Grignon (Savoie), Les Glières blanches, arr. Albertville, 23 juin 1944

Par Michel Aguettaz

Le 23 juin 1944 dans l’après-midi, 31 hommes de la Compagnie de Partisans (Cie 92-01), de l’organisation FTP, furent exécutés par des soldats de la Wehrmacht, sur la commune de Grignon dans la plaine d’Albertville (Savoie)

Ce crime de guerre fut perpétré par le détachement n°79 d’artillerie de montagne de la Wehrmacht, appartenant au 7e régiment d’artillerie de réserve (Dieustelle 30621 A), arrivé à Albertville en octobre 1943.

La compagnie 92-01 ou Compagnie de Partisans était plus communément dénommée Compagnie Paul, du nom de son commandant, Paul Dionis. Formée fin mai- début juin 1944, elle n’était pas, à la différence des autres compagnies, sédentaire, et disposait d’une très large autonomie d’action. Le commandement en fut confié à Paul Ewdokinoff, dit Paul Dionis. Ce russe était arrivé en France en 1929 et s’était installé à Ugine. Engagé dans les Brigades Internationales, il combattit en Espagne jusqu’en 1939. Paré de ce prestige et d’un grand courage physique, il disposait d’un très grand ascendant sur ses hommes.
La nouvelle compagnie résultait de l’amalgame de plusieurs groupes FTP. Son noyau initial, d’une quinzaine d’hommes, fut le groupe Henri-Barbusse, issu lui-même du maquis de Saint-Rémy-de-Maurienne. Ce groupe était formé de jeunes hommes qui avaient pris le maquis dès l’été 1943 et s’étaient aguerris dans de nombreux « coups de main ». Courant mai, une dizaine d’hommes du maquis de Coise rejoignirent cette équipe en basse Maurienne. À leur tête, se trouvait Hippolyte Armand, activement recherché depuis le 11 mars 1944.
Début juin, différentes actions furent menées à bien en Maurienne, dont plusieurs attaques de convoi. Après la participation au sabotage du pont ferroviaire de la Pouille (Basse-Maurienne) le 3 juin, le groupe passa en basse-Tarentaise. Là quelques FTP locaux renforcèrent l’effectif. Le 15 juin, le poste allemand de Tours-sur-Isère fut brièvement attaqué. Puis, par le fort du Mont-Venthon et le col de la Forclaz, la troupe rejoignit le « groupe franc » FTP d’Ugine.
Ce groupe était commandé par un jeune ouvrier d’origine polonaise, Casimir Wrona, dont la tête était mise à prix depuis le mois d’avril. Le 5 juin le groupe Wrona avait fait explosé une mine télécommandée sur le terrain d’entraînement de la garnison d’Ugine, tuant douze soldats allemands et en blessant une vingtaine d’autres. La répression avait été immédiate et violente : 28 hommes, âgés de 17 à 68 ans, furent raflés et fusillés le jour même (19 furent fusillés à l’emplacement même de l’attentat, 9 à l’intersection des nationales 512 et 508). Le 6 juin, la répression se poursuivit par la destruction à l’explosif des trois phalanstères de la cité ouvrière des Corrues et de trois autres habitations « réputées dangereuses ». La quasi totalité des hommes valides de l’agglomération uginoise se réfugièrent alors dans les montagnes environnantes. Un groupe de jeunes FTP sédentaires prit le maquis à ce moment là et rejoignit le groupe Wrona.
Avec ce nouvel apport, l’effectif de la compagnie de Partisans se trouva porté à environ 70 hommes.
Paul Dionis et ses lieutenants choisirent dans un premier temps de se diriger vers Megève. Ils y parvinrent le 17 juin, mais la troupe allemande qui stationnait dans ce village avait quitté la place à leur arrivée. Le chef FTP décida alors d’attaquer le poste allemand de Beaufort-sur-Doron. Le 19 juin, les FTP passèrent à Hauteluce puis au chantier du barrage du lac de la Girotte où se trouvaient de nombreux réfractaires au STO acheminés ici par les filières des MUR. Quelques jeunes hommes choisirent de se joindre aux « partisans ».
Le 21 juin 1944, à cinq heures du matin l’attaque du poste douanier de Beaufort commença. Au bout de cinq heures de combat, les FTP réussirent à incendier le bâtiment où étaient retranchés les 14 soldats allemands. Ceux-ci se rendirent, comptant 4 morts et trois blessés. Ces derniers furent confiés au docteur Lambert qui les soigna. Du côté FTP, le témoignage d’un médecin signale 4 tués et 4 blessés qui furent cachés dans un petit hospice tenu par des religieuses. Deux des blessés moururent peu de temps après.
Après son comba,t la compagnie FTP se dirigea, avec sept prisonniers, sur le village d’Arèche, où elle se ravitailla.
La 92-01 prit en suite la direction de Saint-Guérin, avec l’intention de passer le col de la Bathie pour rejoindre Saint-Paul-sur-Isère, en Tarentaise. Mais ce projet initial ne fut pas maintenu et la compagnie s’installa dans des chalets d’alpage pour la nuit.
De son côté, très rapidement, le commandement allemand réagit et envoya des renforts dès le début de l’après-midi. Une compagnie, basée à Bourg-Saint-Maurice, en opération vers le cormet d’Arêches put commencer un vaste ratissage dès ce moment. Elle fut bientôt renforcée par des unités venues de Chambéry et Albertville. Le 22 juin en début d’après-midi, la compagnie de partisans était encerclée et attaquée. La situation devint rapidement très critique et il semble que la panique s’empara d’une partie des hommes, en particulier les plus jeunes d’entre eux. A ce moment deux groupes se formèrent : une quarantaine d’hommes décidèrent de tenter de passer en force, par petits groupes. On trouvait parmi eux les plus expérimentés et qui savaient ne rien pouvoir attendre de l’ennemi, en particulier ceux dont la tête était mise à prix : Dionis et les hommes du groupe Henri Barbusse, le noyau dur du « groupe franc » FTP d’Ugine. 35 hommes choisirent de se rendre après que les prisonniers allemands eurent été libérés, espérant que ce geste leur vaudrait la clémence de leur attaquant, comme le promettaient les appels lancés par les Allemands.
Leur sort fut rapidement scellé. Depuis le 5 juin 1944, la Kommandantur d’Albertville avait fait preuve de sa volonté de réprimer sans merci, et aveuglément, toute manifestation de la Résistance. Le 5 juin, 28 hommes raflés avaient été fusillés à Ugine suite à l’attentat du champ de mars, évoqué plus haut. Le 8 juin, ce furent 7 hommes de l’AS, surpris par un convoi allemand, qui furent exécutés dans la plaine de Conflans, sur la commune d’Albertville. A coté de ces exécutions collectives, des exécutions isolées s’étaient multipliées, comme à La Pallud, le 8 juin ou à Monthion le 12 juin. L’issue de leur arrestation ne laissait pas de place au doute.
Les 35 FTP prisonniers furent, dans un premier temps, entassés dans une cave à Arêches, puis convoyés, ligotés avec du fil de fer, deux par deux, jusqu’à Albertville. Les quatre plus jeunes, âgés de moins de 18 ans, furent retirés du groupe et furent par la suite déportés.
Leurs trente et un camarades furent eux exécutés le 23 juin, vers 18 heures, dans un champ, au lieu-dit Les Glières Blanches, dans la plaine d’Albertville, rive gauche de l’Isère.
L’exécution fut faite à l’arme automatique, en deux groupes, le premier de 15 hommes, le second de 16. Selon un rapport de gendarmerie, les « patriotes ont été massacrés et non fusillés. Certains corps étaient déchiquetés des pieds à la tête ». (rapport du 13 juin 1945). Dans un premier temps le commandement allemand voulut faire enterrer les corps sur le lieu même du massacre mais le maire d’Albertville put obtenir de les faire ensevelir dans le cimetière principal de la ville. Toutefois les victimes durent être ensevelies à même la terre. Douze corps furent identifiés immédiatement mais en janvier 1945, dix victimes n’étaient toujours pas reconnues et ce n ‘est qu’en 1947 que la dernière d’entre elle, Raymond Dupart, fut identifiée officiellement.
Sur les 31 hommes, 11 étaient nés en Savoie. Les autres provenaient de lieux très variés (Var, Hérault, Haute-Marne, Rhône, Sarthe, Oise, Gironde…) et étaient arrivés dans ce département par des filières diverses, souvent pour échapper au STO.
Aujourd’hui un monument marque le souvenir de ce massacre qui fut l’épisode le plus sanglant de l’histoire des FTP de Savoie.

ANTOINE (pseudonyme)
BOIS Serge
BONANSEA Michel
BOULON Michel
BRUNIER Robert
BUSILLET Marius
CHAUPRE Adrien Roger
COCHET Gaston
COLLIN Jean
COLLIN Pierre
DA SILVA Catarino Joao
DARNET Robert
DUPART Raymond
FAVIOT Pierre, Théophile Fernand
GARDET Robert, Louis, Jean
GIROUD-TROUILLET Albert, Maurice
GRAND Joseph
GRASSIN Daniel, pseudonymes Daniel Dumenthiel Antoine
GUCHER Roland
HAUCHECORNE Paul
LEHMANN Robert, Georges
MUGNIER-BAJAT Alexandre, Auguste
PARIS Gino
PARMENTIER Maurice
PAULET Fernand, Elziar, Elie (pseudonyme de maquis Cristophe)
PAULET Louis (nom de maquis Soulié)
POMERY Pierre
PONCET Paul
SARTORI Gino
VALSESIA Pierino
ZATTI Richard, Riccardo

Pour citer cet article :
https://maitron.fr/spip.php?article209180, notice Grignon (Savoie), Les Glières blanches, arr. Albertville, 23 juin 1944 par Michel Aguettaz, version mise en ligne le 29 novembre 2018, dernière modification le 8 mai 2020.

Par Michel Aguettaz

SOURCES : Arch. Dép. Savoie, 961 W 31 . — Archives municipales d’Albertville.--- Jean d’Arbaumont, Entre Glières et Vercors : vie et mort du capitaine Bulle, Gardet, Annecy, 1972 . — Charles Rickard, La Savoie dans la résistance, Ouest France, 1986 . — Michel Aguettaz, Les FTP dans la Résistance savoyarde, PUG, 1995 . — Témoignages de Romain Bruscaggin, Hypolite Armand, Casimir Wrona.

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