GIORGETTI Lucien [GIORGETTI Alfred, Lucien]

Par Renaud Poulain-Argiolas

Né le 10 février 1904 à Port-de-Bouc (Bouches-du-Rhône), mort le 25 août 1966 à Port-de-Bouc ; ouvrier métallurgiste ; syndicaliste CGTU ; militant communiste et élu de Port-de-Bouc ; résistant ; interné, puis déporté.

Lucien Giorgetti
Lucien Giorgetti

Le Journal Officiel de la République du 20 octobre 1929 annonçait la naturalisation française des membres suivants de la famille : Léonilde Giorgetti, le père, né à Lucques (Lucca) en Toscane (Italie), riveur ; la mère, Caroline, Rosalie Vannuchi, née à La Ciotat (Bouches-du-Rhône) ; leurs enfants : Gabrielle, Émilie Giorgetti, née en 1915 ; Marcelle, Antonia Giorgetti, née en 1916 ; Émile, Joseph Giorgetti, né en 1923. Les parents eurent également deux enfants qu’ils perdirent avant ceux-là, ainsi que trois autres fils dont Lucien était l’aîné. Tous les hommes de la famille Giorgetti travaillèrent aux Chantiers et Ateliers de Provence (CAP) à partir de leur ouverture en 1900.

Lors des élections municipales de mai 1935 à Port-de-Bouc, Lucien Giorgetti fut candidat sur une liste regroupant "communistes BOP [Bloc ouvrier et paysan] et antifascistes", animée par le Parti communiste. Il était alors ouvrier de la métallurgie et syndiqué à la CGTU. A ses côtés figuraient notamment Henri Lazzarino, militant de la SFIO et Clément Mille, militant du PCF.

A la fin de l’année 1940, la police de Vichy procéda à une série de 11 perquisitions chez une partie de ceux qui avaient été fichés avant la guerre comme militants communistes ou syndicalistes. Certains, comme Véran Guigue, son fils Armand Guigue et Albert Boiteau, tous travaillant ou ayant travaillé aux CAP, furent été arrêtés le 13 novembre. Le 12 décembre, ce fut le tour de Lucien Giorgetti.
En février 1942, une perquisition chez la famille Giorgetti se solda par la saisie de journaux clandestins diffusés par le Parti communiste : Rouge-Midi et L’Humanité. Lucien fut interné au camp de Saint-Sulpice-la-Pointe (Tarn). En juillet 1944, l’armée allemande, voulant échapper à la progression des troupes alliées, fit évacuer plusieurs centres d’internement de la région, dont celui de Saint-Sulpice-la-Pointe, en parquant les prisonniers dans un train à destination de Buchenwald. Aux détenus du camp on ajouta des réfugiés espagnols, des familles juives, des résistants raflés en Haute-Savoie et des FTP des Bouches-du-Rhône.
Giorgetti partit donc le 30 juillet 1944 depuis la gare Raynald de Toulouse dans le convoi I. 252. La liste des prisonniers portait à son arrivée au camp l’annotation « BDS Paris » (Befehlshaber der Sicherheitspolizei und des Sicherheitsdienstes), pour signifier que le Commandant de la Police de sécurité de l’État et du service de sécurité de la SS de Paris avait ordonné le transfert. Les militants communistes port-de-boucains Armand Guigue et Louis Barsotti faisaient partie du même convoi.
D’après une note du Secours catholique international du 18 décembre 1944, le train passa par Sète, Montpellier, Nîmes, Avignon, Orange, Valence, Chalon-sur-Saône, Dijon, Chaumont, Lunéville et Weimar. Les hommes adultes furent ensuite transportés jusqu’au camp.
L’administration de Buchenwald enregistra l’arrivée de Giorgetti le 6 août. Sa fiche d’entrée mentionne qu’il était déporté politique, que son métier était manœuvre et que sa mère s’appelait Marie (peut-être s’agissait-il de son deuxième ou troisième prénom). Ses maigres possessions furent méticuleusement détaillées : un bonnet, un veston, un pantalon, un pull-over, trois chemises, un slip, une paire de chaussures, une paire de chaussettes et un stylo plume. Son anatomie fut elle aussi passée au crible : on constata qu’il lui manquait 6 dents.
Pour l’autorité nazie il devint le matricule KLB 69970. Il passa la période de quarantaine imposée aux nouveaux arrivants dans le Block 52 du Petit camp.

Le 16 septembre 1944, on l’affecta au Kommando de Witten-Annen pour y être soumis au travail forcé. Ce jour-là, le premier transport de Buchenwald se rendit à Witten-Annen, dans la région de Rhénanie-du-Nord-Westphalie, à plus de 300 km, avec 700 prisonniers à bord. Leur employeur était l’Annener Gussstahlwerk (AGW), fabriquant des pièces d’armement.
L’Association Française Buchenwald Dora et Kommandos dispose dans ses archives d’une description aussi détaillée qu’effroyable des conditions de vie que Lucien Giorgetti et ses codétenus connurent dans ce lieu sinistre. Le camp de Witten-Annen était frontalier avec Annen, à l’Ouest de la ville de Bochum, que les prisonniers virent brûler le 19 mars 1945. Il était composé de 700 déportés, français pour la plupart, et dirigé par Alfred, "un SS brutal, alcoolique et hystérique, exilé de Buchenwald pour avoir tué un homme que ses camarades veulent venger." A Witten-Annen, il assomma un Français qui ne tenait pas assez droit à l’appel.
Il y avait une dizaine de blocs en bois contenant chacun une centaine de châlits à deux places superposés. 10 châlits formaient un box, qui avait un responsable choisi pour répartir la nourriture. Le camp était entouré de barbelés, sans miradors, mais avec un abri souterrain, dans lequel tout le monde se réfugiait pendant les bombardements.
A partir de 4h15, le "Stubedienst" (assistant du chef de bloc) passait dans les box en criant "Kaffe holen !" ("Café !") pour aller chercher le petit-déjeuner de tout le bloc à la cuisine, à l’extérieur du camp. Il y avait un pain par box, à partager sans couteau, et un ersatz de café. A midi, le chef de bloc distribuait une soupe de chou rouge, parfois accompagnée d’une rondelle de saucisson mou. Une fois par semaine, il y avait également une cuillère de sel et deux cuillères de sucre en poudre. Le repas du soir tenait à 1,5 litre de soupe, remplacée par des pommes de terre une fois par semaine. Le "Revier" (quartier des malades) était dirigé par un médecin français, soupçonné de favoritisme envers les Russes dont il parlait la langue. Il fallait avoir plus de 40° de fièvre pour y être accepté. Cependant, le SS Alfred annulait les admissions au gré de ses humeurs.
Le travail était effectué par 2 équipes de prisonniers, à raison de 12 heures par jour et 6 jours sur 7. Des relèves étaient faites à 6h et 18h. On devait se rendre à pied à l’usine d’armement située à 4 km, au pas cadencé et escorté par des soldats armés. Les prisonniers étaient obligés de contourner la ville à travers les potagers, pour éviter les insultes et les pierres lancées par les habitants.
Après un grand portail, une route conduisait à un grand hall en briques neuves. Le sol était fait de petits pavés de bois, recyclés plus tard pour tailler des pipes ou en tant que bois de chauffage. Plusieurs rangées de machines-outils neuves permettaient de fabriquer des pièces détachées pour chars et avions. Les contremaîtres montraient pendant 30 minutes le travail à accomplir. Il était strictement interdit de s’asseoir, même lorsque les chaînes s’arrêtaient faute de pièces. Le zèle que mettaient les Russes et les Polonais à l’ouvrage leur donnait le droit de s’approprier les bouches de chaleur dont ils chassaient violemment les Français. Pourtant 80% de la production n’était pas jugée conforme et repartait à la refonte. Du papier et des chiffons étaient distribués les samedis soirs afin de nettoyer les machines. En réalité, ces derniers étaient utilisés en guise de papier hygiénique, de papier à cigarette ou de chaussettes de protection contre le froid. Les détenus travaillèrent toute la nuit du 23 décembre 1944 pour compenser le repos de Noël. L’entreprise AGW paya les prisonniers avec une monnaie valable exclusivement dans le camp, distribuée par le SS. Néanmoins l’événement provoqua une telle confusion qu’il repartit avec.
D’autres prisonniers faisaient un travail de terrassement durant la nuit. Beaucoup mouraient d’épuisement. Le dimanche était réservé à la propreté : corvées de nettoyage, rasage et coupe des cheveux, réalisée par un Italien qui pouvait dessiner une « rue » ou une crête dans la chevelure, selon son état d’esprit du moment.
Un Russe, qui avait essayé de s’évader, dut rester debout 24h sur un tabouret, un seau d’eau dans chaque main. Au bout de 8h il s’effondra. Il fut alors exécuté. Un autre se fractura une cuisse en tombant d’un mur. Laissé sans soin, il mourut au bout de 24h. Suite à une évasion, lors d’un trajet entre le camp et l’usine, on fit avancer les prisonniers en se tenant par le bras, en rang par cinq. Les Russes se plaçaient toujours derrière les Français et tentaient de les déchausser en marchant sur leurs talons, pour leur voler leurs chaussures.
Le camp fut évacué en avril 1945. Alfred Giorgetti en revint malade.

En 1947, il se présenta aux élections municipales de Port-de-Bouc sur la liste de René Rieubon. Il resta élu jusqu’en 1959. Il milita au sein de son association de déportés, l’Association Française Buchenwald Dora et Kommandos, pour que les jeunes générations se souviennent de ce qu’avaient fait les nazis.
La mairie de Port-de-Bouc lui rendit hommage en donnant son nom à une rue du quartier de la Lèque.

Le site « Mémoire des Hommes », dépendant du Ministère de la Défense, le répertorie comme membre du mouvement de résistance Front national. Les documents le concernant au Service historique de la Défense (Vincennes) sont à la cote GR 16 P 256794.

Pour citer cet article :
https://maitron.fr/spip.php?article209383, notice GIORGETTI Lucien [GIORGETTI Alfred, Lucien] par Renaud Poulain-Argiolas, version mise en ligne le 24 octobre 2020, dernière modification le 4 décembre 2020.

Par Renaud Poulain-Argiolas

Élections municipales de 1935
Élections municipales de 1935
Liste des candidats "communistes B.O.P. [Bloc ouvrier et paysan] et antifascistes" à Port-de-Bouc, publiée dans Rouge-Midi le 1er mai 1935.
Lucien Giorgetti
Lucien Giorgetti
Fiche d'entrée au camp de Buchenwald
Fiche d’entrée au camp de Buchenwald

SOURCES : Jean Domenichino, Une ville en chantiers : La construction navale à Port-de-Bouc, 1900-1966, Édisud, 1989 (p. 174, 337). — Roland Joly, Antoine ou la passion de Port-de-Bouc, Éditions des Fédérés, 2016 (p. 309-310). - Rouge-Midi, organe régional hebdomadaire du Parti communiste, 1er mai 1935, p. 4. — Le Serment n°70, bulletin de l’association française Buchenwald-Dora et leurs Commandos, février 1967. — Journal officiel de la République française. Lois et décrets du 20 octobre 1929 (61e année, N°247), p. 11698, p. 11702. — Service international de recherches à Arolsen. – Liste du convoi "BDS Paris" arrivé le 6 août 1944 à Buchenwald. — Livre-Mémorial de la Fondation pour la Mémoire de la Déportation. — Archives de l’Association Française Buchenwald Dora et Kommandos. — Site Mémoire des Hommes, SHD Vincennes, GR 16 P 256794 (nc). — Notes de Louis Botella.

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