WANG Xiaohe 王孝和

Par Alain Roux

Né le 4 février 1924 à Shanghai, fusillé le 27 septembre 1948 à Shanghai ; martyr du mouvement ouvrier par les historiens de la RPC.

Ce communiste, considéré comme un martyr du mouvement ouvrier par les historiens de la RPC, est un des rares exemples de militant qui a privilégié ses activités syndicales sur toute autre considération.
Il est né le 4 février 1924 à Shanghai, quartier de Hong-Kou, ou, selon d’autres sources, à Ningbo (Zhejiang), dans une famille très pauvre de mariniers. Son père a vécu au loin sur les canaux et les rivières avant de travailler au bac de Pudong. Lors de la guerre sino-japonaise, l’adolescent se réfugie en 1938, à quatorze ans, dans la famille paternelle où l’on vit très difficilement de la pêche sur le lac Dongqian, près de Ningbo. Après des études primaires, il réussit l’examen d’entrée à l’école Lizhi de Shanghai située rue Massenet (actuellement En’nanlu) qui forme en trois ans des interprètes en langue anglaise pour la police, la poste et les banques. Son père, qui travaillait alors dans une compagnie anglaise de navigation intérieure, étant tombé malade et étant au chômage, le jeune homme paya sa scolarité en faisant de petits travaux pour l’établissement (écritures, sortie de poubelles…). À l’automne 1942, alors que sa famille souhaitait qu’il entrât à la Poste, où les emplois étaient stables – « des bols de riz en fer » -, il choisit la Shanghai Power. Cette grande centrale électrique de Shanghai était une entreprise américaine qui avait été nationalisée par le Japon après Pearl Harbour. Il y fut admis au département de contrôle en janvier 1943. Il semble que ce choix lui ait été inspiré par un ami, Wu Tongquan, qui était un militant communiste clandestin. Il adhère au PCC le 4 mai 1945 : ce fut l’occasion d’une petite cérémonie, avec drapeau rouge, et prestation de serment. Xiaohe estima qu’il « venait alors de naitre pour la seconde fois », d’après ses biographes officiels. Il épousa la même année Xin Yuying, originaire comme lui de Ningbo, à qui il apprend à lire. Il avait fait ses premières expériences syndicales durant l’été 1943 à l’occasion d’un sit-in de tout le personnel devant le siège de l’entreprise pour obtenir du riz à bas prix. En 1944, lors d’un bombardement par les Américains qui avait causé la mort d’un ouvrier, il avait participé à une action analogue pour obtenir une prime de risque et l’autorisation de se rendre rapidement aux abris en cas d’alerte : son syndicalisme était à effet immédiat et concret. Il consacrait d’ailleurs ses soirées à venir en aide aux vieux ouvriers malades ou à animer des cours du soir, ce qui le mit en relation avec les groupes de « frères jurés » plus ou moins liés à la Bande Rouge qui prenaient traditionnellement en charge l’aide sociale aux travailleurs aux côtés des associations caritatives bouddhistes et de la Société des adorateurs de Guandi. Cette dernière regroupait traditionnellement les ouvriers des ateliers de mécanique. Très lié à ses camarades de travail, il était populaire : il fut très actif dès janvier 1946 dans les mouvements de grève et de manifestation de rue des 25 000 travailleurs des entreprises de service public de l’eau, de l’électricité et des transports urbains où les communistes avaient acquis de fortes positions. À la Shanghai Power c’est d’ailleurs un communiste de vingt-trois ans, Ouyang Zuren*, qui avait été élu président du syndicat par une assemblée générale du personnel. Wang Xiaohe avait soutenu la décision controversée du PCC de demander aux présidents communistes de procéder à l’enregistrement de leur syndicat au Bureau des Affaires Sociales (BAS). Ce choix de la légalité et de l’action revendicative au grand jour était une option novatrice pour un parti forgé par des années de lutte armée et de clandestinité. Lors des grèves de janvier 1946, Wang Xiaohe veilla notamment à ce que son équipe ne coupe pas totalement la fourniture d’électricité aux abonnés pour ne pas les mécontenter. Il fut très actif lors des manifestations de 1946 « contre la faim et la guerre civile » et pour l’établissement d’une échelle mobile des salaires indexée sur le coût de la vie. En 1947 il fut élu à l’exécutif du syndicat de la Shanghai Power. À cette date, les 9/10° des dirigeants de ce syndicat étaient communistes, certains militant en première ligne lors des conflits, d’autres masquant leur appartenance et se tenant en retrait. Wang Xiaohe était en première ligne. Durant l’été 1947, alors que la guerre civile avait repris et semblait tourner en faveur des nationalistes, le GMD, sous l’influence de la clique CC et de Lu Jingshi*, décida de passer à la répression contre les syndicalistes communistes pour reprendre le contrôle d’un monde ouvrier qui lui avait été acquis jusque-là mais que l’inflation et les difficultés du ravitaillement commençaient à lui aliéner. En septembre 1947, profitant de quelques imprudences de militants communistes, la police effectua une descente à l’imprimerie Futong où étaient édités le journal du syndicat ainsi que diverses publications clandestines du PCC. On procéda à plusieurs dizaines d’arrestations de militants et Ouyang Zhuren dut passer à la clandestinité pour ne plus reparaitre qu’en août 1948 au 6° congrès du Travail organisé par les communistes à Harbin, une ville qui était à cette date sous le contrôle de l’Armée Populaire de Libération. Le 25 septembre 1947, le dangbu de Shanghai du GMD désigna un comité de réorganisation du syndicat de la Shanghai Power de 25 membres sous la responsabilité de Fan Caikui*, un « commissaire » (zhidaoyuan) proche de Lu Jingshi* et de la clique CC. Il est surprenant de trouver Wang Xiaohe parmi ces 25, alors que tous les communistes connus avaient été écartés de la nouvelle direction dont la quasi-totalité des membres était lié à la clique CC, d’autant plus que la police nationaliste avait repéré depuis longtemps son activisme et que son nom se trouvait cité dans les listes de militants communistes que la police avait trouvées. Sans doute avait-on voulu ainsi masquer la brutalité de l’opération d’épuration réalisée, en conservant quelques militants populaires aux côtés de responsables GMD qui ne l’étaient plus guère. L’opération fut un rapide échec : Wang Xiaohe continua à lutter contre la vie chère et parvint même en janvier 1948 à se faire élire président du syndicat de la Shanghai Power contre le candidat soutenu par le GMD, alors que la guerre civile faisait rage : chargé de l’organisation de l’assemblée générale du syndicat, il s’était arrangé pour isoler les militants GMD dans un coin de la salle pour les empêcher d’intervenir auprès de leurs sympathisants hésitants et il avait imposé un dépouillement des votes sur place et non dans les locaux du BAS où l’on aurait « arrangé » les résultats. Wan Yi, le syndicaliste de la clique CC qu’il avait battu, lui aurait alors proposé d’adhérer au GMD pour éviter l’arrestation dont il était menacé en cas de refus. Rien n’y fit : en février 1948, Wang Xiaohe organisa une cérémonie au siège du syndicat en l’honneur des deux ouvrières tuées lors de l’intervention de la police qui avait mis fin le 2 février à l’occupation par les travailleurs de la cotonnière Shenxin n°9 ( voir à *Yang Guangming) . À la fin de cette manifestation, Wang Xiaohe organisa une petite réunion avec notamment Xu Zhouliang*, président du syndicat des mécaniciens du 4e arrondissement (Zhabei), où l’on envisagea d’organiser une réplique ouvrière d’envergure à la répression contre les grévistes de la Shenxin n°9. On sait que ce n’était plus la ligne du PCC à cette date : la possibilité d’une victoire dans la guerre civile, apparue durant cet hiver, rendait moins utile la formation d’un second front à la ville, tandis qu’il paraissait nécessaire, dans cette éventualité, de rassurer les industriels pour maintenir la production et éviter un chômage de masse. De toute façon, une des nombreuses provocations qui avaient été montées contre Wang Xiaoling depuis son refus de rejoindre le GMD, réussit le 1° avril 1948. Ce jour-là, on signala dans la presse, avec de gros titres, le sabotage de deux générateurs avec de la limaille de fer et quelques jours plus tard l’un des ouvriers arrêtés donna le nom de Wang Xiaohe comme étant l’instigateur de l’attentat. Conscient du danger, Wang Xiaohe changeait d’adresse chaque nuit tandis que le parti prenait des dispositions pour le faire passer à la clandestinité mais il fut attiré dans un piège par Wang Yi : confronté à son dénonciateur et maltraité lors de ses interrogatoires, il fut inculpé le 21 avril et incarcéré. De nombreuses personnalités syndicales hostiles à la clique CC firent des interventions en sa faveur auprès des autorités. En vain : jugé à huis clos le 19 juillet 1948 par le tribunal spécial criminel, il fut condamné à mort ainsi qu’un autre prévenu en fuite, tandis que 5 autres syndicalistes de la Shanghai Power écopaient de lourdes peines de prison. Wang Xiaohe fut fusillé le 27 septembre 1948.
La tempête politique soulevée par un article intitulé « Ne fabriquez pas d’autres Wang Xiaohe ! », paru le 1° octobre dans le Zhengyanbao (« La juste parole ») sous la signature de son rédacteur en chef Fan Xipin (范 锡品), nous éclaire sur les luttes internes dans le GMD que révélait cette tragédie et, au delà, sur les relations entre ce parti et les ouvriers de Shanghai. Son auteur s’y livrait à une terrible charge contre les « milieux ouvriers » (gongjie), c’est à dire les dirigeants du Dangbu, les responsables du GLU, les commissaires du BAS, c’est à dire la clique CC. Cette attaque accusait la politique ouvrière menée par Lu Jingshi* et ses amis d’avoir produit et de continuer à produire d’innombrables Wang Xiaohe. « Cette politique était l’œuvre d’une petite minorité qui s’était emparée des syndicats pour en faire son gagne-pain…. Puisque les syndicats n’appartiennent pas aux ouvriers, on ne choisit comme cadres que des beni-oui-oui….Tandis que tous les éléments démocratiques et progressistes qui agissaient vraiment pour défendre les intérêts ouvriers étaient coiffés d’un bonnet rouge et contraints à suivre la route de Wang Xiaohe ». Se réclamant d’un retour à la démocratie syndicale bafouée, l’auteur pronostiquait une victoire des communistes et de leurs alliés de la Ligue Démocratique, en cas où la ligne suivie par la clique CC n’était pas rectifiée. Ceux qui posaient ce diagnostic étaient clairement identifiables : *Fan Xiping était le seul des 7 élus députés à l’Assemblée Nationale dans le collège ouvrier en novembre 1947 à ne pas faire partie de la clique CC. Né à Changshu (Jiangsu) en 1914, diplômé d’une école militaire comme officier d’état-major, il avait été responsable en 1946 du corps de la Jeunesse des Trois Principes du Peuple que présidait Chiang Ching-kuo (Jiang Jingguo). C’était un proche de Wu Shaoshu*, qui avait été pendant quelques semaines le maître de Shanghai à la libération, avant d’être évincé par la clique CC et mis sur la touche par Chiang Kai-shek en janvier 1946. Or, durant l’été 1948, pendant que se déroulait la tragédie de Wang Xiaohe, ce même Chiang Kaï-shek, qui sentait la situation lui échapper, avait confié à son fils Chiang Ching-kuo des pouvoirs extraordinaires pour juguler l’inflation en lançant le yuan-or dans la région de Shanghai et du bas Yangzi. Pendant quelques semaines on s’en était pris aux spéculateurs, tandis que *Wu Shaoshu était nommé conseiller dans le Bureau de contrôle économique de Shanghai que présidait Ching-kuo. L’arrestation d’un des deux fils de Du Yuesheng pour corruption ainsi que l’inculpation pour trafics illicites de plusieurs personnes proches de la clique CC impliquées dans l’ « incident de la cotonnière Shenxin n°9 » (voir à Yang Guangming*) attestent de l’influence persistante parmi les ouvriers des anciens du Corps de la Jeunesse. Un journal généralement bien informé, le Dazhong yebao (« Popular Evening News ») propriété du général Xuan Tiewu, qui commandait la police de Shanghai, annonçait le 8 octobre la fuite à Hong Kong pour échapper à une arrestation pour escroquerie et trafic d’influence du David L.K. Kong (Kong Lingkan) fils du très puissant ministre H.H. Kung (Kong Xiangxi). On peut raisonnablement penser que l’arrestation et le procès de Wang Xiaohe s’inscrivait dans une contre-offensive de la clique CC pour reprendre la main. On sait que l’affaire du yuan-or se termina par un lamentable fiasco, reconnu par la démission de ses responsabilités de Ching-kuo le 31 octobre.
Au-delà de ces combats obscurs entre cliques, la tragédie de Wang Xiaohe, fit apparaître la cassure qui s’était opérée entre le GMD et les ouvriers de Shanghai. Cette cassure fut analysée avec lucidité par Hunt, le « labour attaché » au Consulat général britannique de Shanghai. Durant quelques semaines, une violente campagne de presse se déchaîna contre *Wu Shaoshu. Elle aboutit bientôt à la suspension définitive du Zhengyanbao et à des poursuites contre diverses personnalités accusées d’être complices des « bandits communistes », Le dernier meeting du GLU de Shanghai eut lieu le 22 octobre en présence de Ma Chaojun* : 300 présidents de syndicats liés à la clique CC célébrèrent leur victoire illusoire. Mais on assista dès le début de l’hiver 1948 à une débandade de la clique CC, tandis que les communistes s’emparaient de la direction de dizaines de syndicats en organisant la défense de l’outil de travail et en arrachant aux gestionnaires des usines qu’ils procurent du riz aux ouvriers et à leurs familles. Comme l’avait écrit Wang Xiaohe dans sa dernière lettre adressée à sa femme, « le gouvernement réactionnaire du GMD allait bientôt s’écrouler ».

Pour citer cet article :
https://maitron.fr/spip.php?article207278, notice WANG Xiaohe 王孝和 par Alain Roux, version mise en ligne le 10 octobre 2018, dernière modification le 5 novembre 2022.

Par Alain Roux

Sources : Dicomo p 693. Roux 1991 1731-1763. Ke Lan et Zhao Zi : Buside Wang Xiaohe (« Wang Xiaohe, l’immortel »). Les Éditions Ouvrières. Pékin 1955. FO 371. 69.593/14.495. Labor News n° 5 par Hunt. Chinese Press Review, publié par le Consulat Général US à Shanghai, du 1° octobre 1948 (traduction de l’éditorial de Zhengyanbao.).

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