CHENU Marie-Dominique [CHENU Marcel, dit]

Par Hervé Serry

Né le 7 janvier 1895 à Soisy-sur-Seine (Seine-et-Oise, Essonne), mort le 11 février 1990 à Paris ; dominicain, thomiste et maître en histoire médiévale ; régent des facultés du Saulchoir (1932-1942), professeur à l’EPHE et à l’Institut catholique de Paris ; théologien de l’effort missionnaire en milieu ouvrier, proche des prêtres ouvriers.

Marcel Chenu, dont le père était un petit industriel, entra à l’âge de dix-huit ans dans l’ordre des Frères-Précheurs où il fut prénommé Marie-Dominique. Sa formation, d’abord au couvent d’études du Saulchoir de Kain en Belgique, puis, du fait de la guerre, à l’Angelicum à Rome (de 1914 à 1920), fut des plus brillantes. Elle s’acheva par une thèse sur la contemplation chez Saint Thomas ; une dimension contemplative importante dans sa vocation et sa vie de théologien. Formé à une scolastique traditionnelle, Chenu sut s’en détacher. Alors que son maître, l’éminent thomiste Réginald Garrigou-Lagrange le voyait à ses côtés au Saint-Siège, il choisit de demeurer au Saulchoir. Ses enseignements, qui, de manière originale, concernèrent d’abord les premiers temps de la scolastique et l’histoire des doctrines, lui conférèrent rapidement une solide réputation que confirma bientôt l’animation du Bulletin thomiste (1924) puis de la Revue des sciences philosophiques et théologiques (1927-1934). En 1932, il fut nommé régent des Facultés du Saulchoir. Sous sa férule, ce studium prestigieux gagna encore en reconnaissance. Il obtint le rang de Faculté (1932), puis celui d’Université pontificale (1937). Une liturgie et une spiritualité novatrice et ouverte s’y épanouirent. De plus, Chenu sut fédérer les plus brillants des jeunes théologiens, ainsi Marie-Joseph Congar.

Par ailleurs, sans délaisser la période médiévale, il voulut renouveler le thomisme, c’est-à-dire l’inscription contemporaine du catholicisme. Un théologien « présent à son temps » doit considérer simultanément l’historicité de la réalité catholique, liée à des évènements dont Dieu participe, et une incarnation du Christ dans l’homme, orientant l’action temporelle de chacun. La crise économique des années 1930, la victoire du Front populaire, la montée des périls internationaux entrèrent en résonance avec les réflexions sur la place sociale de l’École, autour, notamment, de l’Action catholique.

En 1937, cette conception vivante d’un renouveau thomiste, le père Chenu l’exprima dans Une école de théologie : Le Saulchoir, une brochure hors commerce. Elle heurta l’autorité centrale et fut mise à l’index en 1942. Chenu fut contraint de quitter la direction du Saulchoir. Accusé d’immanentisme ou de modernisme, il aurait fait de l’expérience religieuse une clé du dogme. En effet, avec ce texte, il défendait l’idée qu’une « théologie digne de ce nom, c’est une spiritualité qui a trouvé des instruments rationnels adéquats à son expérience religieuse ». Il contestait l’usage logicien et autoritariste du thomisme et une conception intellectualiste de la foi. La théologie et la foi sont liées et doivent être rapporté aux conditions historiques pour s’incarner dans le temporel.

Réprouvé, il poursuivit son œuvre engagée, où militantisme et théologie se croisaient sans cesse à la faveur d’une rare qualité d’animateur inlassablement mobilisée. À la demande de Gabriel Le Bras, il enseigna à l’École pratique des hautes études de 1944 à 1951. La « Dimension nouvelle de la Chrétienté » (La Vie intellectuelle, 25 décembre 1937) qu’il théorisa et défendit s’arrime sur le mouvement missionnaire spécialisé. Dès avant-guerre, il avait invité « La Jeunesse ouvrière chrétienne au Saulchoir » (L’Année dominicaine, mai 1936), puis il s’engagea au côté de la Mission de France, créée en 1942, et de la Mission de Paris des abbés Godin et Daniel, auteurs de France pays de mission ? (1943). En 1947, il donna des cours aux Semaines sociales (Esprit, janvier 1952 et Pour une théologie du travail, 1955), puis il s’engagea au côté des prêtres-ouvriers. Selon Chenu, l’« Église est en état de mission » (1947) et elle doit considérer le renouvellement des structures sociales si elle veut incarner une parole crédible. Il apporta son soutien à la communauté Jeunesse de l’Église de Maurice Montuclard, premier condamné par l’Église, en 1953, d’une longue série. L’immersion que prônaient les prêtres-ouvriers relevait d’une même logique s’efforçant d’élaborer, avec Chenu, une « théologie de la lutte des classes ». L’encyclique Humani generis (août 1950), qui dénonçait notamment la « nouvelle théologie » française, l’historicisme ou l’évolutionnisme de Teilhard de Chardin, signifiait l’étroitesse de la marge de manœuvre laissée, en cette fin de pontificat de Pie XII, à l’avant-garde des penseurs et des militants catholiques. Si ces tumultes participaient de l’histoire longue de l’intransigeantisme, ils répondaient au contexte de la Guerre froide et de la décolonisation. Marie-Dominique Chenu récusa l’expédition française en Indochine, dont il nia qu’elle fût une « croisade pour la défense de la civilisation "chrétienne" », puis s’opposa à la bombe atomique en signant l’Appel de Stockholm (1950). Son refus de l’anticommunisme fut une dénonciation de l’usage politique de l’Évangile. Pour les progressistes chrétiens, les idées du théologien dominicain étaient une source d’inspiration. Il fut ainsi proche de Masses ouvrières du père Albert Bouche*, écrivit dans Position, le journal de l’Union des Chrétiens progressistes (UCP), puis, œuvra étroitement et avec les pères Boisselot, Desroches et Robert ou encore Ella Sauvageot, à Quinzaine, le haut lieu du débat des catholiques et des marxistes. Lors de la « crise » des prêtres-ouvriers, divisant le mouvement entre les « soumis », ceux qui acceptèrent l’interdiction hiérarchique de rester en usine, ou les « insoumis », Chenu apporta sa caution théologique à la défense de ce sacerdoce au travail qu’il qualifia de « vraie évangélisation » (La Vie intellectuelle, 1er février 1954). Comme d’autres religieux jugés trop proches des prêtres-ouvriers (et marxisants), il fut condamné. La Quinzaine le fut à son tour l’année suivante. Ce modèle missionnaire, dont l’articulation de sa dimension politique à l’Église posa toujours problème - pour ses acteurs et pour la hiérarchie -, en fut durement atteint.

Dans ses premiers temps, le Concile de Vatican II (1959-1965), et son aggiornamento voulu par Jean XXIII, lancèrent un « Message à tous les hommes » (1962) dont, indirectement, Chenu avait influencé le contenu. Malgré sa notoriété, le dominicain deux fois sanctionné n’avait pas été officiellement convié aux débats. Il y participa en coulisse comme expert privé d’un évêque africain, Mgr Rolland, signe d’une marginalité dans laquelle il était maintenu. La constitution pastorale Gaudium et Spes et « les signes des temps » qu’elle mentionnait, empruntèrent à l’attention missionnaire et à l’incarnation telles que Chenu les avait conçues. Après Vatican II, lui qui n’avait jamais délaissé la recherche et l’écriture, reprit l’enseignement au sein de l’Institut catholique de Paris, et publia près de trois cents articles et plusieurs livres dont La « Doctrine sociale » de l’Église comme idéologie (1979).

Pour citer cet article :
https://maitron.fr/spip.php?article19781, notice CHENU Marie-Dominique [CHENU Marcel, dit] par Hervé Serry, version mise en ligne le 25 octobre 2008, dernière modification le 2 décembre 2008.

Par Hervé Serry

ŒUVRE CHOISIE : Une école de théologie : Le Saulchoir, Cerf, [1937] 1985 (avec des études de G. Alberigo, Ét. Fouilloux, J. Ladrière, J.-P. Jossua). — Saint-Thomas d’Aquin et la théologie, Seuil, 1957. — La Parole de Dieu, Cerf, 1964. — Jacques Duquesne interroge le père Chenu, Le Centurion, 1975. — Notes quotidiennes au Concile. Journal de Vatican II (1962-1963), Cerf, 1995.

SOURCES : Étienne Fouilloux, Une Église en quête de liberté. La pensée catholique française entre modernisme et Vatican II (1914-1962), Desclée, 1998. — Yvon Tranvouez, Catholiques et communistes. La crise du progressisme chrétien (1950-1955), Cerf, 2000. — François Leprieur, Quand Rome condamne. Dominicains et prêtres-ouvriers, Plon-Cerf, 1990. — Joseph Doré, « Un itinéraire témoin. Marie-Dominique Chenu », Les Catholiques français et l’héritage de 1789, Beauchesne, 1989. — Marie-Dominique Chenu. Moyen-Âge et modernité, Cerf, 1997. — Yves Congar, « Le père M.-D. Chenu », Bilan de la théologie du XXe siècle, t. 2, Casterman, 1970.

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