PEIGUE Henri

Par Eric Panthou

Né le 30 mars 1912 à Clermont-Ferrand (Puy-de-Dôme), mort le 16 avril 1990 à Clermont-Ferrand (Puy-de-Dôme) ; membre des Jeunesses communistes et de l’Association des Écrivains et Artistes Révolutionnaires.

Le nom de "Peigue" -s’orthographiant parfois “Peigne”- est d’origine judéo-espagnole, les ancêtres d’Henri Peigue ont fui l’Espagne d’Isabelle la Catholique en 1492 et se sont initialement installés au pays basque. Son père, Étienne, cheminot révoqué après les grèves de 1920, était un cadre du Parti communiste à ses origines.
Henri Peigue vit son enfance et adolescence à Clermont-Ferrand, où il fréquenta le lycée Blaise Pascal jusqu’à la première. Il arrête ses études à la première partie du baccalauréat en juillet 1930.
Il devient alors apprenti électricien à Vichy en 1932. C’est là qu’il devint très proche de Jacques Laurent, son cadet de six ans, communiste et passionné de poésie et littérature comme lui, résistant mort à Buchenwald.

Féru de littérature et en particulier de littérature prolétarienne, il entama en janvier 1930 jusqu’en juin 1934 une correspondance avec Henri Barbusse. Dans les 15 lettres signées Barbusse retrouvées chez la fille d’Henri Peigue, on constate qu’il ne s’agit pas seulement de réponses condescendantes de l’auteur du Feu à une jeune, mais aussi d’encouragements et même d’une discussion sur des avis différents concernant certains textes. Peigue se permet même de soulever ce qu’il croît être un anachronisme dans le livre Jésus, que Barbusse a écrit. Celui-ci lui répond avec pédagogie et le félicite pour ses poèmes, considérant ses vers “sincères et aisés”, ce qui “leur donne du charme et de l’émotion”. Répondant à Peigue qui dit vouloir étudier les philosophes, Barbusse l’engage à ne pas lire dès maintenant leurs textes mais à étudier d’abord leurs caractéristiques comparées dans des études résumées qui lui donneront une bonne histoire de la philosophie. Il pense qu’il pourra ainsi voir plus facilement les liens qui rattachent les philosophes les uns aux autres et au mouvement général des idées. En avril 1931, Barbusse considère qu’il y a une réelle virtuosité de Peigue dans la description des décors et des silhouettes dans la nouvelle qu’il vient de lui adresser. Cependant, le maître ajoute : “Ce n’est qu’une description. Il faudrait que ce fût, pour être vraiment émouvant, un drame. Je veux dire qu’il faudrait une charpente, une intrigue, et ce qu’on nomme banalement : une histoire.” [ ] “Songez surtout au mouvement et à la vie” conclut-il.
Dans une lettre datée du 17 juillet 1932, Barbusse critique l’avis favorable de Peigue à l’égard d’un article de Paul Vaillant-Couturier, le président de l’Association des Ecrivains et Artistes Révolutionnaires (AEAR). Barbusse en profite pour défendre la revue Monde face aux critiques de l’Humanité, reprochant au quotidien d’avoir également travesti certains de ses articles. Barbusse n’hésite pas, dans une correspondance à un jeune militant des JC, à prononcer des critiques sévères contre la direction du PCF et Vaillant-Couturier en particulier. À la mort de Barbusse, le jeune Peigue écrit un article en son hommage dans l’hebdomadaire communiste de l’Allier et du Puy-de-Dôme, l’Alerte. Avec une grande modestie, il ne mentionne même pas sa relation épistolaire et son lien particulier à l’auteur. Henri Peigue adhéra naturellement à la Société des Amis et Admirateurs d’Henri Barbusse, en 1937.

En 1932, au concours de littérature prolétarienne organisé par l’Almanach Ouvrier et Paysan, Henri obtient le 3e prix national pour un récit intitulé “Effondrement”, qui était l’histoire d’un jeune à la recherche d’un premier emploi.
Ayant envoyé un poème et un texte en prose au concours de littérature prolétarienne organisé par l’Humanité, il reçut les encouragements de l’écrivain et poète surréaliste puis gagné au communisme, Pierre Unik. Dans cette lettre de janvier 1933, Pierre Unik, débordé notamment par la lecture des centaines de lettres reçues pour ce concours, prit le temps de dire à Henri Peigue qu’il a du talent et qu’il serait favorable à ce que son texte soit publié. Il lui reprocha néanmoins d’avoir écrit dans son poème que la guerre avait eu lieu à cause “des vieux” alors que pour Unik, c’est le capitalisme qui est en cause. Unik encourage le jeune Peigue à adhérer à l’Association des Ecrivains et Artistes Révolutionnaires, et ce, même s’il n’est pas un professionnel des lettres ou s’il n’a jamais publié. Il adhèra immédiatement et cotisa jusqu’à son départ en mars 1933 pour son service militaire à Colmar jusqu’en 1934.
C’est cette année là qu’il décida d’adhérer aux Jeunesses Communistes au retour du régiment, recevant les félicitations d’Henri Barbusse. Henri écrivit alors une belle nouvelle parue dans l’hebdomadaire Lu puis dans le recueil Des ouvriers écrivent, publié en 1934 à l’initiative du Parti communiste, qui raconte comment son militantisme passe par l’autodidaxie. C’est l’histoire d’un ouvrier qui sent l’humiliante division de l’esprit et des mains alors qu’il voudrait vivre pleinement. Le quotidien conservateur Le Temps, dans la rubrique littéraire d’André Thérive, rendit compte du livre et estima que le jeune Peigue “donne dans la mauvaise préciosité”. Vexé, le jeune Peigue, au bas de l’article découpé, écrit que ce qui est dit est faux et ajoute laconiquement. “Ma réponse : MERDE”.
Henri Peigue eut également une correspondance avec Robert Honnert, l’auteur de Catholiques et Communistes, en 1937.
Suivant les conseils de Pierre Unik, il écrivit à Aragon et lui envoya des poèmes pour avis. Un premier fut publié 1934 dans la revue mensuelle de l’Association des écrivains et artistes révolutionnaires, Commune, sans titre d’ailleurs car l’auteur ne songeait pas être édité. Il commence ainsi :
“Comme nous sommes sûrs de nous,
Nous sommes sûrs de la Révolution finale
Mais nous sommes encore trop peu nombreux - c’est pourquoi nous luttons…”

Henri Peigue envoya de nouvelles lettres et poèmes à Aragon mais, ne recevant aucune réponse, se souvenant de Rimbaud, il décida de brûler tout ce qu’il avait écrit et depuis lors, il n’écrivit plus même si tout le reste de sa vie il continua de s’intéresser à la littérature.

Marié une première fois juste avant la guerre, il perd itsa petite fille en bas âge. Mobilisé lors de la campagne de France, il fut fait prisonnier le 19 juin 1940 au Ballon d’Alsace. Il fut envoyé en Allemagne dans la région d’Augsbourg, dans un premier temps prisonnier dans une ferme et fut alors bien traité et correctement nourri. Mais ensuite, il fut envoyé dans une usine (Stalag VIIA, n°41681) où il souffrit énormément de malnutrition et de la dureté du travail. Durant toute sa captivité, il entreprit d’écrire une sorte de journal en consignant ses souvenirs sur des minuscules feuilles de papier dissimulées dans son savon à barbe, évidé comme réceptacle, stratagème ayant échappé à toutes les fouilles, manuscrits encore aujourd’hui conservé par sa famille et témoignant de la dureté de ces années.
Libéré le 28 avril 1945 par l’armée américaine, il rentra à Bellenaves (Allier) où vivait son père le 19 mai 1945. Pendant sa captivité, sa femme l’avait quitté et le divorce fut prononcé alors qu’il était prisonnier, son père se chargeant des formalités. Il rentra profondément affaibli physiquement (ne pesant que 45 kg) et moralement d’Allemagne. Il se maria une seconde fois le 16 avril 1949 avec Suzanne Labussière.

Après son retour d’Allemagne il resta plusieurs mois à récupérer des privations. Ce n’est sans doute pas avant 1946 qu’il reprit le travail en étant embauché aux Ateliers électriques du Centre, l’entreprise créée par Alphonse Rozier,, l’ancien responsable du Front national dans le Puy-de-Dôme. Rozier devint par ailleurs son beau-frère puisque Henri Peigue avait épousé la sœur de Paulette Labussière, épouse de Rozier. Henri Peigue travailla aux AEC jusqu’à son licenciement économique en 1973, avant de prendre sa retraite.

Bien que refusant de se considérer comme un intellectuel, Henri Peigue fut un homme très cultivé mais autodidacte, entomologiste chevronné, passionné par l’archéologie et la généalogie pour l’histoire de sa famille, musicien (il faisait du violon) et mélomane achevé.
Il s’inscrivit à la retraite comme auditeur libre à l’Université de Clermont-Ferrand pour faire des études de biologie et apprendre le russe, ce qui lui permit de correspondre jusqu’à la fin de ses jours avec un ami russe ancien prisonnier de guerre, dont il avait retrouvé l’adresse en URSS par hasard dans un livre. Il effectua en 1970 un voyage en URSS à Tachkent pour le revoir, ce qui fut un des moments les plus marquants de sa vie.

Il continua à s’intéresser à l’œuvre d’Henri Barbusse. Il écrit dans un article paru en 1978 dans une revue littéraire tchécoslovaque, que seule la privation de son travail pour cause économique, c’est-à-dire son licenciement, lui a laissé quelques loisirs pour rassembler ses nombreuses notes afin de réaliser un projet ambitieux, « Contribution à l’établissement d’une bibliographie des dernières années de la vie d’Henri Barbusse ». Il n’a malheureusement pas été au bout de ce travail et rien ne reste à ce propos, hormis les 15 lettres signées Barbusse à son attention.

Il eut un seul enfant en seconde noce, sa fille Hélène, médecin et professeur d’Université.

Pour citer cet article :
https://maitron.fr/spip.php?article198750, notice PEIGUE Henri par Eric Panthou, version mise en ligne le 6 janvier 2018, dernière modification le 8 septembre 2020.

Par Eric Panthou

SOURCES : Aurait écrit un ouvrage intitulé “Et si c’était à refaire” selon lettre de Guy Périlhou à Roger Champrobert, 15 janvier 1993 (Archives Roger Champrobert). — Henri Peigue, « Un jour entre mes jours », in. Des ouvriers écrivent. Georges Marcq, Jean Guillon, Marcel Schmitt, Suzanne Réséda, XXX, Henri Peigue, Paul Terrace, Louis Sabas, Fernand Jean, Pierre Bochot, Raymond Bussières, Paris : Éditions sociales internationales, 1934. — Henri Peigue, “Henri Barbusse”, L’Alerte, 1er octobre 1935. — Vladimir Brett, “Documents : Henri Peigue : l’auteur du Feu restera-t-il longtemps en enfer ?”, Philologica pragensia, n° 60, 1978. — Henri Peigue, “La Population de Marcillat sous l’Ancien Régime”, Brayauds et Combrailles, nº 42, avril 1985, p. 17-20. — Archives Alphonse Rozier : cassette d’entretien d’Alphonse Rozier, par John Sweets. 12 août 1975 ; mail d’Annie Souliers, sa nièce, à Eric Panthou, le 26 novembre 2017. — Entretien de Xavier Vigna avec Jean Vigreux, mis en ligne le 30 octobre 2014 https://anrpaprika.hypotheses.org/2917. — Entretien avec sa fille Hélène Peigue-Lafeuille, le 14 décembre 2017 ; Lettre de Pierre Unik à Henri Peigue, 9 janvier 1933. — Carte de membre de la Société des Amis et Admirateurs d’Henri Barbusse, 1937 ; Carte de membre de l’Association des Ecrivains et Artistes Révolutionnaires, 1933-1934. — Résultats des concours de l’Almanach ouvrier et Paysan 1932”, article découpé. — Lettre de Henri Peigue à Robert Honnert (archives d’Hélène Peigue-Lafeuille).

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