GRUMBACH Étienne dit Tiennot

Par Daniel Richter

Né le 19 mai 1939 à Paris (XVIIe), mort le 17 août 2013 à Paris ; universitaire et avocat de droit social, membre de la direction et président du SAF 1978-1994, bâtonnier du barreau de Versailles 1986-1987, élu au CNB (1996-2002), directeur de l’ISST de Sceaux ; militant « radical socialiste » (1955-1958), PSA (1959), PSU (1960-1962), « pied-rouge » en Algérie (1962-1964), UEC (1965-1966), UJCML (1966-1968), VLR (1969-1971).

Tiennot Grumbach

Étienne Grumbach était le second enfant d’une famille qui en comptait trois. Son père Pierre, Neptalie, Alexandre Grumbach (1900-1977), issu d’une famille juive d’Alsace et du Territoire de Belfort qui quitta cette région pour rester française après la défaite de 1870. Son grand-père, Lazare Grumbach, partit au Brésil où il fonda une entreprise d’importation de produits français, la « Casa Grumbach », à São Paulo. Il fut décoré de la Légion d’honneur pour service rendu à la communauté française du Brésil. Pierre Grumbach, élevé au Brésil, prit la suite en exerçant la profession de représentant pour le compte de la Société française d’exportation et de représentation (SFER) dont le siège se situait à Paris. Cette société était spécialisée dans les produits haut de gamme. Ce fut en revenant en France pour effectuer son service militaire que Pierre Grumbach rencontra Marcelle, Rose Mendès France (1909-2003) qu’il épousa. Celle-ci, sœur de Pierre Mendès France (1907-1982), descendait d’une famille juive portugaise installée à Bordeaux (Gironde) depuis le XVIIe siècle. Son père, Cerf Mendès France (1874-1957), libre penseur et dreyfusard, s’installa dans le quartier du Sentier à Paris où il fonda sa propre affaire de textile. Par la suite, le frère aîné de Tiennot Grumbach, Didier, racheta les parts de son oncle et prit la direction de l’entreprise. Le milieu familial était de tradition fortement laïque, patriote, sans attache religieuse, situé à gauche du côté des Mendès France, plus anticommuniste du côté des Grumbach. Les deux garçons du couple, Didier et Étienne, furent cependant circoncis à leur naissance.

Au début du second conflit mondial, après la défaite française, les parents d’Étienne Grumbach se déplacèrent avec leurs enfants dans la zone sud non occupée par les Allemands, d’abord à Nice (Alpes-Maritimes) puis dans la région toulousaine (Haute-Garonne). En 1942, ils prirent la décision de sauver les deux garçons des persécutions nazies en les convertissant à la religion catholique et en changeant leur nom en Grandlac. Ils furent placés dans un home d’enfants à Font-Romeu (Pyrénées-Orientales), dénommé « Y SEN BE », traduit du catalan par « Je suis bien ». Les deux sœurs, Édith et Suzanne Canard, qui avaient pris en charge ce lieu, accueillirent plusieurs enfants cachés d’origine juive. Elles eurent une grande influence sur Étienne, moins sur son frère aîné plus âgé et déjà conscient d’où il venait. Étienne fut fortement imprégné par la foi et les rituels catholiques que lui inculquèrent entre 1942 et 1945 Édith et Suzanne Canard qu’il appelait « ses tantes ». Il en fut marqué toute sa vie. Après la guerre, la famille regroupée, il continua à pratiquer avec ferveur la religion catholique jusque fort tard dans sa jeunesse. Ses parents, laïques, l’acceptèrent sans problème.

Sous le nom de Grandlac mais avec son surnom de Tiennot qui allait désormais lui tenir lieu de prénom, il suivit sa scolarité primaire dans une école privée, le Cours Hatmer (Paris XVIe), proche du domicile des parents. Lorsqu’il intégra en sixième le lycée Janson de Sailly à Paris, il reprit le nom de Grumbach comme son frère l’avait déjà fait précédemment dans le même établissement. À partir de la troisième quelques interpellations antisémites lui firent découvrir ses origines. Après un premier échec, il passa avec succès le baccalauréat en 1958. Il obtint d’abord un DES d’économie puis une licence de droit en 1962, un diplôme d’études supérieures de sciences politiques en 1964 à Alger, un autre DES de droit privé, option droit social, en 1972 à Paris et, toujours la même année, il décrocha le CAPA avec une prestation de serment en tant qu’avocat le 13 décembre 1972. À cette occasion, son oncle, Pierre Mendes France, lui offrit sa robe d’avocat. Enfin, il présenta une thèse d’état sur travaux en juin 1980 à l’Université Paris IX Dauphine.

Tiennot Grumbach commença son activité professionnelle dans le tourisme populaire, il fut en particulier (1960) salarié de l’agence « Voir et connaître » puis employé par le ministère du Tourisme en construction à Alger en 1962. Il fut ensuite, en 1963-1964, assistant à l’Université d’Alger. Il décrocha un poste d’assistant de droit public à Paris au début de l’année 1965, puis à Paris IX Dauphine en 1970. Il devint maître de conférences en 1989. Comme avocat, il ouvrit plusieurs cabinets qui fonctionnèrent successivement ou simultanément, tous dans les Yvelines, à Maurepas, Mantes-la-Jolie et Montigny-le-Bretonneux, la dernière dénomination étant « Grumbach et associés ». Il fut du 1er janvier 1986 au 31 décembre 1987 bâtonnier du Barreau de Versailles (Yvelines) et présida l’Institut des sciences sociales et du travail (ISST) de Sceaux (Hauts-de-Seine) durant quatre ans autour des années 2000.

Au milieu des années cinquante, le père de Tiennot Grumbach s’absentait de plus en plus souvent compte tenu à la fois de ses activités professionnelles d’import-export à l’international et de difficultés relationnelles avec son épouse. L’influence de son oncle Pierre Mendes France devint alors prépondérante. Il emmena son neveu, accompagné de son meilleur ami du lycée Janson de Sailly, Jean-Paul Ribes, à des réunions politiques et congrès. Tiennot Grumbach adhéra à l’Association parisienne des étudiants radicaux socialistes (APERS). Il en fut membre du bureau, président de la section lycées et enfin vice-président (1958). Il contribua au journal La Jeune Tribune. Au lycée Janson de Sailly, il construisit en compagnie de Jean-Paul Ribes l’unité entre jeunes chrétiens et jeunes communistes au sein d’un « comité pour la paix en Algérie » qui ne dédaignait pas faire le coup-de-poing. André Senik, représentant des « prépas » (classes préparatoires des lycées) au bureau national de l’Union des étudiants communistes (UEC), convainquit les deux amis de participer au VIe Festival mondial de la jeunesse démocratique (FMJD) à Moscou (28 juillet-6 août 1957). Tiennot Grumbach y rencontra Charles Dusnasio (1927-2007), dit « Charlot », métallurgiste, issu de la JOC niçoise, militant syndicaliste CGT et surtout associatif, tourné vers la réalisation de projets importants en faveur des loisirs de la jeunesse. Il en découla une étroite et durable relation entre les deux hommes. Elle amena Tiennot Grumbach à participer aux Jeunes amitiés internationales (JAJ) et plus tard à la Fédération nationale des clubs de loisirs (FNCLAJ) dont le Relais international de la jeunesse à Poissy (Yvelines) qui fut l’un des fleurons. Dans la foulée du FMJD de Moscou, Tiennot Grumbach se rendit les 24 et 25 mars 1958 à Stockholm pour l’assemblée constitutive du comité international préparatoire du festival suivant.

Tiennot Grumbach suivit Pierre Mendes France au Parti socialiste autonome (PSA) en 1958 puis au Parti socialiste unifié (PSU) en 1960. Il adhéra à la section du XVIe arrondissement de Paris. Lorsqu’en novembre 1960 un secrétariat national des Étudiants socialistes unifiés (ESU) de sept membres se créa sous la direction de Lucien Sfez, Tiennot Grumbach y occupa la fonction de chargé des relations extérieures. Cette position l’amena à se trouver en première ligne de la résistance algérienne et plus spécifiquement les jeunes du FLN. Il participa aux côtés de Jean-Jacques Porchez à plusieurs rencontres impliquant les réseaux d’aide aux Algériens. La multiplication des arrestations touchant des membres supposés du groupe Nizan et des réseaux Jeanson conduisit Tiennot Grumbach à se tenir un temps à l’écart sur les conseils de ses camarades du PSU. Il fut accueilli à Louviers dans la maison familiale des Mendès France en toute connaissance de cause. Dans la foulée du putsch d’Alger (22 avril 1961), il contribua fin 1961 avec notamment Laurent Schwartz, Pierre Vidal Naquet, Alain Krivine, Jean-Louis Peninou et Bernard Kouchner au lancement du Front universitaire antifasciste (FUA).

Après les accords d’Évian en mars 1962, Jean-Paul Ribes et Tiennot Grumbach partirent dès juillet en Algérie, ce dernier étant rejoint par sa femme sa fille. Compte tenu de ses engagements dans le tourisme, Étienne Grumbach intégra d’abord l’Office du tourisme algérien en cours de constitution. Des divergences, alors qu’il préparait le festival de la jeunesse du monde entier à Sidi Ferruch, l’amenèrent à quitter ce poste. Il fut alors embauché à l’Institut de la planification en tant que formateur, rejoignant ainsi Jean-Paul Ribes. Dans ce cadre, ils invitèrent Ernesto Che Guevara, le leader cubain, comme conférencier auquel ils servirent de traducteurs (juin 1963). Celui-ci les invita à Cuba et les y emmena, ils y restèrent trois semaines après lesquelles ils rentrèrent en Algérie. Aux rencontres de Sidi Ferruch (été 1964) Tiennot Grumbach fit connaissance de Robert Linhart et de son épouse, auxquels il fit visiter avec des étudiants en agronomie l’Algérie des campagnes et de l’autogestion. Les deux personnalités se lièrent d’une solide amitié.

À la fin 1964, Tiennot Grumbach rejoignit la France afin de régler des problèmes familiaux dont son divorce. Compte tenu des relations qu’il avait nouées avec des jeunes du FLN dont certains avaient été proches du Parti communiste algérien (PCA), il décida de s’engager du côté des organisations du PCF, la JC et l’UEC. Ayant refusé un emploi à Loisir-Vacance-Voyage (LVJ), il reprit ses études tout en ayant un poste d’assistant. Il ajouta également une corde à son arc en exerçant comme conducteur de machine offset dans une imprimerie. Membre du comité de rédaction du nouveau Clarté, organe de l’UEC, sous le pseudonyme G. Tiennot, il entra de plain-pied dans les soubresauts que connut cette formation. Face à des militants d’extrême droite, il défendit les locaux de Clarté en compagnie de Pierre Goldman (1944-1979), un des responsables du service d’ordre de l’UEC. Poursuivant ses activités dans le domaine des loisirs, il eut l’occasion, juste avant la révolution culturelle, d’effectuer un voyage de trois semaines en Chine.

Lorsque le PCF parvint à évincer la direction de l’UEC dite « italienne » en raison de sa proximité avec le Parti communiste italien (PCI), Tiennot Grumbach se vit proposer d’entrer au secrétariat de l’UEC, par Guy Hermier, ce qu’il refusa. Avec Robert Linhart, il prépara la probable scission de l’UEC. Ils créèrent un club « Le centre ». Après, d’un côté, l’annonce officielle du lancement de la Grande révolution culturelle prolétarienne (GRPC) par les autorités chinoises et, d’un autre côté, la dissolution du secteur « lettres » de l’UEC à la Sorbonne animé par Alain Krivine, il fut aux côtés de Robert Linhart et Benny Lévy l’un des huit fondateurs de l’Union des jeunesses communistes marxistes léninistes (UJCML). Il était considéré comme « ulmard d’honneur » par ses camarades élèves de l’École normale supérieure de la rue d’Ulm à Paris. Secondé par Jean-Pierre Le Dantec, il fut chargé de coordonner l’activité des Comités Vietnam de base (CVB). Il se distingua par des coups d’éclats contre les organisations d’extrême droite qui défendaient l’intervention américaine au Vietnam. En organisant les groupes liés aux CVB, il favorisa l’émergence d’une génération de militants dans les lycées, tel Daniel Labbé au lycée Buffon à Paris, qu’il retrouva plus tard en tant que secrétaire de la CFDT Renault-Billancourt. Les maoïstes de l’UJCML ne furent pas partie prenante du mouvement étudiant en mai-juin 1968, étant entièrement tournés vers les grèves ouvrières. Tiennot Grumbach était pris inlassablement par le travail qu’il effectuait dans l’imprimerie. Il assurait la fabrication et la diffusion des journaux comme Servir le peuple qui se transforma en La Cause du peuple quotidien. Il participa à l’une des marches du quartier latin jusqu’aux usines Renault-Billancourt. Il fut l’un des principaux organisateurs des obsèques d’un jeune lycéen, Gilles Tautin, mort noyé à Meulan (Yvelines) en fuyant devant les forces de police lors d’une manifestation consécutive à l’appel de l’UJCML et du Mouvement du 22 mars pour empêcher la reprise du travail à Renault-Flins.

Après la dissolution des organisations d’extrême gauche (12 juin 1968) par le gouvernement Pompidou, les divergences internes conduisirent à l’éclatement de l’UJCML. Tiennot Grumbach affronta pour la deuxième fois Robert Linhart, en dépit de leur complicité, dénonçant au cours de vifs débats les risques de militarisation de l’organisation. Tiennot Grumbach, comme Robert Linhart, s’était « établi » à l’usine Citroën, quai de Javel à Paris. Il avait aussi tenté de le faire chez Renault. Cet établissement sur la chaîne des DS 19 ne dura que trois mois au bout desquels il fut licencié. Il continua ensuite à animer de l’extérieur le Comité d’action Citroën. Un temps attiré par le Parti communiste marxiste léniniste de France (PCMLF), Tiennot Grumbach s’en éloigna rapidement. À l’occasion d’une initiative de la Gauche prolétarienne (GP), où il s’était rendu en observateur, il retrouva Roland Castro qui avait fondé un journal, Vive la révolution, et un groupe, Vive le communisme, à la faculté de Nanterre (Hauts-de-Seine). De leurs efforts communs naquit à l’automne 1969 Vive la Révolution (VLR) avec deux organes, l’un éponyme, l’autre appelé Tout ! ce que nous voulons « Tout » selon le mot d’ordre de Lotta Continua. Deux librairies à Paris, Git-le-Cœur, dont Tiennot Grumbach fut le gérant, puis La Commune constituaient un point d’appui essentiel pour VLR de même que la réflexion et la pratique du groupe italien Lotta Continua. Les renseignements généraux évaluèrent les effectifs de VLR à 500 sympathisant(e)s dont 250 militant(e)s. Ils tentèrent de suivre les faits et gestes principaux de Tiennot Grumbach, notant soigneusement la liste des interpellations dont il fut l’objet.

Celui-ci prit la décision de concentrer l’action d’un groupe VLR autour de l’usine de Renault-Flins. À partir de plusieurs lieux d’habitations communautaires dans les Yvelines dont celui de Meulan le groupe distribuait un tract La base ouvrière en s’appuyant sur les informations en provenance d’ouvriers et d’ouvrières de l’usine, établis ou non, et des discussions aux portes. Tiennot Grumbach avait mis en place toute une logistique pour être efficace et rapide, les tracts étant tirés dans une voiture cachée dans les bois et équipée d’une ronéo. Cette proximité permit à VLR de dénoncer un trafic d’embauche à Renault-Flins et Simca-Poissy car, sous l’impulsion d’un ancien policier de Triel (Yvelines), tout un réseau rançonnait les travailleurs immigrés qui souhaitaient intégrer les usines automobiles. VLR mena une de ses actions les plus retentissantes le 6 mars 1970 dans les bureaux de l’agence de l’emploi de Meulan, situés à l’intérieur de la mairie, avec pour objectif de récupérer des documents et d’attirer l’attention. Deux des membres du commando furent interpellés et condamnés par la Cour de sûreté de l’État à des peines de prison avec sursis. Cet épilogue convainquit Tiennot Grumbach de devenir avocat. Ce rôle de défenseur, il l’assura quelques mois plus tard en tant que témoin, lors d’un procès mettant en cause le licenciement de l’un des militants de La base ouvrière à Renault-Flins, Henri Giovanni. Le « raid » sur l’agence de l’emploi de Meulan accéléra l’enquête sur le trafic de l’embauche et elle se termina par la condamnation de l’instigateur et plusieurs comparses. L’un des animateurs lycéens de VLR, Richard Deshayes, ayant été défiguré lors d’une manifestation par une grenade émanant de la police, Tiennot Grumbach et Roland Castro décidèrent une autre des actions marquantes du groupe maoïste, l’occupation de la basilique du Sacré-Cœur à Paris. Il en découla treize condamnations.

VLR qui se voulait « bolchevo rigolarde », « mao libertaire », prônant « l’établissement dans la vie » selon les propos de ses deux leaders, connut rapidement des dissensions internes. Les militantes féministes mettaient de plus en plus ouvertement en cause l’attitude des militants dans le journal de l’organisation. Le malaise se renforçait au fur et à mesure que VLR abordait tous les sujets de société. Tiennot Grumbach hésita à vendre devant Renault Flins le numéro 12 de Tout, consacré à l’homosexualité et toutes les sexualités (avril 1971) mais il reconnut plus tard qu’il avait eu tort. À ce moment-là, les luttes sociales jouèrent également un rôle déterminant dans l’évolution de ses positions. À l’occasion des grèves chez Renault au premier semestre 1971 avec affrontements devant les grilles de Renault Flins qui lui valurent une procédure judiciaire pour incitations à la violence (25 juin 1971), Tiennot Grumbach prit conscience qu’un responsable syndical tel que Paul Rousselin, le responsable CFDT, maîtrisait beaucoup mieux que les groupes révolutionnaires, l’attitude à prendre lors de mouvements de masse. André Gorz (1923-2007), l’une des deux références intellectuelles majeures pour Tiennot Grumbach, l’autre étant Charles Dusnasio, le convainquit de tirer dans la revue Les Temps Modernes le bilan de son intervention sur Renault-Flins.

VLR décida de se dissoudre au printemps 1971. Tiennot Grumbach négocia l’entrée de plusieurs militants de La Base ouvrière au sein de la CFDT Renault-Flins. Ainsi Michel Chemin qui avait mené une lutte victorieuse, soutenue par VLR, sous une tente au Val-Fourré à Mantes-la-Jolie pour obtenir un logement, devint délégué CFDT. L’intervention dans le Mantois ne cessa pas pour autant. Plusieurs lieux communautaires furent établis à Mantes-la-Jolie au Val-Fourré et à Gargenville. Un collectif d’action culturelle du Val-de-Seine vit le jour au début de l’année 1973. Son siège se situait au domicile de Tiennot Grumbach. Il mena activement campagne en faveur du personnel de LIP. Un journal La Pastille de Mantes vit le jour. Par ailleurs, le recentrage sur les activités universitaires conduisit à des prises de position non moins affirmées avec force. Cinq enseignants à la faculté Dauphine, dont Tiennot Grumbach, firent une grève de la faim dans les locaux de l’université (octobre 1973) pour la défense des sciences humaines, protestant contre la « politique de normalisation de la direction ». Le séminaire de Robert Linhart à l’École normale supérieure dans la seconde moitié des années soixante-dix ainsi que la revue Travail (1983-1991) dont Tiennot Grumbach était membre du comité de rédaction, représentèrent un prolongement très adouci de l’aventure maoïste en France, ouverte cette fois à d’autres sensibilités.

Avocat, Tiennot Grumbach opta d’abord pour le pénal. Juste après son inscription au barreau de Versailles (Yvelines), il fut l’un des quatre défenseurs, en décembre 1974, de Pierre Goldman, accusé du meurtre de deux pharmaciennes lors d’un cambriolage, accusation dont il fut finalement acquitté. Mais, très vite, il se tourna vers le social. Tiennot Grumbach choisit une option qui ne connut pas d’exception : les cabinets « Grumbach et associés » plaidèrent exclusivement pour les salariés, les organisations syndicales, les institutions représentatives du personnel et les associations. Il devint rapidement l’un des meilleurs spécialistes reconnus en matière de défense prud’homale. Il intervint dans tous les domaines du droit social qui donnaient lieu à contentieux qu’il s’agisse des grèves, des conditions de travail, des licenciements économiques, des applications de la législation ou des accords collectifs… Il fut incontestablement de ceux qui firent progresser la jurisprudence en faveur des salariés et de leur représentation collective.

Il maintint des liens particuliers avec la CFDT Renault-Flins pour laquelle il plaida à l’occasion des révoltes des OS durant les années soixante-dix et au début des années quatre-vingt. Symétriquement, dans les Yvelines et toujours dans l’automobile, il intervint à plusieurs reprises pour la CGT Peugeot à Poissy. Il travailla de manière étroite avec les responsables du service juridique confédéral de la CFDT, Jean-Paul Murcier* et son successeur Pierre Lanquetin. Il porta dans les prétoires et dans ses écrits théoriques le « conflit des logiques » tel que l’avait développé Jean-Paul Murcier. Ce dernier fut d’ailleurs avec Jacques Delors l’un des membres du jury présidé par Lucien Sfez, devant lequel Tiennot Grumbach présenta sa thèse. Il appartint au réseau AVEC des avocats qui intervenaient pour la CFDT. Celle-ci le sollicita pour qu’il acceptât de prendre la présidence de l’Institut des sciences sociales et du travail (ISST) de Sceaux (Hauts-de-Seine). Mais les relations avec la CFDT devinrent plus difficiles après le congrès confédéral de Lille (Nord) en 1998, le dernier qui s’appuyait sur le « conflit des logiques ». Tiennot Grumbach critiqua l’évolution des positions de la CFDT, laquelle prit ses distances. Ne se sentant plus soutenu par ceux-là mêmes qui l’avaient porté à prendre cette responsabilité, il démissionna de la présidence de l’ISST de Sceaux avant le terme de son deuxième mandat.

Tiennot Grumbach ne privilégia aucune organisation syndicale. Parmi les grands dossiers qu’il porta, les uns pour la CFDT, les autres pour la CGT, mais aussi avec tout syndicat non lié au patronat. La discrimination vis-à-vis des femmes par rapport aux hommes fut prise en charge avec la CFDT à la Caisse des dépôts et consignations. La discrimination syndicale vis-à-vis des représentants du personnel se fit avec la CGT chez Peugeot à Sochaux (Doubs) ou Snecma en Ile-de-France. En 1997, à l’occasion de la fermeture de l’usine belge de Vilvoorde par la direction de Renault, Tiennot Grumbach plaida pour le Comité de groupe européen (CGE) de l’entreprise. Il obtint la reconnaissance du nécessaire « effet utile » de l’information-consultation préalable de l’institution représentative. Il en découla une directive européenne qui reprit cette jurisprudence.

Tiennot Grumbach s’était rapproché dans les années quatre-vingt-dix de l’Union générale des travailleurs de la Guadeloupe (UGTG) assurant la formation juridique de ses militants. Présent en Guadeloupe en 2009 lors du conflit qui secoua l’île, il apporta son soutien au LKP, très lié avec son leader Élie Domota, secrétaire général de l’UGTG, et travailla sur les accords Bino, conclusion de la lutte, du nom de Jacques Bino syndicaliste tué par balle durant la grève de quarante-six jours. Dernier combat majeur de sa carrière, Tiennot Grumbach avec quatre jeunes avocats, entreprit à partir de 2008, en lien avec le travail de la journaliste Dominique Simonnot, de réhabiliter les mineurs, victimes de la répression lors des grèves de 1948. Ils obtinrent de la Cour d’appel de Versailles en mars 2011, la reconnaissance du caractère discriminatoire et abusif du licenciement de 17 mineurs, avec annulation de leur révocation. Cette procédure entraîna la réhabilitation officielle des mineurs par l’État français en 2014, sous l’impulsion de Christiane Taubira, ministre de la Justice, et en septembre 2016 lors d’une cérémonie de réintégration par la voix du président de la République, François Hollande. Un film de Jean-Luc Reynaud L’honneur des gueules noires (2012), dans lequel apparaît le rôle de Tiennot Grumbach, relate ce combat.

Tiennot Grumbach consacra beaucoup de temps à la formation de milliers de conseillers prud’homaux et conseillers du salarié. Ses qualités pédagogiques étaient très appréciées. Avec la collaboration essentielle de Kamel Berabou, aguerri aux technologies de la communication, il initia autour des années 2010 un site loysel.fr consacré aux jugements prud’homaux les plus significatifs et à leur décryptage. Cette initiative s’inscrivait en complément de l’association Loysel C’est le fait qui fait le droit qu’il créa en juillet 2005. Prenant le relais, l’association Loysel-Tiennot Grumbach créée en février 2014, présidée par Évelyne Serverin, directrice émérite au CNRS, se proposait la mise en œuvre d’initiatives et d’action à destination de militants syndicaux, de juges prud’hommes, d’avocats, de magistrats et d’universitaires tout en promettant d’animer le site loysel.fr. Tiennot Grumbach était avec Évelyne Serverin responsable de la rubrique contentieux et procédure de la Revue de droit du travail (RDT) à laquelle il fournit de nombreux articles. Il fut aussi membre du comité de rédaction de la revue Justices éditée par Dalloz.

Devenu avocat, Tiennot Grumbach s’était d’abord tourné vers le Mouvement d’action judiciaire (MAJ) issu de l’esprit soixante-huitard, puis il avait adhéré en 1975 au Syndicat des avocats de France (SAF) un an après sa création. Cet engagement constant au SAF, organisation classée à gauche dans un milieu plutôt catalogué à droite, et son passé militant à l’extrême gauche qu’il ne renia jamais n’empêchèrent pas Tiennot Grumbach d’être élu par ses pairs, du fait de sa forte personnalité et de ses qualités professionnelles. Il devint bâtonnier de l’ordre des avocats du barreau de Versailles (1986-1987), membre du bureau de la Conférence des bâtonniers (1991-1994) et membre du Conseil national des barreaux (1996-2002) en tant que représentant du collège ordinal. En 1986, Tiennot Grumbach créa la Revue trimestrielle du barreau de Versailles dont il fut directeur de publication, laquelle devint, toujours sous son impulsion la Revue juridique des barreaux à partir du numéro 31 (janvier-mars 1994). Au SAF, il coanima avec Paul Bouaziz, année après année, les colloques de droit social qui se tenaient le plus souvent à l’Université Paris-Dauphine. Il intégra l’instance dirigeante du SAF, le conseil, à sept reprises lors des congrès de Strasbourg (1977 et 1993), Bordeaux (1978), Nice (1981), Port Marly (1991), Caen (1992) et Bobigny (1994). Il fut cinq fois membre du bureau, en tant que trésorier (1978-1979), chargé de la formation (1981-1982) et président (1991-1993). Tout au long de son engagement au SAF, il s’appuya sur une camarade de cheminement, Simone Brunet, avocate au barreau de Poitiers (Vienne) et pilier des publications du syndicat, avec laquelle il entretint une relation personnelle et intime.

Pendant la période de sa présidence, il fit le tour des sections pour renforcer l’influence du SAF sur le terrain ce qui ne constituait pas une pratique courante ; il géra les conséquences compliquées de la fusion des avocats et des conseillers juridiques suite aux conclusions de la première commission Paul Bouchet et de la loi du 10 juillet 1991 ; il mit au débat un texte intitulé Bouillon de culture destiné à nourrir la réflexion à venir, texte qui demeura longtemps une référence du syndicat ; il souhaita montrer, en dépit des contradictions de la profession, que l’équilibre qu’il exprimait par la formule « l’ordre rassemble, le syndicat distingue le conseil national des barreaux fédère » pouvait se concrétiser dans les faits ; par déontologie, il suspendit sa participation au bureau de la Conférence des bâtonniers durant son mandat de président du SAF et y reprit ensuite sa place.

Tiennot Grumbach eut à polémiquer avec les réalisateurs de documentaires Daniel Karlin et Tony Lainé à la suite de leurs propos « injurieux » sur les avocats dans l’hebdomadaire Télérama. Il se retrouva confronté au Syndicat de la magistrature (SM) qui exprima sa défiance en se demandant si le SAF ne changeait pas d’alliance au sein des professions judiciaires. Il réussit, malgré une opposition minoritaire mais résolue, l’accueil du garde des Sceaux, Pierre Mehaignerie, au congrès de Strasbourg (novembre 1993) tout en sachant exprimer les positions du SAF face à des mesures gouvernementales très critiquées. Avec deux autres anciens bâtonniers, membres du SAF, Claude Michel et Jean-Luc Rivoire, il avait exprimé entre 1988 et 1991, soit dans la Gazette du Palais soit dans la presse, les exigences d’une réforme qui intègre l’accès égalitaire à la justice et une aide juridictionnelle digne de ce nom. Après le mouvement des avocats de l’année 2000, Tiennot Grumbach participa à la deuxième commission Paul Bouchet, mise en place par le gouvernement Jospin. Il en approuva les conclusions ainsi que le projet de loi qui en découla. Il regretta l’échec de cette loi rendant pour partie responsable l’attitude réservée, voire hostile, de la profession, y compris à l’intérieur du SAF.

Tiennot Grumbach n’adhéra plus à une organisation politique après les années 68 et leurs suites immédiates. Il n’en continua pas moins à intervenir dans la vie publique locale. Aux élections législatives du 14 juin 1981, il se présenta sous l’étiquette Alternative 81-PSU avec pour suppléant un ouvrier spécialisé de Renault-Flins, Mohammed Zeghoudi dit Alex. Élu sur une liste Alternative aux élections municipales de mars 1983, il succéda au conseil municipal de Mantes-la-Jolie à Chantal Rouilleault, démissionnaire en 1984. Il prit une part importante au débat sur le projet « Mantes 2000 ».

Tiennot Grumbach reçut, d’une part les insignes de chevalier puis d’officier de la Légion d’honneur, d’autre part la décoration d’officier puis de commandeur dans l’Ordre national du Mérite. La cérémonie d’accès au grade de commandeur où il fut décoré par la juriste Mireille Delmas Marty se tint le 4 juillet 2013 à la Bourse de Travail à Paris devant une nombreuse assistance. Elle prit un caractère très émouvant en raison de la maladie qui n’allait pas tarder à l’emporter.

Tiennot Grumbach avait un frère et une sœur : Didier, né le 10 avril 1937, président de la Fédération française de la couture, du prêt-à-porter, des couturiers et des créateurs de mode entre 1998 et 2014, auteur d’Histoires de la mode (Éditions du Seuil, 1993) ; Sylvie, née le 22 mars 1947, attachée de presse d’un haut lieu parisien le « Palace », fondatrice d’un bureau de presse « 2e bureau » qui l’amena à devenir depuis 1989 directrice de la communication de Visa pour l’image à Perpignan (Pyrénées-Orientales).

Tiennot Grumbach s’était marié le 21 mai 1960 à Paris avec Élisabeth Rose Lagache née le 23 août 1939 à Neuilly (Hauts-de-Seine), fille du psychiatre Daniel Lagache et elle-même psychanalyste dont il eut une fille, Nathalie, née le 9 décembre 1960, qu’il amena avec lui d’Algérie et qui mourut en 2009. Après son divorce, il vécut de 1971 à 2013, avec Françoise Picq, née le 2 août 1944, fille de médecin mantois, militante féministe et universitaire. Celle-ci, membre du Comité d’action de Mantes-la-Jolie depuis 1968, participa à VLR et à La Base ouvrière. Elle participa au Mouvement de libération des femmes (MLF) depuis 1970. Docteure d’État en sciences politiques (IRRISSO à l’Université Paris-Dauphine). Il eut deux filles avec elle, Julie née en 1973 et Amélie née en 1980. Tiennot Grumbach était aussi le père d’Isabelle née en 1971 dont la mère, Georgia Benamo, s’illustra comme architecte d’intérieur.

Les hommages et notices nécrologiques furent nombreux lors de son décès. Beaucoup reprirent la dénomination d’« avocamarade » qu’il aimait utiliser pour se caractériser ainsi que ses proches. Il avait réglé l’ordonnancement des interventions lors de ses obsèques le 23 août 2013 à l’ancien cimetière de Neuilly. Un prêtre-ouvrier rappela l’attachement à la foi catholique dans sa jeunesse et ses engagements autour du Mantois, un condisciple de faculté lut le kadish, une avocate de son cabinet dépeignit l’animateur qu’il fut, une représentante du SAF décrivit l’intensité de son investissement, un militant syndicaliste CFDT qui l’accompagna en Guadeloupe insista sur sa générosité permanente en faveur des salariés contre toutes les formes d’exploitation, une de ses filles dressa le portrait de l’homme et du père avec ses immenses qualités et quelques travers.

Selon sa volonté, Tiennot Grumbach fut enterré avec sa robe d’avocat, un tee-shirt de l’UGTG, un drapeau rouge et la casquette léguée par Charles Dasnusio dit « Charlot ».

Pour citer cet article :
https://maitron.fr/spip.php?article197934, notice GRUMBACH Étienne dit Tiennot par Daniel Richter, version mise en ligne le 5 décembre 2017, dernière modification le 2 octobre 2020.

Par Daniel Richter

Tiennot Grumbach
Tiennot Grumbach

ŒUVRE : « En partant de l’expérience de Flins », Les Temps Modernes, août-septembre 1971. — « En cherchant l’unité de la politique et de la rue », Les Temps Modernes, février 1972. — « L’employeur, le juge et le gréviste », colloque du SAF Université Paris IX Dauphine, Action juridique CFDT, 15 décembre 1979. — La défense prud’homale, tome 1 et 2, APIL, Versailles 1978 et 1979. — Rapport de synthèse pour une soutenance de thèse, Université Paris IX-Dauphine 1980. — « Garde à vue ou garde aveu », Le Monde, 8 septembre 1993. — Tiennot Grumbach et Laurent Pina (dir.), 35 heures négocier les conditions de travail, Les Éditions de l’Atelier, 2000. — « Syndicalisme de proposition et de transformation sociale. Méthode du conflit des logiques et conventions instituantes », Mélanges en l’honneur de Jean-Maurice Verdier, Dalloz, 2001. — « L’avocat peut-il se dispenser d’être engagé ? », Au cœur des combats juridiques, Emmanuel Dockes (dir.), Dalloz, 2007. — « La contre-réforme libérale et le droit du travail », Les Temps Modernes, janvier-mars 2010 et avril-juillet 2010.

SOURCES : Fonds Tiennot Grumbach, Maison des Sciences de l’homme, Bibliothèque Julien Gracq à Nantes (Loire-Atlantique). — Archives de la Préfecture de Police, cartons B/A 2324, 2325 et 2326, dossier 77W5253 n° 654 374 au nom d’Étienne Grumbach. — Patrick Kessel, « VLR », NEF, Tallandier, 48, 1972. — Hervé Hamon et Patrick Rotman, Générations, tome 1 et 2, Éditions du Seuil, 1987 et 1988. — Marc Heurgon, Histoire du PSU. 1 La fondation et la guerre d’Algérie (1958-1962), La Découverte, 1994. — Entretien à propos de la profession d’avocat avec Tiennot Grumbach conduit par Antoine Garapon et Lucien Karpik, 1997. — Claude Michel, « Annales du SAF (1972-1992) », SAF, 2004. — Jacques Charby, Les réseaux de soutien au FLN pendant la guerre d’Algérie, La Découverte, 2004. — Christophe Bourseiller, Les maoïstes, Plon, 2008. — Claude Michel, « Annales du SAF (1993-2008) », SAF, 2009. — Jean-Philippe Tonneau, « Du projet politique au projet syndical le SAF (1973-1981) », Politix, 96, 2011. — Catherine Simon, Algérie les années pieds-rouges. Des rêves de l’indépendance au désenchantement (1962-1968), La Découverte, 2011. — Françoise Picq, Libération des femmes, 40 ans de mouvement, Éditions Dialogues.fr, 2011. — Dominique Simonot, Plus noir dans la nuit, la grande grève des mineurs de 1948, Calman Lévy 2014. — Jean-Philippe Tonneau, « Le SAF, le droit social et les syndicats de salariés », Michel Pigenet (dir.), Les pratiques syndicales du droit, PUR, 2014. — Jean-Philippe Tonneau, Le syndicat des avocats de France (1972-2012) contribution à une socio-histoire du militantisme syndical dans le champ judiciaire, thèse soutenue à Nantes en 2014. — Jean-Philippe Tonneau, "Les pratiques militantes d’un avocat travailliste contre les restructurations d’entreprises. Cinq cas de contestation judicaire (1990-2000)", Politix, 2017/2, n01181, p. 77-102.

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