ROGGEMAN Jean.

Par Freddy Joris

Theux (pr. Liège, arr. Verviers), 15 avril 1872 – Dison (pr. Liège, arr. Verviers), 26 mars 1928. Journaliste puis directeur du Tisserand puis du Travail, dirigeant syndical considéré comme « le père du syndicalisme verviétois ».

Né dans le hameau de Juslenville sur la commune de Theux au sud de Verviers, Jean Roggeman est le fils d’un tisserand gantois ayant émigré dans la région verviétoise pour y trouver du travail. Comprenant huit frères et sœurs, la famille se fixe peu après la naissance de Jean dans la proche banlieue verviétoise, sur la commune d’Andrimont (aujourd’hui commune de Dison), au quartier dit « Fonds-de-Loup », véritable pépinière de militants ouvriers depuis son édification dans les années 1860.
Le jeune Jean Roggeman poursuit sa scolarité jusqu’à l’âge de quatorze ans seulement, après quoi s’enchaînent divers apprentissages (boulangerie, bureaux de douane, etc.) mais jamais en usine.

C’est après avoir accompli un service militaire de cinq années dans un des forts d’Anvers (Antwerpen, pr. et arr. Anvers) que Jean Roggeman se lance en 1900 dans le combat syndical, alors qu’il a déjà vingt-huit ans.
Le syndicalisme verviétois est alors quasiment réduit à néant suite aux échecs des tisserands lors de la grève de mai 1896 menée contre le tissage à deux métiers, la grève des métallurgistes opposés à une modification du salaitre chez Houget, et le conflit des fileurs de laine peignée à « La Verviétoise ». Le renouveau syndical sera l’œuvre de Jean Roggeman qui articule son action autour d’une idée-maîtresse, la neutralité syndicale par rapport aux questions politiques et religieuses.

En janvier 1900, Jean Roggeman fonde, avec l’aide de quelques tisserands, un journal mensuel baptisé Le Tisserand : il y analyse les causes de l’effondrement syndical et s’adresse d’abord au corps professionnel le plus important de l’agglomération en appelant à un réveil. Celui-ci se concrétise rapidement avec la création de multiples syndicats d’usines, dans le cadre d’une conjoncture économique favorable. En juillet, le journal devient l’organe d’une toute nouvelle « Association générale des tisserands » initiée par Roggeman : ses statuts affirment le principe fondamental de la neutralité syndicale et donc le refus de s’affilier au POB en tant que syndicat, même si la plupart des animateurs de ces nouveaux groupements sont par ailleurs eux-mêmes militants socialistes, à commencer par Roggeman lui-même. En s’accrochant à la neutralité syndicale, il entend regrouper non seulement les ouvriers socialistes mais aussi les ouvriers chrétiens et ceux, nombreux, qu’attire un fort courant anarchiste hérité de la Première Internationale, courant dont les animateurs se réorientent alors vers l’action syndicale.

La voie préconisée par Jean Roggeman s’avère la bonne : la renaissance syndicale s’étend très vite à tous les corps de métiers et, en avril 1901 trois fédérations ouvrières textiles, ainsi que des syndicats d’autres secteurs, reprennent ensemble le journal, qui change alors de périodicité et de titre, devenant Le Travail, bimensuel. Celui-ci devient hebdomadaire en janvier suivant. En août 1902, les syndicats créent une imprimerie coopérative, La Presse ouvrière, pour exploiter le journal dont Roggeman reste le directeur et le rédacteur en chef désormais appointé. La diffusion du Travail continue à se développer parallèlement à l’expansion syndicale : il paraît trois fois par semaine à partir d’octobre 1904 tout en diversifiant son contenu pour séduire un public populaire de plus en plus large. Il devient un quotidien le 2 janvier 1906. Il paraîtra jusqu’au 31 décembre 1979.

Une nouvelle génération de militants entre vingt et trente ans s’affirme au premier rang de ce nouvel essor syndical, dans les pas de Jean Roggeman qui remplace ainsi peu à peu le leader socialiste historique, Pierre Fluche : ce sont Alexandre Duchesne, Isidore Gouvy, Jean Melein, Antoine Veiders, Barbe Liégeois ou Marguerite Steenheuse dans le textile, Arthur Geelen, François Betsch, Henri Bissot*, Nicolas et Hubert Dohogne dans la métallurgie ; Jules Hoen chez les typographes, Léonard Ohn dans le bâtiment. Sous leur impulsion, le mouvement de syndicalisation s’accélère dans tous les corps de métiers, ainsi que les conflits sociaux, durant les premiers mois de 1906. En mars, une Confédération syndicale verviétoise englobe plus de 11.000 travailleurs et à l’automne, un maximum est atteint avec 16.275 syndiqués sur un peu plus de 20.000 ouvriers verviétois, et un taux de syndicalisation quasiment de 100 % dans le textile et dans la métallurgie.

L’effervescence sociale est à son comble, il ne se passe pas une semaine sans que plusieurs secteurs de l’activité économique verviétoise soient simultanément l’objet de conflits. La Fédération patronale du textile, qui s’est constituée en réaction à la structuration syndicale et au climat social en ébullition, frappe alors un grand coup pour tenter de casser le mouvement. Le 19 septembre, persuadés de faire entendre raison rapidement à leurs ouvriers, les patrons du textile ferment toutes les usines de l’agglomération, privant de travail 16.000 personnes. Ce n’est que le 30 octobre, après six semaines d’arrêt mais aussi quinze jours de négociations menées par Jean Roggeman du côté ouvrier, qu’un accord historique est conclu entre les Fédérations textiles patronale et ouvrière, accord marquant pour la première fois à Verviers (et en Belgique) l’avènement du régime des conventions collectives.

En 1907, Jean Roggeman, eu égard notamment à l’appui important reçu du POB lors du grand lock-out de l’automne 1906, accepte de figurer sur la liste socialiste pour les élections communales à Dison, commune où il s’est installé (place Neufmoulins aujourd’hui place Jean Roggeman) lors de son mariage le 7 mai 1906 avec Henriette Noblué. Il devient suppléant au Conseil communal mais il continue à défendre toujours farouchement la neutralité syndicale, ce qui occasionne une longue polémique entre lui et Camille Huysmans* et Louis de Brouckère* dans les colonnes du Travail, après que ces derniers soient venus plaider en sens contraire à Verviers en décembre 1907.

Peu avant 1914, Jean Roggeman cumule les fonctions de directeur du quotidien syndical, secrétaire de la Fédération ouvrière textile régionale et secrétaire de la Centrale syndicale verviétoise. Un premier mandat politique s’y ajoute lorsqu’il entre au Conseil communal de Dison en 1913.

Durant la Première Guerre mondiale, Jean Roggeman, dont le quotidien ne paraît plus, contribue à l’action de l’Œuvre des Soirées populaires en soutien aux chômeurs, qui est hébergée à la Maison du peuple. Après le conflit, il participe à la mise sur pied de la Centrale ouvrière textile de Belgique, dont il devient le secrétaire national pour la Wallonie. Il quitte le secrétariat de la Fédération textile verviétoise mais reste par contre directeur du Travail. À Dison, après avoir refusé le maïorat au profit de Jules Hoen, il devient échevin des Finances en 1921.

Sur le plan syndical, Jean Roggeman poursuit son action. En mai 1920, il fait aboutir un accord sur la journée de huit heures dans le textile verviétois (problématique qu’il avait étudiée en 1909 déjà), un an avant la loi généralisant celle-ci. Toujours au début des années 1920, il s’affirme comme un opposant farouche aux tentatives du jeune Parti Communiste de noyauter les directions des organisations syndicales locales, tentatives qui réussissent dans l’important secteur de la laine peignée, dont le puissant syndicat fait sécession en quittant la Centrale syndicale verviétoise en 1921.

Autodidacte, franc-maçon, membre du cercle disonais de libre-pensée La Raison, féru de philosophie, Jean Roggeman est un lecteur assidu des grands penseurs socialistes anciens et contemporains. Lorsqu’une angine de poitrine le contraint à une relative inactivité professionnelle un an avant sa mort, il s’attelle à la lecture critique de l’ouvrage de Henri De Man*, Au-delà du Marxisme et prépare une étude sur celui-ci. Elle ne verra pas le jour : Roggeman meurt en pleine rue à cinquante-six ans sur le chemin de son bureau, alors qu’il avait décidé de reprendre le collier. La Fédération textile patronale autorisera les ouvriers à quitter les usines pour assister aux funérailles du leader syndical, qui seront filmées et diffusées dans les Actualités des cinémas locaux.

Jean Roggeman laisse deux enfants : une fille, Maria (16 février 1907 - 29 août 1999) et un garçon, Fernand (21 juillet 1909 - 6 avril 1976) qui sera conseiller communal socialiste de Dison à partir de 1953, échevin de 1959 à 1971 et le dernier bourgmestre de Dison, de 1971 à 1975, avant la fusion avec Andrimont (pr. Liège, arr. Verviers) en 1976.

Pour citer cet article :
https://maitron.fr/spip.php?article205040, notice ROGGEMAN Jean. par Freddy Joris, version mise en ligne le 10 juillet 2018, dernière modification le 7 novembre 2020.

Par Freddy Joris

ŒUVRE : La question des heures de travail dans l’industrie textile, Verviers, La Presse ouvrière, 1909 – La politique communiste devant le syndicalisme verviétois, Verviers, L’Union, 1922.

SOURCES : Renseignements communiqués en mai 2008 par l’Administration communale de Dison – Le Travail, 27 mars au 1er avril 1928 − ROGGEMAN M., « Jean Roggeman » dans Annales de la Fondation Adolphe Hardy, n° 5, 1995 − JORIS F., 1906, une saga verviétoise, Verviers, Éditions des Champs, 2006 − BARTHOLOMI M., Jean Roggeman, Verviers, IDÉES, 2015.

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