TALL Roger Moussa

Par Ophélie Rillon

Né le 15 décembre 1936 à Ouahigouya (Burkina-Faso) ; vétérinaire ; militant de l’Association des Étudiants Voltaïques en France (AEVF), de la Fédération des Étudiants d’Afrique Noire en France (FEANF), de l’Union Générale des Étudiants Voltaïques (UGEV) ; membre du syndicat des travailleurs de la santé humaine et animale (SYNTSHA) puis secrétaire général (1967-1970) ; membre de la Confédération générale des travailleurs du Burkina (CGT-B) ; membre du Mouvement du Manifeste pour la liberté ; membre du Forum citoyen pour l’alternance (Focal).

Roger Moussa Tall est né le 15 décembre 1936 à Ouahigouya, une ville de l’actuel Burkina Faso alors rattachée administrativement au Soudan français. Il est le premier enfant de sa mère, Hadja Ramata Tall (1918-1996), issue d’une famille d’éleveurs peuls et musulmans, des Toronnbé de Bonsomnoré au Yatenga. Son père, Serge Rouch (1906-1985), est un fonctionnaire de l’administration coloniale française, originaire de la Martinique. Il est muté en Côte d’Ivoire avant la naissance de Roger Moussa Tall, qui ne fait sa connaissance qu’à l’âge de 18 ans. A l’instar de la plupart des enfants métis des colonies, il est élevé par sa famille maternelle : sa grand-mère Mariama, préceptrice, qu’il a longtemps considéré comme sa mère ; sa tante Djara, qui se charge de son éducation coranique ; son grand-père qu’il appelait « Baba » (papa).

A l’âge de 5 ans, Roger Moussa est retiré de force de sa famille maternelle pour être envoyé au Foyer des métis de Bamako (1942-1950). Il fréquente l’école primaire Jean-Louis Mono du quartier Médina-Coura et est dans la même classe qu’Ibrahima Ly qu’il retrouvera plusieurs années plus tard en France. A cette période de sa vie, Roger Moussa n’est pas un élève assidu : il se passionne pour le football, le scoutisme et le catéchisme. Il devient à 13 ans le plus jeune chef scout de Bamako et est sélectionné pour participer au 7ème jamborée mondial des scouts organisé en Autriche en 1951. Mais le voyage n’aura pas lieu car sa mère refuse qu’il quitte le territoire. A l’instar des Voltaïques présents à Bamako, il fréquente la maison de l’instituteur-militant Bougouraoua, aux côtés duquel il fête la reconstitution de la Haute Volta en 1947. Un grand-père de Roger Moussa, Amadou Dadié Tall, instituteur et chef de canton de Bonsomnoré, est d’ailleurs élu conseiller territorial sur la même liste que Bougouraoua en 1946. C’est ce même grand-père qui le mit en garde contre la politique en 1955, lui disant qu’on pouvait « y perdre son âme ».

En 1950, Roger Moussa Tall obtient le certificat d’étude primaire élémentaire. Alors que le jeune homme veut s’orienter vers un métier manuel (menuisier ou mécanicien) sa mère s’y oppose : elle souhaite que son fils soit commis aux écritures ou instituteur. Le jeune homme opte pour la carrière d’enseignant et est admis en 1951 au Cours Normal de Banankoro, situé à 12 km de Ségou. En 1954, alors qu’il est en classe de 4ème, un camarade de classe le traite de bâtard au cours d’une altercation. Si ce n’est pas la première fois qu’une telle injure lui est adressée, Roger Moussa est profondément blessé. Il écrit secrètement une longue lettre à son père qui avait laissé son adresse à sa mère. En réponse, son père l’invite à venir passer les congés de Pâques en Côte d’Ivoire et s’engage à financer ses études supérieures.

C’est ainsi qu’en 1955, Roger Moussa entre au lycée de Cocody près d’Abidjan, décidé à devenir docteur vétérinaire. Le lycée constitue un monde cosmopolite où se côtoient des élèves des deux sexes, Français et Africains. Bien qu’interne, il apprend à connaître son père dans la maison duquel il a sa chambre. L’année 1958 est à la fois celle du référendum visant à créer une « Communauté française » et celle du baccalauréat. Plus préoccupé par ses études que par les enjeux politiques, Roger Moussa suit de loin la campagne électorale même si son cœur penche en faveur du NON et de l’indépendance immédiate des colonies. Il obtient son Baccalauréat série Mathématiques Élémentaires et se prépare à poursuivre ses études supérieures en médecine vétérinaire dans une grande école française grâce à l’obtention d’une bourse de l’Afrique Occidentale Française (A.O.F.).

Durant toutes ces années d’école primaire et secondaire, Roger Moussa Tall n’est pas un militant. Il est néanmoins marqué par l’arbitraire qui règne au sein des écoles coloniales et par la guerre d’Algérie, qui est l’objet de profonds désaccords avec certains de ses enseignants français de Banankoro, qui refusent de voir les colonies devenir indépendantes. Mais le véritable basculement militant à lieu en France, à l’âge de 22 ans. Comme il arrive sans son document d’admission au baccalauréat, l’Office des étudiants d’outre-mer lui refuse son inscription scolaire et lui donne les contacts d’Abdoulaye Sawadogo, président de l’Association des Étudiants Voltaïques en France (AEVF) et de Victor Kaboré, qui en est le trésorier. Alors qu’il est sans ressource, ces aînés lui apportent leur aide, lui prêtent de l’argent, lui remettent des tickets de métro et de restaurant. Roger Moussa obtient une place à la maison des jeunes de Courbevoie, le temps qu’il régularise sa situation. Cette expérience de solidarité constitue un déclencheur qui le pousse à prendre sa carte à l’AEVF et à devenir membre de la Fédération des étudiants d’Afrique noire en France (FEANF). S’ouvre alors pour lui ce qu’il considère comme la tranche de sa vie « la plus exaltante ». Ces années d’études en France (1958-1966) constituent une période de liberté et de rupture avec le poids des normes religieuses.
Il est envoyé en octobre 1958 en classe préparatoire vétérinaire comme interne au Lycée Marcelin Berthelot à Saint Maure des Fossés, dans la banlieue parisienne. En mai 1960, il est admis au concours d’entrée à l’École Vétérinaire d’Alfort et s’installe à la Maison des étudiants voltaïques en France. Il rencontre une Guinéenne, Fatoumata Keita, étudiante en secrétariat et fille d’un ami de son père, avec laquelle il se marie en 1961 à Paris à la mairie du 9ème arrondissement. Le couple s’installe à la cité universitaire d’Anthony avec leur premier enfant. Par l’intermédiaire de son épouse, Roger Moussa fréquente les cercles d’étudiants guinéens mais, contrairement à nombre d’entre eux, il n’éprouve aucune admiration pour les écrits de Sékou Touré qu’il considère comme « du marxisme à la sauce mandingue ». Alors que le marxisme constitue la grammaire de nombreux étudiants des années 1960, Roger Moussa puise également son inspiration chez les philosophes rationalistes et ses idéaux dans la pensée mutualiste, l’économie coopérative ou encore la morale religieuse (qu’elle soit judéo-chrétienne ou islamique) dont il se revendiquera par la suite. L’ouvrage de Frantz Fanon Les Damnés de la terre constitue son livre de chevet. Il parcoure enfin les conférences pour approfondir sa culture politique. Trois l’ont particulièrement marquées. Celle, organisée par la FEANF, au cours de laquelle Amady Aly Dieng porte la contradiction à René Dumont autour de son ouvrage L’Afrique noire est mal partie. Celle du philosophe et communiste Roger Garaudy sur la violence, et enfin la conférence de Pierre Mendès France , qu’il ne cessa d’admirer, sur les leviers de l’économie.

Pendant les vacances d’été 1960, des étudiants voltaïques de Dakar et de France se retrouvent à Ouagadougou pour créer l’Union Générale des Étudiants Voltaïques (UGEV), qui se donne pour objectif de regrouper toutes les sections des étudiants voltaïques, au pays comme à l’étranger. Si le Congrès est interdit par les autorités, un bureau parvient néanmoins à être élu. Roger Moussa Tall accède au poste de Trésorier Général, aux côtés de Raphaël Médah (Président) et de Seydou Diallo (Secrétaire Général). L’association adopte une ligne radicale et dénonce, au lendemain de l’accès du pays à l’indépendance, le néocolonialisme français et la politique autoritaire menée par le régime de Maurice Yaméogo. Pour des raisons de sécurité, son siège et son organe de presse Jeune Volta sont basés à Paris, avant d’êtres transférés à Dakar (1965-1968). En décembre 1962, alors que l’AEVF est tiraillée par les clivages politiques entre PAI et MLN, Roger Moussa Tall est élu président de l’association pour un mandat d’un an non renouvelable afin de dénouer la crise. Il n’est pas question que le militantisme nuise à ses dernières années d’étude. Il se spécialise en Hygiène et Industries des denrées alimentaires d’origine animale en 1965-1966 et soutient sa thèse à la faculté de médecine de Paris en juin 1966 sur le thème : "Contribution à l’étude du lait et du lait caillé en Haute-Volta", où il croise les connaissances scientifiques des Ecoles vétérinaires et celles empiriques de sa grand-mère. A l’âge de 30 ans, il termine ainsi ses études universitaires. Il est marié et père de trois enfants quand il rentre en Haute Volta, au mois de juillet 1966.

La famille s’installe à Ouagadougou quelques mois après la chute du régime de Maurice Yaméogo, intervenue le 3 janvier 1966 dans le cadre d’un soulèvement populaire. Roger Moussa Tall est nommé Chef du Service des Industries Animales en septembre 1966 et adhère au syndicat des travailleurs de la santé humaine et animale (SYNTSHA) dont il est élu secrétaire général en 1967. L’année suivante, il se rend à Dakar pour suivre une formation de trois mois sur la planification sectorielle à l’Institut Africain de Développement Économique et de Planification (IDEP) grâce à une bourse des Nations Unies. Il assiste ainsi au « Mai dakarois », dont il est davantage un témoin et qu’un acteur. Il reste en retrait du mouvement – préférant se consacrer à sa formation – mais renoue les liens avec son ami Amath Bâ, arrêté avec d’autres dirigeants syndicaux en 1968, et rend visite à l’hôpital aux étudiants voltaïques blessés (Michel Kafando, Souleymane Diallo). A son retour en Haute Volta, Roger Moussa Tall s’atèle à la préparation d’une grève des travailleurs de la santé. Ceux-ci revendiquent la création de la catégorie B dans leur secteur (seul corps de la fonction publique à ne pas en bénéficier de ce statut) et le paiement des indemnités de garde et de tournées supprimées en 1964 sous le régime de Maurice Yaméogo. Au cours du Congrès extraordinaire des 7 et 8 août 1969 organisé à l’école des infirmiers d’État, les sections du SYNTSHA décident d’une grève d’avertissement de 48 heures (les 15 et 16 septembre), suivie d’une semaine de négociation, puis une grève de 10 jours (à partir du 22 septembre). Le mouvement est très largement suivi et publie quotidiennement un bulletin destiné à contrer le discours gouvernemental et à informer les populations sur la grève. Suite au succès remporté par ce mouvement social, Roger Moussa Tall est reconduit à la tête du SYNTSHA et est élu comme porte parole des syndicats. A ce titre, il siège en 1970 dans la commission constitutionnelle pour la 2ème République.

La même année, Roger Moussa Tall est nommé Secrétaire Exécutif de la Communauté Économique du Bétail et de la Viande du Conseil de l’Entente (CEBV) nouvellement créé dont le siège est à Ouagadougou. Il occupe ce poste jusqu’en 1984 et décide, en tant que fonctionnaire international, de démissionner du SYNTSHA. Commence alors pour lui une période de reflux militant qui va perdurer sous le régime sankariste (1983-1987). Alors qu’il est nommé la direction de la société d’État de l’Office National d’Exploitation des Ressources Animales (ONERA) entre 1984 et 1988, il attend que le vent de la révolution sankariste passe. Il échappe ainsi à la vague répressive qui s’abat sur les syndicalistes. Sa famille est néanmoins traversée par les bouleversements de l’époque. Tandis que ses fils rejoignent les rangs des Comités de défense de la révolution (CDR), son épouse ne supporte pas la situation politique et le déclassement économique de Roger Moussa Tall. Elle part s’installer en Côte d’Ivoire avec leur plus jeune fille en 1985. Fidèle aux idéaux de la FEANF qui enjoignait les étudiants africains à œuvrer en tant que cadres à la construction de leur pays, il refuse de la suivre. Le couple divorce en 1987 et Roger Moussa Tall se remarie l’année suivante avec une économiste-familiale, Kadidia Karembega. Il termine sa carrière de fonctionnaire à la Direction de la Production et des Industries Animales et prend sa retraite en 1989, année au cours de laquelle naît sa dernière fille. Pendant 13 ans, il continue d’exercer comme consultant en Elevage et Industries animales et effectue de nombreux voyages de recherches en Afrique.

Ainsi, tout au long des années 1970-1980 qui voient se succéder des régimes d’exception, Roger Moussa Tall reste en retrait de la vie militante se tenant autant à distance des luttes syndicales que clandestines. Il renoue finalement avec le militantisme en s’engageant à la Confédération générale du travail du Burkina (CGT-B) créée en 1988. Dix ans plus tard, lorsqu’éclate un vaste mouvement social pour dénoncer l’assassinat du journaliste Norbert Zongo et de ses trois compagnons, le 13 décembre 1998, il adhère au Mouvement du Manifeste pour la liberté initié par des enseignants de l’université de Ouagadougou. Il rallie également le Forum citoyen pour l’alternance (Focal) créé en 2009 pour réclamer la limitation des mandats présidentiels. Depuis l’insurrection de 2014 qui a mis fin au régime de Blaise Compaoré, Roger Moussa Tall n’a pas baissé les bras. Il participe régulièrement aux conférences publiques sur les enjeux politiques du Burkina et se donne pour tâche de transmettre son expérience de doyen. Fervent militant syndical et panafricain, il s’est toujours refusé à adhérer à un parti politique ; une posture singulière dans le champ militant burkinabé qui traduit son souci de l’indépendance syndicale. Il se fait également remarquer pour ses critiques acerbes à l’égard du régime sankariste qui viennent bousculer les représentations des plus jeunes. Roger Moussa Tall se considère enfin comme un musulman scientifique et, à ce titre, défend le progrès social et l’égalité entre les hommes et les femmes.

Pour citer cet article :
https://maitron.fr/spip.php?article207251, notice TALL Roger Moussa par Ophélie Rillon, version mise en ligne le 9 octobre 2018, dernière modification le 9 octobre 2018.

Par Ophélie Rillon

SOURCES :
Entretiens avec Roger Moussa Tall, Ougadougou, novembre-décembre 2016.
Archives personnelles de Roger Moussa Tall ;
Hakili, n° 0000, décembre 2001 ;
Hakili, n° 14, mai 2012 ; France-Antilles 8 novembre 2012 ;
Archives nationales du Burkina Faso, Fonds Ministère de l’Intérieur, Carton 28 V 145 Partis, Syndicats (1959-1994).
Pascal Bianchini, Gabin Korbéogo, « Le syndicalisme étudiant, des origines à nos jours : un acteur permanent dans l’évolution socio-politique du Burkina Faso », JHEA/RESA, vol. 6, n° 2&3, 2008, pp. 33–60.
Charles Kabeya, « Évolution et rôle des syndicats au Burkina Faso », Présence Africaine, Nouvelle série, n°142, 1987, pp. 130-147.

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