CRUZEL Julien, Antoine, Émile

Par André Balent

Né le 18 août 1877 à Alzonne (Aude), mort le 11 décembre 1953 à Cerbère (Pyrénées-Orientales) ; comptable puis transitaire en douanes ; militant socialiste.

Ce militant de Cerbère eut tout d’abord des sympathies pour le Parti communiste. Élu adjoint au maire de Cerbère le 7 novembre 1919 et conseiller de l’arrondissement de Céret pour le canton d’Argelès-sur-Mer, il assista à une conférence communiste, le 27 mai 1921 à Cerbère : cette réunion, animée par Vernochet, inspecteur primaire de Haute-Garonne, rassembla environ 150 personnes, pour la plupart des cheminots en poste à la grande gare internationale de Cerbère - voir François Saleix*, Irénée Tolza* ; Julien Cruzel faisait partie du bureau de la réunion.

Par la suite, Julien Cruzel milita dans les rangs de la SFIO. Il fut réélu conseiller d’arrondissement dans le canton d’Argelès-sur-Mer : le 19 juin 1925 (avec 2 030 voix), le 18 octobre 1931 (avec 1 925 voix, au second tour de scrutin) et le 10 octobre 1937 (avec 2 143 voix au premier tour). Lors des deux premiers scrutins, il fut colistier de Frédéric Trescases*, maire socialiste d’Argelès-sur-Mer. En 1931 et 1937, le troisième conseiller d’arrondissement élu pour le canton d’Argelès-sur-Mer était également socialiste SFIO : il s’agissait de Vincent Azéma, viticulteur et militant coopérateur, maire de Banyuls-sur-Mer (voir : François Mestres*). En 1931, Vincent Azéma avait été élu avec 1 925 voix ; en 1937, il en obtint 2 161.En 1926, Julien Cruzel siégeait à la CAF de la SFIO. Il se présenta à nouveau aux élections municipales à Cerbère (scrutin du 3 mai 1925), sur une liste du Cartel des gauches (9 socialistes SFIO ; 7 radicaux-socialistes) qui emporta la totalité des sièges. Une liste du Parti communiste intitulée « liste d’Union des Travailleurs », composée pour l’essentiel des cheminots de la Compagnie du Midi où figuraient notamment Jean Barrat*, François Saleix* et Irénée Tolza*, ne réussit pas à concurrencer sérieusement celle du Cartel des gauches. Le 17 mai 1925, à la suite du scrutin, Julien Cruzel fut élu adjoint au maire de Cerbère, le radical Ducros. Le 19 septembre 1926, il fut élu maire à la place de ce dernier - voir aussi : Mias Georges*, Parramon Julien*. Il fut ensuite constamment réélu jusqu’à la Seconde Guerre mondiale. En 1934 - il était à cette date président du conseil d’arrondissement de Céret - on le considérait comme étant un des principaux dirigeants de la SFIO de l’arrondissement. En 1936, il était secrétaire du comité local de Front populaire de Cerbère.

Pendant toute la durée de la guerre civile espagnole, Julien Cruzel fut très actif. Dès septembre 1936, il se rendait à Barcelone et sur le front d’Aragon en compagnie de Marcel Mayneris*, membre du secrétariat fédéral de la SFIO, de Joseph Parayre*, député socialiste SFIO des Pyrénées-Orientales et de Castagnez, député socialiste du Cher. À ce groupe, se joignit en cours de route Ziromski. Pendant de longs mois, Julien Cruzel mit à profit sa double qualité de transitaire en douanes et de maire d’une commune frontalière et ferroviaire pour aider la République espagnole de façon clandestine, bien qu’avec l’appui des autorités civiles départementales. En effet, il se chargea d’envoyer des munitions aux Républicains espagnols. Celles-ci étaient fournies par le gouvernement du Front populaire qui essayait de tourner les clauses de la non-intervention. Marcel Mayneris, rédacteur à la préfecture des Pyrénées-Orientales et secrétaire fédéral administratif de la SFIO, servait d’intermédiaire entre Julien Cruzel et le préfet des Pyrénées-Orientales nommé par le gouvernement du Front populaire, Raoul Didkowski (témoignage de Marcel Mayneris). Les adversaires politiques locaux de la SFIO et de la République espagnole se doutaient que Julien Cruzel avait des activités « clandestines ». Les fascistes locaux, notamment ceux du PPF, dans leur organe de presse Somatent , le prenaient fréquemment à partie, allant jusqu’à l’accuser de s’enrichir grâce au « trafic » avec les « Rouges » espagnols.

Localité frontalière, Cerbère fut douloureusement éprouvée par l’afflux massif de Républicains espagnols qui, refluant devant l’offensive des armées franquistes en Catalogne, pénétrèrent en territoire français (février 1939). Les historiens (et notamment Louis Stein, professeur à l’Université de Harvard) ont maintenant clairement établi que ce soudain déferlement de réfugiés civils et militaires - que les Catalans de France appelèrent « l’exode de 1939 » - pourtant prévisible depuis plusieurs mois, prit de court les autorités françaises (à tous les échelons : départemental (Pyrénées-Orientales) et gouvernemental) et les contraignit à improviser, souvent dans la confusion, des mesures d’urgence. Julien Cruzel, en sa qualité de maire de Cerbère, dut alors faire face à une situation hors du commun. Dès avant la chute de la Catalogne, une partie de la population de Port-Bou (localité espagnole très proche de Cerbère) avait trouvé refuge à Cerbère, alors que l’aviation franquiste bombardait la ville. Lors de l’« exode », en février 1939, Julien Cruzel se porta personnellement garant de tous les réfugiés demeurant précédemment à Port-Bou. Cette solidarité fut peut-être sélective, mais elle eut le mérite d’être. Tous les maires des Pyrénées-Orientales ne réagirent pas, en février 1939, aussi généreusement que Julien Cruzel. Julien Cruzel eut également des contacts parfois difficiles avec des représentants officiels des autorités républicaines espagnoles. Ainsi avec Constancia de la Mora, chargée des liaisons entre l’armée et les correspondants de guerre étrangers : le 27 janvier 1939, alors que les troupes républicaines se battaient encore et que les franquistes n’étaient pas encore arrivés à la frontière, Julien Cruzel s’étonna que des ambulances espagnoles qui stationnaient derrière la mairie de Cerbère n’aient pas été renvoyées en Espagne afin de pouvoir évacuer des blessés. En fait ces véhicules étaient chargés de dossiers et de mobilier appartenant à Largo Caballero et à Luis Araquistain et Julien Cruzel reçut l’ordre de les garder pour ces deux leaders de la République espagnole.
Julien Cruzel fut déchu de son mandat de maire par le gouvernement de Vichy, le 26 mars 1941. En 1940-1941, il fut un précieux auxiliaire de la filière d’évasion mise en place par l’antifasciste allemande Lisa Fittko* et son mari Hans. Le 2 septembre 1944, le CDL des Pyrénées-Orientales le désignait comme président de la commission municipale de Cerbère. Réélu par ses concitoyens maire de Cerbère en 1945, il le demeura jusqu’à sa mort, le 11 décembre 1953.

Pour citer cet article :
https://maitron.fr/spip.php?article21178, notice CRUZEL Julien, Antoine, Émile par André Balent, version mise en ligne le 25 octobre 2008, dernière modification le 12 septembre 2018.

Par André Balent

SOURCES : Arch. Dép. Pyrénées-Orientales, Versement du cabinet du préfet (13 septembre 1951), liasse 177 (PC et SFIO 1934-1936), annexe au rapport du préfet au ministre de l’Intérieur (28 décembre 1934) ; versement du cabinet du préfet (16 septembre 1959) rapport du commissaire spécial de Cerbère au préfet des Pyrénées-Orientales (28 mai 1921). 2 M 5 263 ; 2 M 5 268 II ; 2 M 5 302/303/304. — Le Cri Catalan, hebdomadaire (officieux) de la fédération socialiste SFIO des Pyrénées-Orientales, 8 mai 1926. — Le Travailleur Catalan, hebdomadaire de la Région catalane du Parti communiste, 8 août 1936. — Le Socialiste des Pyrénées-Orientales, hebdomadaire de la fédération socialiste SFIO des Pyrénées-Orientales (1936-1939). — Annuaire-Guide des Pyrénées-Orientales, Nîmes, Chastanier et Alméras, 1937. — Horace Chauvet, La politique rousillonnaise (de 1870 à nos jours), Perpignan, 1934. — Lisa Fittko, Le chemin des Pyrénées. Souvenirs 1940-1941, Paris, Maren Sell & Cie, 1988, 319 p.— René Grando, Jacques Queralt, Xavier. Febrès, Vous avez la mémoire courte 1939 : 500 000 républicains venus du Sud indésirables en Roussillon, Éditions du chiendent, Marcevol (Pyrénées-Orientales), 1981. — Louis Stein, Par delà l’exil et la mort. Les républicains espagnols en France, Mazarine, Paris, 1981. — Renseignements fournis par la mairie de Cerbère le 15 octobre 1980, puis par la secrétaire de mairie de Cerbère (1981). — Témoignage de Marcel Mayneris, ancien rédacteur à la préfecture des Pyrénées-Orientales et ancien secrétaire fédéral administratif de la SFIO des Pyrénées-Orientales (10 juillet 1983).

ICONOGRAPHIE : Le Socialiste des Pyrénées-Orientales, 7 octobre 1937.

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