LALLEMAND Roger, Camille

Par Josette Ueberschlag

Né le 13 juillet 1900 à Fromelennes (Ardennes), mort le 24 février 1989 à Gonfaron (Var) ; instituteur ; compagnon de Célestin Freinet  ; militant communiste ; militant syndicaliste tendance École émancipée (FUE, puis SNI) ; internationaliste convaincu et espérantiste.

Roger Lallemand en 1930 à Saint-Paul-de-Vence, lors de sa première visite à Freinet
Roger Lallemand en 1930 à Saint-Paul-de-Vence, lors de sa première visite à Freinet

Fils de Victor, Benoît Lallemand, cantonnier-chef, et de Marie, Ernestine Bihin, ouvrière tisseuse avant son mariage, Roger Lallemand fut le quatrième et dernier enfant de la famille. « Né avec le siècle, je n’avais aucune peine à me rappeler mon âge ». Son frère aîné Marcel Lallemand, était né à Francheval (Ardennes), le 25 octobre 1887, et ses deux sœurs à Fromelennes, Laure le 23 août 1891 et Blanche le 29 janvier 1894.

Son père manifestait ouvertement ses opinions républicaines allant jusqu’à peindre en bleu-blanc-rouge la barrière fermant la cour de leur habitation. Maire de Fromelennes de 1919 à 1939, conseiller général du canton de Givet de 1925 à 1928, fut non réélu aux élections cantonales des 14 et 21 octobre 1928. Le commissaire spécial de Givet rapporta que ce dernier, à la date du 20 juin 1929, adhérait au Parti communiste. Probablement, en était-il déjà membre auparavant ?

Lors de la Grande Guerre, quelques années plus tôt, la famille au grand complet s’était enfuie précipitamment de Fromelennes devant l’avancée de l’armée allemande, emportant très peu d’affaires, leur père ayant pensé que l’éloignement de leur domicile ne durerait que quelques semaines comme en 1870 où, alors âgé de 7 ans, il avait trouvé refuge avec les siens dans les forêts alentour, campant « sous une tente faite de draps de lit ».

Roger Lallemand raconta plus tard les longs mois d’exil (SBT, n°227). En 1914, « après des jours et des jours de marche à pied, sous la grande chaleur, sans trouver de quoi manger », lui et sa famille avaient pu monter dans un train de réfugiés en gare de Sommepy (Marne), sans leur père réquisitionné par la compagnie des Ponts et Chaussées à Troyes (Aube). Cet exode long et douloureux – entrecoupé d’arrêts forcés sans savoir de quoi demain serait fait – les conduisit jusqu’à Valence où ils furent accueillis par une institutrice. Ce fut seulement la veille de Noël 1915 qu’ils parvinrent à se retrouver réunis à Troyes.

À 16 ans, grâce aux cours par correspondance, Roger Lallemand avait réussi à la fois l’examen du brevet élémentaire et l’entrée à l’École normale d’instituteurs de Troyes. Comme pour son frère et ses sœurs, ses parents n’avaient jamais envisagé pour lui, d’autre profession que celle d’instituteur : « Il fallait bien que les ressources de mes parents fussent limitées pour que je sois orienté vers l’École normale où la pension était gratuite. Car, malgré ma timidité excessive, j’avais su faire comprendre à mon père que cela me déplaisait totalement ». Après une année d’internat à l’ENI durant laquelle sa santé fragile s’était fortement dégradée, il fut autorisé à rejoindre celle de Rouen (Seine Inférieure/Maritime) où il put être externe. En effet, il logeait chez son frère Marcel qui, mobilisé, avait obtenu un détachement à la Compagnie française des métaux à Deville-lès-Rouen. Avec le brevet supérieur en poche (Rouen, juillet 1918), il rejoignit ses parents à Mailly (Aube), mais refusa catégoriquement de retourner à l’École normale pour achever sa formation professionnelle et obtenir le CFEN. « Plus tard, je serai considéré comme ayant normalement terminé mes études. Le directeur avait fait le nécessaire, en brave homme qu’il était ».
L’armistice signé, ce fut le moment tant redouté de la nomination dans un poste. « Pâques 1919, m’y voici : 75 élèves à Mézières à l’école du Chaudron du nom du directeur. Mon premier contact avec lui fut plus que surprenant : « “Je ne vous demande pas de faire classe, faites d’abord de la discipline. La maitresse qui vous a précédé n’a pu venir à bout de ces garnements… “  Fichu métier (!), me dis-je ». À la rentrée suivante, Roger Lallemand quitta Mézières pour Haybes, ville martyre incendiée par les Allemands. L’école de garçons se trouvait alors dans un baraquement à peine surélevé au bord de la Meuse, inondable à la première crue importante, des conditions fort difficiles. « Là, ce fut une toute autre histoire, je devais dormir sur place. J’y ai réussi néanmoins mon CAP ».

Dans sa vingtième année, Roger Lallemand se présenta devant les autorités militaires qui le déclarèrent bon pour le service, alors que, deux ans plus tôt au conseil de révision, l’officier responsable lui avait dit de manière brutale : « “Allez vous-en. Développement insuffisant. Ajourné“… Diable ! Je me demandais bien ce qui m’arrivait. […] Voilà un changement de cap qui tombe au plus mauvais moment ». En effet, la plupart des appelés partaient pour le Maroc où une guerre se déroulait : « J’ai échappé de justesse à l’enrôlement dans les tirailleurs marocains en apprenant que, dans mon canton, l’on recherchait deux volontaires pour partir en Allemagne. Moi qui parlait la langue, ma candidature fut acceptée ».

Au retour de l’occupation des pays rhénans (du 1er avril 1921 au 21 septembre 1922), il fut nommé instituteur dans les Ardennes successivement à Monthermé, Fromelennes, Les Hautes Rivières (hameau de Linchamps), soit un nouveau poste tous les deux ans. Son épouse Simone née Germain, institutrice, tomba gravement malade alors qu’ils étaient mariés depuis quelques mois seulement. Pour la soigner, il demanda un congé sans traitement d’un mois, puis reprit son poste à Linchamps avant de nouveau se mettre en congé pour convenances personnelles durant un an. Ils quittèrent alors les Ardennes pour le Sud-Ouest et lui, décida d’enseigner dans une école libre d’inspiration théosophique à Lescar près de Pau (Basses-Pyrénées/Atlantiques), puis à Soulac-sur-Mer où l’école venait d’être transplantée. Son attirance pour la théosophie et la pédagogie nouvelle de Rudolf Steiner lui était venue du bien-être que sa femme malade avait éprouvé après une physio-thérapie d’un mois à Paris. Malheureusement, celle-ci décéda des suites de sa maladie, le 29 mai 1943 à Charnois (Ardennes).

Veuf, Roger Lallemand se remaria le 21 février 1944 à Braux (Ardennes) avec Édith Lallemand, une institutrice de même patronyme que lui, mais sans aucun lien de parenté. Veuve elle aussi, elle avait perdu son mari, André, Joseph, Gustave Poquet, mort pour la France près de Domptail (Vosges), le 20 juin 1940. La guerre la frappait une seconde fois puisque son père avait été tué au combat le 24 août 1914, alors qu’elle avait 2 ans. Jean, Eugène Poquet – né le 7 décembre 1939 à Messincourt (Ardennes)– enfant du premier mariage, fut reconnu et légitimé le 28 mars 1970 par Roger Lallemand comme son fils adoptif.

Racontant son entrée ”contre son gré” dans la carrière d’instituteur, Roger Lallemand se plaisait à ajouter : « Ai-je besoin de dire que l’École normale ne m’a été d’aucun secours pour l’exercice de ma profession ? [De fait], je fus toute ma vie un campeur randonneur de la pédagogie ». En effet, le nombre de postes qu’il a occupés fut tellement impressionnant que nous renonçons à les citer. Ce fut seulement dans le dernier d’entre eux – une école mixte à trois classes à Fromelennes-Flohimont (Ardennes) dont il fut directeur – que Roger Lallemand demeura 11 ans. Il prit sa retraite à la rentrée scolaire 1955 et se retira à Gonfaron (Var) en 1960.

En dépit de débuts dans la carrière compliqués, difficiles à tous points de vue et sans doute à cause de cela, Roger Lallemand était à l’affût d’expériences pédagogiques susceptibles d’améliorer le quotidien de sa classe. Cet intérêt envers l’Éducation nouvelle qui faisait florès à l’époque, lui aura permis d’innover année après année, grâce à des rencontres, des voyages et une correspondance abondante, facilitée par sa maîtrise des langues : allemand, russe, espéranto, un peu d’anglais ; de surcroît, il s’était initié au latin et au grec. Par exemple, en poste à Linchamps, il apprit un jour que Roger Cousinet, inspecteur de la circonscription de Sedan, allait faire une conférence sur une nouvelle méthode de travail libre par groupes : « J’y vais, j’achète sa brochure et je m’entretiens avec lui. Puis, je visiterai deux postes dans sa circonscription qui aurait pu me convenir ». À Haybes, il mit en place pour ses élèves, une correspondance en espéranto avec des camarades de contrées lointaines, sans doute l’URSS comme son engagement politique évoqué plus loin le laisse présager. À Linchamps encore, il utilisa le cinéma Pathé-Baby comme moyen d’enseignement, organisa le soir des séances pour les familles et créa une coopérative scolaire. Mais bientôt, son investissement pédagogique se porta presque exclusivement sur les techniques proposées par Freinet. Il venait de lire de lui, un article intitulé « Contre un enseignement livresque–L’imprimerie à l’école » paru en mai 1925 dans la revue Clarté d’Henri Barbusse, à laquelle il était abonné en tant qu’adhérent au Mouvement Jeunes Communistes de France : « J’écris tout de suite à Freinet et je me procure le matériel puisque notre coopérative a les reins solides grâce au cinéma Pathé-Baby. Ce fut le grand tournant [de ma vie]. C’est ainsi qu’en mai 1927, je figure sur la liste des 23 premiers imprimeurs de la coopérative d’entraide pédagogique de Célestin Freinet. Au cours de l’année 1927-1928, [ma classe] a des correspondants : les élèves de Marie-Louise Lagier-Bruno, institutrice à Prelles (Hautes-Alpes), sœur aînée d’Élise Freinet ».

Dès ce moment, Roger Lallemand ne cessa d’enchaîner avec Freinet, initiatives et réalisations pédagogiques. Il fut l’instigateur et le maître d’œuvre de plusieurs outils édités par la Coopérative de l’enseignement laïc (CEL). Il travailla tout d’abord plusieurs années à l’organisation méthodique du fichier scolaire coopératif (FSC) conçu par Freinet pour permettre le travail individualisé des élèves. À la manière de la classification décimale des bibliothèques et en collaboration avec le suisse Adolphe Ferrière, l’espagnol Herminio Almendros, le belge Jean Mawet et son épouse Lucienne Balesse et bien d’autres encore, il mit au point une codification des fiches qui donna lieu au livret explicatif Pour tout classer. Autre axe de réflexion, le calcul et la maîtrise des quatre opérations. Ayant eu connaissance des travaux de l’américain Carleton Washburne et de résultats probants obtenus dans les écoles de Winnetka (Illinois), Roger Lallemand lança le projet CEL d’un fichier autocorrectif de calcul, adapté au contexte français. À l’époque, l’apport novateur de Freinet fut avant édition, de le tester auprès des élèves, ce qui était possible grâce au large réseau coopératif de collègues. Citons encore un dictionnaire pour aider les jeunes enfants à orthographier correctement leurs premiers textes libres, ou un vade-mecum sur la grammaire, les conjugaisons, l’orthographe d’accord, etc.

Roger Lallemand devint administrateur de la CEL en 1947 au congrès de Dijon, le premier de l’après-guerre ; il le resta jusqu’à sa retraite. Simultanément, il était le délégué CEL des Ardennes. Il convient également de mettre à son actif d’avoir été le précurseur des Rencontres internationales des éducateurs Freinet (RIDEF), en organisant chaque année à partir de 1948, des Congrès d’été internationaux qui eurent lieu alternativement en France ou à l’étranger. Il fut aussi un des premiers adhérents de l’association des Amis de Freinet à sa création en 1969. Enfin, à la croisée de ses engagements politique et pédagogique, il fut l’auteur de la Bibliothèque de travail : Jean-Baptiste Clément, militant ouvrier et chansonnier (1836-1903), publiée l’année de sa retraite, comme un chant du cygne. La sortie de ce document avait été précédée par deux expositions célébrant le cinquantenaire de la mort du chansonnier, l’une à Charleville, l’autre à Liège, dont il fut l’un des artisans avec son ami Henri Manceau.

Aux élections municipales de Fromelennes d’avril-mai 1945, Roger Lallemand fut candidat et tête de liste. « Comme mon parti [le PCF] obtint le plus grand nombre de voix, me voilà promis au rôle de maire ; mais, la loi de non-cumul m’interdisait d’exercer ce mandat… je venais d’être nommé instituteur dans cette localité à la rentrée 1944 ». En revanche, « je devins membre à part entière du comité de parrainage de la liste du PCF lors de la première élection législative de l’après-guerre, le 21 octobre 1945 ». Les communistes ayant recueilli le plus grand nombre de voix, 37 863 sur 121 278 votants et 149 484 inscrits, deux d’entre eux, Pierre Lareppe et Jules Mouron, furent élus députés sur les quatre postes à pourvoir.

Roger Lallemand prit ses distances avec le PCF au moment des critiques contre Freinet – publiées dans deux revues La Nouvelle Critique et L’École et la Nation – qu’il jugea partisanes et injustes. Néanmoins, il demeura en contact avec plusieurs de ses camarades communistes et continua de correspondre en espéranto avec ses amis tchèques et soviétiques dont Echtner à Prague et Danovski à Moscou qu’il visita au cours d’escales d’un voyage en Chine organisé en avril-mai 1957 par l’association des Amitiés franco-chinoises. En effet, il eut la chance au titre de l’École moderne française de Freinet, d’être parmi les dix personnes de la délégation conduite par Ernest Kahane. À l’issue de ce voyage, Roger Lallemand rédigea plusieurs articles pour la revue L’Éducateur et deux livrets de la collection Bibliothèque de travailTchen Lo-Ming et sa famille.

Pour citer cet article :
https://maitron.fr/spip.php?article208989, notice LALLEMAND Roger, Camille par Josette Ueberschlag , version mise en ligne le 18 novembre 2018, dernière modification le 22 novembre 2018.

Par Josette Ueberschlag

Roger Lallemand en 1930 à Saint-Paul-de-Vence, lors de sa première visite à Freinet
Roger Lallemand en 1930 à Saint-Paul-de-Vence, lors de sa première visite à Freinet

ŒUVRES : « Pour tout classer », BENP (Brochure d’Éducation nouvelle populaire), 2e série, n° 15-16-17, oct. 1939 ; – « La grammaire d’après le texte libre », BENP, n°8, oct. 1949 ; – « Orthodico », BT (Bibliothèque de travail), n°242, 15 juillet 1953 ; – Fichiers auto-correctifs de calcul, d’orthographe, de conjugaison et d’orthographe d’accord, éd et rééd. CEL. – « Jean-Baptiste Clément, militant ouvrier et chansonnier (1836-1903) », BT n°315, juillet 1955. – « Tchen Lo-Ming et sa famille », BT n°441 et 447, 1er octobre 1959 et 10 mars 1960. – Nombreux articles dans la revue L’Éducateur Prolétarien de 1932 à 1939, dans L’Éducateur à partir de 1945, ainsi que dans Bulletin des Amis de Freinet et de son mouvement.

SOURCES : Arch. Dép. Ardennes. – État-civil de Fromelennes, de Messincourt et de Braux. – Archives privées (lettres à Édith). – L’Imprimerie à l’école, n°5, mai 1927. – « L’enfant du peuple », SBT (Supplément bimensuel Bibliothèque de travail), n°227, 15 septembre 1967. – « De l’enseignement traditionnel à l’école moderne avec Freinet », Bulletin des Amis de Freinet, n°3, juin 1970, p. 16-27. – « Souvenirs II et III », Bulletin des Amis de Freinet n°24, août, 1976, p. 14-21 et n°26, juin 1977, p. 14-19. – Michel Barré, « Roger Lallemand », Bulletin des Amis de Freinet, n°51, juin 1989, p. 68. – Correspondance de Roger Lallemand avec Herminio Almendros entre 1937 et 1939, Bulletin des Amis de Freinet, n°96, juillet 2012. – Liberté, n°53, 13 octobre 1945. – Notes de son fils Jean Poquet-Lallemand et de Didier Bigorgne.

rebonds ?
Les rebonds proposent trois biographies choisies aléatoirement en fonction de similarités thématiques (dictionnaires), chronologiques (périodes), géographiques (département) et socioprofessionnelles.
fiches auteur-e-s
Version imprimable Signaler un complément