CHOMBART DE LAUWE Paul-Henry

Par Odile Henry

Né le 4 août 1913 à Cambrai (Nord), mort le 30 janvier 1998 à Antony (Hauts-de-Seine) ; sociologue ; directeur d’études à l’École pratique des hautes études (6e section) de 1959 à 1982 ; fondateur et directeur du Centre d’ethnologie sociale et de psychosociologie (1959) ; fondateur et directeur du Centre d’études des groupes sociaux (1955-1966) ; fondateur de l’Association de recherche coopérative internationale (1962) ; domicilié après 1945 à Ivry-sur-Seine (Seine, Val-de-Marne).

Paul-Henry Chombart de Lauwe naquit dans une famille catholique du nord de la France, entre aristocratie et bourgeoisie. Dernier enfant d’une fratrie nombreuse (six frères et sœurs), il perdit son père en 1920, des suites de blessures de guerre. La mort précoce du père, selon lui, contribua sans doute à ce que la famille se marginalisât par rapport aux normes sociales du milieu auquel elle appartenait : ainsi, suivant l’exemple de sa sœur aînée, licenciée de philosophie et peintre, il fréquenta durant sa jeunesse la bohème de Montmartre. P.-H. Chombart de Lauwe eut une adolescence perturbée par des problèmes de santé : il fut obligé d’abandonner ses études à la fin de la seconde pour vivre à la campagne et de préparer seul son baccalauréat pendant deux ans, coupé de tout environnement scolaire et social. Lorsque son état de santé le lui permit, vers dix-huit ans, il suivit des cours de pilotage et obtint son brevet. Après le baccalauréat, il s’inscrivit aux Beaux-Arts et en philosophie à la Sorbonne. Il s’intéressa très vite à l’ethnologie et fréquenta le musée de l’Homme et l’Institut d’ethnologie où il suivit les cours de Marcel Mauss. Grâce à l’aide de Marcel Griaule*, il organisa en 1935 une mission d’étude au Cameroun qu’il réalisa avec un ami pilote et propriétaire d’un petit avion de tourisme. En raison de nouveaux problèmes de santé, il dut quitter son terrain en Afrique. Il commença alors une thèse sous la direction de Paul Fauconnet sur les jeunesses européennes : entre 1938 et 1939, il mena des enquêtes en Italie et en Allemagne qu’il abandonna devant la gravité de la situation en Europe.

Au cours des années 1930, il se sentait plus attiré par la vie littéraire et artistique que par la vie politique de l’époque. Il fréquentait avant-guerre les Équipes sociales créées par Robert Garric en 1922, qui contribuèrent à former une partie des animateurs de l’École nationale des cadres de la jeunesse d’Uriage. Ayant rencontré en 1940 le futur directeur de cette école, Pierre Dunoyer de Segonzac, il s’engagea entre 1940 et 1942 dans le projet éducatif d’Uriage qui combinait entraînement physique, intellectuel et moral et alimenta après la guerre le mouvement Peuple et Culture fondé par Joffre Dumazedier. Il défendit toujours l’idée que l’équipe dirigeante d’Uriage avait suivi dès le début un but de revanche et de libération du territoire. Son erreur, selon lui, aurait été de croire que le Maréchal Pétain menait « un double jeu » visant à « utiliser le gouvernement de Vichy et les moyens qu’il accordait pour mener une action anti-nazie et préparer l’après-guerre » et de penser pouvoir s’appuyer sur la « Révolution nationale comme instrument d’action » dont certains éléments « paraissaient utilisables » (P.-H. Chombart de Lauwe, Un anthropologue dans le siècle, p. 38-42). En novembre 1942, comme d’autres instructeurs, P.-H. Chombart de Lauwe démissionna de l’École d’Uriage et rejoignit les forces françaises en Afrique du Nord. Il fit alors partie d’une escadre de chasse française chargée d’assurer la protection des bateaux. À la Libération, il rencontra celle qui devint sa femme en 1947, Marie-José Wilborts (voir Marie-José Chombart de Lauwe), rescapée d’un camp de déportation. Titulaire en octobre 1945 d’un poste d’attaché de recherche au CNRS, il fut d’abord rattaché au musée de l’Homme – il y organisa après la guerre un service d’utilisation de la photographie aérienne pour les études d’archéologie et de géologie et y créa le Groupe d’ethnologie sociale – puis rejoignit, avec son équipe, le Centre d’études sociologiques. Élu directeur d’études à la 6e section de l’École pratique des hautes études le 29 novembre 1959, il obtint à Montrouge des locaux capables d’accueillir son équipe de recherche devenue entre-temps un laboratoire interdisciplinaire regroupant une trentaine de chercheurs (sociologues, psychologues et ethnologues) : le Centre d’ethnologie sociale et de psychosociologie (CESP).

Au cours de ces quinze années passées au musée de l’Homme, il développa une réflexion consacrée aux relations entre les utilisations matérielles d’un espace géographique et les représentations subjectives de cet espace. Ce fut également à cette époque qu’il fréquenta la Mission de Paris (il était alors domicilié à Ivry-sur-Seine), groupe de prêtres-ouvriers, la Mission de France féminine animée par Émilienne Josset et le groupe Jeunesse de l’Église, créé en réaction contre l’autoritarisme des structures ecclésiales. Le regain d’intérêt pour le catholicisme orienta ses recherches vers les aspirations des familles ouvrières. Pierre Teilhard de Chardin, dont il avait découvert les écrits à Uriage, exerça sur sa conception de la sociologie une influence importante : selon Chombart, en proposant de dépasser l’opposition entre matérialisme et spiritualisme, entre science et foi religieuse, Teilhard obligeait le sociologue « à échapper aux tentations totalitaires de sa discipline » (Un anthropologue dans le siècle, p. 71). Partageant avec Teilhard une certaine vision évolutionniste qui mettait en avant la convergence et l’unification finales de l’humanité et reposait sur la certitude d’une désaliénation, P.-H. Chombart de Lauwe défendit peu à peu, contre le structuralisme, une conception de l’action sociale fondée sur la « dynamique culturelle ». Éloigné des courants philosophiques qui dominaient après-guerre le champ intellectuel et celui des sciences sociales, tout comme de la figure de l’intellectuel engagé, incarnée alors par Sartre, il privilégia la démarche empirique et fit de l’étude de l’agglomération parisienne son premier terrain. Pendant trois ans, il dirigea une équipe de chercheurs qui étudièrent la vie quotidienne de quelque cent trente familles ouvrières et établirent des variations en fonction des positions occupées dans l’espace urbain, des niveaux de qualification, de la taille de la famille, etc. S’appuyant sur différentes études statistiques, géographiques, économiques, les cartographies qui furent ainsi peu à peu constituées mirent en évidence les oppositions entre les classes sociales. Ces travaux précurseurs en sociologie urbaine furent prolongés par différentes enquêtes portant, selon une tradition nationale incarnée par F. Le Play et M. Halbwachs, sur les budgets ouvriers, les systèmes d’aspiration des familles ouvrières, les problèmes de logement, de santé ou d’éducation et fournirent les matériaux de Paris et l’agglomération parisienne (PUF, 1952) et de La vie quotidienne des familles ouvrières, titre de l’ouvrage publié en 1956 aux éditions du CNRS et issu de sa thèse soutenue en 1955 sous la direction de Georges Gurvitch. Très éloignée des canons académiques de l’époque, cette thèse de doctorat n’obtint pas la mention qui lui aurait permis d’obtenir un poste de professeur à la Sorbonne. Objet de polémiques avec le philosophe marxien Henri Lefebvre*, cette thèse suscita l’intérêt de sociologues comme Georges Friedmann*, Pierre Naville* ou de psychologues comme René Zazzo* ou Henri Wallon*. P.-H. Chombart de Lauwe coordonna ensuite plusieurs enquêtes du groupe « famille » du centre d’ethnologie sociale et de psychosociologie portant sur les représentations (images) de la femme selon les milieux sociaux en France et selon les contextes culturels, religieux, économiques de trois pays (France, Pologne, Maroc).

Quel que fut le thème d’étude retenu (famille ouvrière, situation de la femme, habitat), P.-H. Chombart de Lauwe témoigna d’une volonté constante, au cours de cette période, de ne pas séparer la recherche de l’action, c’est-à-dire de produire des connaissances scientifiques qui puissent être utiles à l’action sociale : son engagement aux côtés des ouvriers lors des grandes grèves du début des années 1950 ayant ainsi nourri, selon lui, les problématiques de recherche sur les conditions de vie des ouvriers qu’il développa ensuite. Il contribua aussi à instaurer de nouvelles pratiques de « recherche-action participative » qui permettaient aux groupes étudiés de se réapproprier les éléments de leur culture, d’élaborer des projets collectifs, considérés comme moyens de l’action sociale. Dans cette perspective, il n’hésita pas à associer aux diverses enquêtes qu’il impulsa syndicalistes, ouvriers, prêtres-ouvriers, travailleurs sociaux, urbanistes, architectes, etc. Ces pratiques de recherche-action, ensuite développées par le Centre d’études, de recherche et de formation institutionnelles (CERFI), furent fondées sur le rejet des rapports mandarinaux et de la hiérarchisation des chercheurs en fonction de leurs titres universitaires. Ce fut également une sociologie urbaine appliquée, répondant aux attentes des plans d’urbanisme, qu’il contribua à instituer en France, avec la création au début des années 1950 d’un second laboratoire, le Centre d’études sociotechniques (remplacé en 1955 par le Centre d’études des groupes sociaux, CEGS) destiné à l’origine à héberger les recherches contractuelles et à établir un dialogue avec les administrateurs des politiques de la ville. En 1966, Paul Rendu* remplaça P.-H. Chombart de Lauwe à la direction du CEGS, qui devint le Centre de sociologie urbaine (CSU). Cette prise de distance avec une sociologie urbaine appliquée fut en partie déterminée par la montée en puissance, excessive selon P.-H. Chombart de Lauwe, de jeunes chercheurs d’orientation marxiste.

À la fin des années 1960, P.-H. Chombart de Lauwe se replia, selon ses propres termes, sur le premier laboratoire qu’il avait fondé (le CESP) et sur la recherche fondamentale, déplaçant ses centres d’intérêt vers les questions culturelles et les études tiers-mondistes. Il se consacra alors au développement de l’Association de recherche coopérative internationale (ARCI), organisme qu’il avait créé au sein du CNRS en 1962. Les travaux d’équipes qui furent alors menés sous sa direction tentèrent d’articuler la perspective globale et la perspective locale, appréhendée à travers les outils de la psychosociologie et de l’ethnologie de la France, domaines de recherche alors marginaux par rapport aux disciplines constituées, comme la sociologie, l’anthropologie ou la psychologie. En 1975, ces travaux aboutirent à une théorisation du rôle de la culture dans les processus de transformation sociale : la convergence des désirs et des représentations engendrerait des aspirations capables de se transformer en revendications et en programmes d’action, donc en forces actives dans les rapports de pouvoir. Dans l’hommage qu’ils lui rendirent, André Grelon et Françoise Chamozzi voient dans le Mouvement des cadres chrétiens un exemple empirique des groupes « sujets acteurs » définis par P.-H. Chombart de Lauwe : groupes dynamiques « ayant conscience des structures [...] dans lesquelles ils sont impliqués, ils utilisent la culture acquise comme ensemble de moyens [...] pour construire un projet de société où les processus de domination sont constamment dénoncés et où les techniques et l’économie, au lieu de servir à la concurrence et à l’oppression, sont des moyens de libération » (F. Chamozzi et A. Grelon, « Un groupe sujet-acteur : le mouvement des cadres chrétiens », in Les hommes, leurs espaces et leurs aspirations). Peu à peu renvoyé, avec la constitution au cours des années 1960 de positions nouvelles, autour de Louis Althusser notamment, au pôle « culturaliste » ou « humaniste » du champ intellectuel (pôle qui réunissait alors, selon ses termes, les « marginaux » de ce champ comme Edgar Morin), P.-H. Chombart de Lauwe redécouvrit en 1975 une sociologie soucieuse du « sujet » et ouvrit la voie à des sociologues comme Michel Crozier, Alain Touraine ou Raymond Boudon.

Pour citer cet article :
https://maitron.fr/spip.php?article19942, notice CHOMBART DE LAUWE Paul-Henry par Odile Henry, version mise en ligne le 25 octobre 2008, dernière modification le 9 octobre 2021.

Par Odile Henry

ŒUVRE : Avec S. Antoine, J. Bertin, L. Couvreur et J. Gauthier, Paris et l’agglomération parisienne, PUF, 1952. La Vie quotidienne des familles ouvrières, Éditions du CNRS, 1956. — Avec Marie-José Chombart de Lauwe et al., La Femme dans la société. Son image dans différents milieux sociaux en France, Éditions du CNRS, 1963. — Pour une sociologie des aspirations, Denoël-Gonthier, 1969. — La Culture et le pouvoir, Stock, 1975.

SOURCES : Paul-Henry Chombart de Lauwe, Un anthropologue dans le siècle, Entretiens avec Thierry Paquot en collaboration avec Sylvie Tailland, Descartes et Compagnie, 1996. — Les hommes, leurs espaces et leurs aspirations, hommage à Paul-Henry Chombart de Lauwe, L’Harmattan, 1994. — André Grelon, « Paul-Henry Chombart de Lauwe, 1913-1998 », L’Année sociologique, 1999, volume 49, n° 1.

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