WEIL Emmanuel

Par Bernard Reviriego

Né le 22 février 1883 à Bouxwiller (Bas-Rhin), massacré le 1er avril 1944 à Sainte-Orse (Dordogne) ; victime civile d’origine juive.

Emmanuel Weil était l’époux de Florine, née Weill le 24 août 1879 à Quatzenheim, le frère de Henri Weil, le beau-frère de Sara Weil et l’oncle de Alfred Hugo Weil, qui furent tous exterminés. Fin 1940, il avait trouvé refuge avec sa famille à Sainte-Orse, au hameau de Rosas.

Il fut l’une des nombreuses victimes de la division Brehmer.

Le département de la Dordogne avait été, dès septembre 1939, une terre de refuge pour des milliers de Juifs dont beaucoup étaient majoritairement originaires du Bas-Rhin (notamment de l’agglomération strasbourgeoise) dont la Dordogne était le département de repli. Du 26 mars au 2 avril 1944, la division Brehmer, 325e division de sécurité de la Wehrmacht, ou division B, de l’initiale du patronyme de son chef, le général Brehmer, accompagnée par des éléments de la Sipo-SD et de la Brigade nord-africaine et bénéficiant de renseignements collectés par des délateurs, collaborationnistes ou non, et par l’administration de Vichy, traversa le département de la Dordogne. Elle traqua les maquisards et massacra des civils en représailles dans le cadre d’opérations de répression, mais aussi en conduisant une politique génocidaire à l’encontre des nombreux Juifs réfugiés dans le département. Les hommes furent abattus parce que juifs et les femmes et les enfants furent arrêtés, transférés à Drancy puis déportés vers les centres de mise à mort, Auschwitz-Birkenau principalement. En zone dite libre puis zone sud, les Juifs avaient été recensés en application d’une loi de Vichy du 2 juin 1941, le jour même de la promulgation du second statut des Juifs ; un recensement spécifique des Juifs étrangers intervint en janvier 1942 ; enfin, une loi de Vichy du 11 décembre 1942 imposa en zone sud la mention « juif » sur la carte d’alimentation et sur la carte d’identité des Juifs français et étrangers.

Le 1er avril 1944, dès 8 heures du matin le village de Sainte-Orse, éloigné des grandes routes, fut investi par environ 200 hommes de la division Brehmer. Tous les juifs présents, soit une trentaine environ sur la cinquantaine réfugiée à Sainte-Orse, furent raflés puis conduits à la mairie, battus, fouillés, interrogés, dépouillés. Emmanuel Weil fut, avec six autres hommes, dirigé à pied, à l’écart du village avec interdiction à quiconque de regarder et mise en joue de toute personne qui ne se cachait pas. A 200 mètres du bourg, au lieu-dit les Châtenets, près du terrain de football, les sept hommes ont été fusillés puis achevés. Les Allemands mirent ensuite le feu aux maisons des réfugiés et chargèrent trois hommes, douze femmes et trois enfants, dont Florine, Henri, Sara et Alfred Hugo Weil, dans des camions pour être internés au 35e R.A. de Périgueux en attendant leur transfert à Drancy puis leur déportation à Auschwitz par le convoi n° 71 du 13 avril 1944.

Son nom figure sur la stèle commémorative de ces événements située dans le cimetière communal.

Liste des huit personnes abattues :
Emmanuel Weil, Oscar Meyer, Léopold Lehmann, Camille Lehmann, André Moch, Léon Moch, Raymond Moch, Abraham Kahn.

Liste des dix-huit déportés :
Anna Bloch née Kahn, sœur d’Abraham Kahn, mère de Léon Bloch
Grumbach Alice née Levy, nièce de Camille Lehmann, mère de Jean Grumbach (fusillé le 18/04/1944 à Marquay)
Levy Carmen
Levy Mathilde née Levy, mère de Carmen Moch et Lilie Moch
Loeb Albertine née Lehmann, fille de Camille Lehmann
Meyer Alice née Moch, épouse de Oscar Meyer
Meyer Arlette, 9 ans, fille de Oscar et Alice Meyer
Moch Denise née Weil, épouse de Raymond Moch
Moch Jenny née Roos, épouse de Léon Moch
Moch Lilie née Levy, épouse de André Moch
Moch Philippe, 5 ans, fils de André et Lilie Moch
Hugo Weil Alfred Hugo, fils de Henri et Sara Weil
Weil Fanny née Meyer
Weil Florine née Weill, épouse d’Emmanuel Weil
Weil Henri, frère d’Emmanuel Weil
Weil Sara née Baer, épouse de Henri Weil
Greif Derzö, père de Edith Greif
Greif Edith ,8 ans, fille de Derzö Greif

Récit des événements d’après le rapport du 23 septembre 1944 rédigé par l’instituteur (signature illisible) de Sainte-Orse. Arch. dép. Dordogne, 1573 W 8.

Sainte-Orse. 1er avril 1944.
Vers 8 heures du matin, une dizaine de camions déversent dans le bourg 200 soldats environ, comprenant des SS. (…). Alors commence la fouille des maisons : recherche d’armes, de « terroristes » et de Juifs. Ces derniers sont conduits, sans ménagement, à la mairie. (…). Tous les Juifs découverts, trente environ, sont tassés dans le cabinet du maire, interrogés, fouillés et dépossédés de leurs avoirs. (…). Au cours des recherches, Abraham Cahen, faible d’esprit, habitant dans le haut du bourg avec sa sœur, essaye de résister à la poussée de la porte de son logis par les Allemands. Bien entendu, il n’est pas le plus fort. On le laisse s’enfuir, effrayé et levant les bras. Il est abattu d’un coup de fusil dans le dos, sur le chemin, à une vingtaine de mètres de sa maison. (…). M. Bousquet, au lieu-dit les Chauffours, près de Rosas, accusé de cacher des Juifs, est exécuté, sa ferme incendiée. Au village de Rosas, trois familles juives ont pu se sauver à temps. Sanction : l’habitation de l’une d’elles, appartenant à M. Dauriac, est incendiée avec son contenu et ses dépendances. Trois autres maisons abritant des Juifs au bourg sont incendiées. Charles Deveaux n’a pas hésité, au prix de sa vie, à donner asile à la famille juive Rauner heureusement non découverte. (…). Il est à peine midi. (…). A ce moment, les femmes et les enfants israélites sont chargés dans des camions qui s’éloignent. Les hommes : M. Moch Léon, un vieillard malade soutenu par ses deux fils, Raymond et André ; M. Lehmann Camille, un autre vieillard remplissant la fonction de rabbin ; M. Lehmann Léopold ; M. Weil Emmanuel ; M. Meyer Oscar, encadrés par des soldats allemands, sont dirigés sur la route de Grange-d’Ans. Interdiction à quiconque de regarder. Mise en joue de toute personne qui se montre. A quelques deux cents mètres du bourg, un sentier abrupt, au milieu des genévriers, conduit au terrain de foot-ball. C’est là qu’aura lieu le massacre : sept personnes tirées comme des lièvres, puis achevées. (…).

Il fut également interdit de toucher aux cadavres exposés au soleil.

La dizaine de personnes qui avait pu se cacher durent ensuite leur vie à la complicité active de certains habitants de Sainte-Orse qui obtinrent à la médaille de Justes parmi les Nations.
Grâce à la complicité et au courage de certains habitants de Sainte-Orse, plusieurs familles furent, en partie, épargnées. Les familles Hoenel et Mittel furent cachées dans un poulailler tandis que brûlait la maison attenante. Il en fut de même pour la famille Rauner, cachée dans une grange au milieu des incendies.

Eva, Jean, Léo, Victorine Teyssandier furent nommés Juste parmi les Nations le 2 janvier 1991 pour avoir sauvé Gustav Rauner, Hélène Rauner, Bertha Rauner, Colette Rauner, Simon Rauner :
Hélène et Simon Rauner avaient eu le temps de se sauver dans la forêt. Ils s’étaient réfugiés dans des baraquements à l’abandon où, au siècle précédent, avaient vécu des mineurs. Le frère de Simon, Gustav, vint les rejoindre avec sa femme Bertha et leur fille Colette. Le lendemain, poussées par la faim, Colette et sa mère décidèrent d’aller à la ferme de Léo Teyssandier pour demander de l’aide. La ferme se trouvait un peu à l’écart du village. Léo y vivait avec ses parents, Jean et Eva, et sa grand-mère Victorine. Les Teyssandier fournirent assez de nourriture et de boisson pour les deux familles. Pendant les cinq semaines suivantes, deux membres de la famille Rauner vinrent plusieurs fois par semaine chercher du ravitaillement, à la nuit tombée et à une heure convenue, afin de ne pas attirer l’attention. La grand-mère Teyssandier remplissait les paniers des Rauner sans demander la moindre rétribution. Ensuite, les Rauner réussirent à quitter le village.
Ce même jour, 2 janvier 1991, Jean Lagorce reçut également le titre de Juste parmi les Nations pour avoir sauvé Gustav Rauner lors des rafles de février 1943.

Jean-Albert Bousquet fut nommé Juste parmi les Nations le 10 juillet 2006 pour avoir sauvé Armand Bloch, Henriette Bloch, Simone Bloch (née Lehmann), Fernand Cahn, Maurice Cahn, Raymond Cahn, Blanche Cahn (née Lehmann), André Lehmann :
Le samedi matin 1er avril 1944, Jean-Albert Bousquet, qui possédait une ferme à Rosas, avertit la famille Lehmann hébergée dans une petite maison lui appartenant de prévenir tous les réfugiés juifs de ce hameau que les allemands étaient arrivés à Sainte Orse et qu’ils devaient vite aller se cacher dans une borie dans les bois. Une demi-heure plus tard, une section de 5 à 6 soldats allemands arriva devant le portail d’entrée de la cour, accompagnée de Mme Lehmann qu’ils avaient arrêtée à Rosas et qui leur servit d’interprète. Deux soldats allemands firent sortir la famille Bousquet pendant que les autres fouillèrent la maison. Mr Bousquet fut interrogé car on le soupçonnait, à juste titre, d’appartenir à la Résistance et de cacher des Juifs. Les Allemands le frappèrent au visage à coups de crosse. L’autre groupe de soldats fit sortir les vaches de l’étable et mit le feu à la maison. Mr Jean Bousquet fut abattu sur le chemin de Rosas devant sa femme, sa belle-mère et son fils.

Pour citer cet article :
https://maitron.fr/spip.php?article201011, notice WEIL Emmanuel par Bernard Reviriego, version mise en ligne le 20 mars 2018, dernière modification le 22 mars 2018.

Par Bernard Reviriego

SOURCES : Registre d’état civil de Sainte-Orse. — Arch. dép. Dordogne, 1573 W 6, 1573 W 8, 1 W 1815-2. Rapport d’activité de la gendarmerie pour le mois d’avril 1944. — CDJC CCXV-42. — Bernard Reviriego, Les Juifs en Dordogne, 1939-1944, Périgueux, Éditions Fanlac-Archives départementales de la Dordogne, 2003, p. 251-252, 486, 487. — Les années de guerre et de Résistance en Thenonnais, pays d’Ans et alentours, front de l’Atlantique, récits vécus, Bruges, ed. M. Faucon, imprimerie ACSD, 2004.— Site internet consulté mars 2018 : Le massacre de Sainte-Orse, témoignage de Raymond Cahn

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