 1964.
Lucien Chavrot à Brisbane en 1964.
[Coll. privée Lucien Chavrot]

Né d’un père galochier, sans engagement militant mais aux opinions très marquées à gauche, et d’une mère tisseuse en soierie, Lucien Chavrot avait une sœur née en 1914. Il fréquenta l’école communale de Champier de 1930 à 1939 et obtint le certificat d’études primaires en 1937. Il aurait aimé poursuivre ses études mais l’école primaire supérieure se trouvait à La Côte-Saint-André, le chef-lieu de canton distant de 10 km, et il n’y avait pas de moyen de transport permettant d’effectuer quotidiennement l’aller-retour. Ses parents n’ayant pas les moyens de lui payer l’internat, il commença à travailler en avril 1939 comme commis épicier dans la banlieue lyonnaise jusqu’en décembre 1941, fut OS dans une entreprise métallurgique à Saint-Genis-Laval (Rhône) de décembre 1941 à juillet 1942, puis manœuvre aux Entrepôts et docks lyonnais (alimentation), à Lyon-Vaise de juillet 1942 à novembre 1943, avec des conditions de travail très difficiles : « Lavage des fûts, les pieds dans l’eau, la tête dans la vapeur et pas grand-chose dans l’estomac... et 24 km aller-retour en vélo pour me rendre au travail et en revenir. » (Témoignage de l’intéressé) Son père, veuf depuis 1941, lui ayant alors proposé de travailler avec lui, il revint à Champier en novembre 1943 et y resta jusqu’en mai 1945, date à laquelle il devint monteur en galoches chez Aizac, un atelier du quartier de la Guillotière, à Lyon, employant une quinzaine d’ouvriers.

Lucien Chavrot avait adhéré à la JOC au début de l’année 1940, un engagement selon lui « fortement motivé par une situation vécue comme profondément injuste : privation de la possibilité d’études ou d’apprentissage, travaux pénibles sans qualification ni intérêt » (Ibid.). Il militait au sein de la section de Saint-Genis-Laval et participa jusqu’en novembre 1943 à quelques réunions de la fédération de Lyon, mais sans y assumer de responsabilités. Au cours des dix-huit mois qu’il passa au Champier, où la JOC était absente, il n’eut plus de contacts directs avec elle, mais renoua avec le militantisme jociste après son retour à Lyon en mai 1945. Sollicité par le secrétariat général de ce mouvement pour en devenir permanent, il prit ses nouvelles fonctions en avril 1946 et fut d’abord chargé de Lyon et de son agglomération avant de devenir l’un des responsables, au nombre de quatre ou cinq, de la province jociste du Sud-Est qui épousait sensiblement les contours de l’actuelle région Rhône-Alpes. Il assuma cette responsabilité jusqu’à son départ de la JOC en septembre 1949.

D’octobre 1949 à avril 1950, il suivit un stage de formation professionnelle accélérée (FPA) à la SIGMA, entreprise de mécanique à Villeurbanne (Rhône) et obtint le certificat de fin de stage de fraisage qui lui permettait de prétendre à la qualification de P1. Il se maria le 15 avril 1950 avec Marie Bernard, fille d’agriculteurs du Mottier (Isère), secrétaire sténodactylo à l’usine de tissage de cette commune, qui, contrairement à lui, n’avait pas eu d’engagement militant avant son mariage ; le couple eut trois fils (1951, 1957 et 1958). Il adhéra au Mouvement populaire des familles (MPF), dont il suivit en 1950 l’évolution en Mouvement de libération du peuple (MLP).

Après avoir passé avec succès l’essai de P1, il fut embauché en mai 1950 chez Berliet, à Vénissieux (Rhône), affecté à l’atelier d’entretien fonderie. Il adhéra d’abord à la CFTC et fut délégué à l’hygiène et à la sécurité pour la fonderie. L’atelier occupait alors une cinquantaine d’ouvriers de toutes professions (tourneurs, fraiseurs, ajusteurs, chaudronniers, soudeurs, électriciens...) et était un bastion de la CGT. Mais rapidement, des désaccords apparurent sur l’orientation de l’activité syndicale, en particulier sur l’unité d’action, entre lui et les dirigeants du syndicat et de l’UD, créant une situation conflictuelle permanente. Lucien Chavrot y mit fin en juin 1951 en quittant la CFTC pour rejoindre la CGT. « Le comportement des militants de la CGT à mon égard a fortement contribué - outre bien entendu les grandes lignes de l’orientation de l’activité du syndicat - à motiver ma demande d’adhésion à la CGT, dont j’ai vraiment découvert dans cette période ce qu’elle représentait dans le mouvement ouvrier, me faisant passer ainsi d’une vision très idéalisée de celui-ci, entretenue à la JOC, à un vécu et à une compréhension beaucoup plus concrets et réalistes  », écrivait-il en 1999 pour justifier ce choix.

Très vite, Lucien Chavrot assuma des responsabilités syndicales au sein de sa nouvelle organisation : délégué du personnel, délégué au comité d’établissement, secrétaire du comité d’entreprise... Selon son témoignage, la rapidité de cet accès aux responsabilités s’expliquait par la situation que connaissait Berliet à cette époque : à la suite de la levée en 1949 du séquestre de l’entreprise - appliqué à la Libération pour cause de collaboration avec l’ennemi et de condamnation de ses dirigeants - qui préludait au retour de Paul Berliet à la direction, plusieurs responsables de la CGT avaient été licenciés et il fallait pourvoir à leur remplacement.

Promu secrétaire général du syndicat des métaux de Vénissieux, auquel était rattachée la section syndicale Berliet, Lucien Chavrot fut élu au comité exécutif et au bureau de la Fédération des travailleurs de la métallurgie (FTM) lors de son XVIIIe congrès (Lyon, 14-18 octobre 1952). Devenant ainsi permanent au siège de la FTM, il déménagea avec sa famille à Genneviliers (Seine, Hauts-de-Seine) où il vécut sans interruption jusqu’en 1985. Au sein du bureau fédéral, il fut chargé d’une branche industrielle (matériel roulant de chemin de fer et constructions mécaniques) avant de devenir secrétaire à l’issue du XXIIe congrès (1961), en charge de la propagande, puis secrétaire général adjoint à l’issue du XXIVe (Issy-les-Moulineaux, 21-25 novembre 1964), responsabilité qu’il assuma jusqu’en 1973. De cette date jusqu’à son départ à la retraite en 1985, il travailla au Service confédéral de l’action revendicative et de la politique contractuelle de la CGT, d’abord comme responsable des questions de conditions de travail, de durée du travail, de salaires et de classifications, puis, à partir de juillet 1982, comme responsable de l’ensemble du service. Parallèlement, il demeura membre du bureau de la FTM jusqu’en 1976 et de sa commission exécutive jusqu’en 1979.

Permanent syndical pendant trente-trois ans, Lucien Chavrot fut amené à exercer de nombreuses responsabilités de représentation de la CGT. Il siégea ainsi au Conseil économique et social de 1962 à 1964 (section « Production industrielle et de l’énergie ») et de 1975 à 1977 (section « Travail et relations professionnelles »), participa à plusieurs commissions du Plan de 1970 à 1985, à la Commission supérieure des conventions collectives, devenue Commission supérieure de la négociation collective, durant une douzaine d’années et fut membre du conseil d’administration de l’Agence nationale pour l’amélioration des conditions de travail (ANACT) de sa création en 1974 jusqu’en 1985. Il participa en outre aux négociations paritaires nationales, notamment avec l’Union des industries métallurgiques et minières (UIMM) en 1968 sur les salaires, les classifications professionnelles, les conventions collectives, et avec le CNPF en 1973 sur la réduction du temps de travail et sur les conditions de travail.

Les sujets liés aux conditions de travail le passionnaient et il s’y investit beaucoup, rédigeant de nombreux textes pour les publications de la CGT (notamment Le Peuple) et pour des publications extérieures telles que La Revue socialiste, Économie et politique, Après-demain (Ligue des droits de l’Homme), Les Annales des Mines (anciens élèves de l’école des Mines)... Il élabora aussi le premier document confédéral traitant de l’ensemble des aspects des problèmes de conditions de travail et des revendications s’y rapportant (hygiène et sécurité, temps de travail, organisation du travail, incidences des technologies nouvelles, etc.). Ce document devint la plate-forme revendicative intégrée au programme d’action de la Confédération et servit de base de propositions pour les négociations avec le CNPF sur ces sujets en 1972-1973. Toujours sur les mêmes sujets, il participa à des conférences ou rencontres bilatérales au niveau international : conférence internationale à Oslo en 1974, voyage d’étude sous l’égide de l’ANACT avec un représentant de la CFDT en Suède en 1977, participation dans les années 1978-1983 aux travaux d’une Commission européenne siégeant à Luxembourg sur les questions d’hygiène et de sécurité au travail, 4e conférence syndicale européenne à Genève en 1981... Il s’attacha par ailleurs à développer une coopération interdisciplinaire avec des universitaires, ergonomes et autres spécialistes axés sur ces sujets, tels Alain Wisner*, Jacques Frayssinet, Gérard de Bernis*, Rolande Borelly...

Sur le plan politique, Lucien Chavrot avait adhéré au PCF en 1956. Rattaché à la cellule d’entreprise de SAVIEM à Suresnes (Seine, Hauts-de-Seine), il fut membre du comité de section de cette localité pendant environ cinq ans, membre de la section économique du parti pendant une quinzaine d’années, avec la responsabilité d’un groupe de travail sur les conditions de travail, et fut également chargé de cours d’économie politique pendant une quinzaine d’années à l’École centrale d’un mois.

Concernant sa formation militante, Lucien Chavrot avait suivi l’école confédérale d’un mois de la CGT en 1955 ; au PCF, il suivit successivement l’École fédérale (Seine-Ouest) pendant une semaine en 1958, l’école centrale de deux mois en 1959 et l’école centrale de quatre mois en 1963-1964.

Après son départ à la retraite en mars 1985, Lucien Chavrot repartit vivre dans l’Isère avec son épouse en décembre de la même année et demeura un militant actif. En 1999, sur le plan syndical, il assumait la coordination des sections syndicales des retraités de la métallurgie CGT du département, siégeait au bureau de la section syndicale des retraités de RVI Vénissieux (Renault véhicules industriels, ex-Berliet) et faisait partie du conseil et du bureau de l’Union nationale des retraités de la métallurgie CGT. Il fut ensuite, à sa demande, progressivement déchargé de certaines responsabilités, mais était toujours, en 2007, adhérent de la section syndicale des retraités de RVI Vénissieux et continuait à prendre part aux activités des autres sections syndicales de retraités de l’Isère. Sur le plan politique, il était, en 1999 comme en 2007, responsable du collectif « retraités » de la fédération PCF de l’Isère et membre du collectif national.

Son épouse, décédée le 9 avril 1998, travailla pendant vingt-cinq ans à l’Office public municipal d’HLM de Gennevilliers, y exerçant une activité syndicale, et termina sa carrière professionnelle comme attachée de direction responsable du service travaux. Elle était également membre du PCF mais n’y avait pas de responsabilité.

Le fils aîné de Lucien Chavrot, Claude, cadre à EDF, fut permanent syndical au sein du Groupement national des cadres (GNC) de la Fédération CGT de l’énergie, devenue Fédération des mines et de l’énergie, et militait au Parti communiste. En 2007, il était depuis plusieurs années maire adjoint de Gennevilliers, chargé notamment de la santé. Ses deux autres fils étaient instituteurs.

Lucien Chavrot avait été fait chevalier de l’Ordre national du Mérite en 1986.

Pour citer cet article :
https://maitron.fr/spip.php?article19736, notice CHAVROT Lucien, François par Éric Belouet, version mise en ligne le 25 octobre 2008, dernière modification le 6 janvier 2020.

Par Éric Belouet

Lucien Chavrot à Brisbane en 1964.
Lucien Chavrot à Brisbane en 1964.
[Coll. privée Lucien Chavrot]
Lucien Chavrot à Montbéliard lors d'une grève Peugeot en 1965.
Lucien Chavrot à Montbéliard lors d’une grève Peugeot en 1965.
[Coll. privée Lucien Chavrot]

ŒUVRE : Nombreux articles dans les périodiques cités.

SOURCES : Arch. JOC (SG) : fichier des anciens permanents. — J. Varin, Les Hommes du métal, FTM-CGT et Éditions Messidor, 1986, p. 236 et 265. — Les Responsables de la Fédération de l’Isère du PCF, site Internet, 2000. — Témoignage de l’intéressé, mars 1999 et juillet 2007. — Notes d’André Caudron. — Fichier numérique INSEE des décès depuis 1970 (accès geneanet).

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