FROND Victor [FRONT Jean]

Par Gauthier Langlois

Né le 1er septembre 1821 à Montfaucon (Lot), mort le 16 janvier 1881 à Varredes (Seine-et-Marne) ; sapeur-pompier à Paris ; opposant au coup d’État du 2 décembre 1851 il fut déporté en Algérie puis exilé. Il se réfugia à Jersey puis Lisbonne et enfin Rio-de-Janeiro.

Victor Frond naquit à Montfaucon, gros bourg situé à une quarantaine de kilomètres au nord de Cahors. Il fut déclaré à l’État-civil sous le nom de Jean Front, fils d’un couple de cultivateurs, Jean Front et de Marie Figeac.

En 1839, âgé de dix-huit ans, il s’engagea dans l’armée comme simple soldat. Apprécié par ses supérieurs il monta en grade rapidement pour devenir sous-lieutenant en seulement huit ans. Affecté d’abord dans l’infanterie, il passa en 1841 dans l’infanterie de marine en Martinique, où il resta jusqu’en 1846. En 1847 il fit campagne sur le vaisseau La Prospérine et la corvette l’Archimède. En 1848, alors affecté à Cherbourg, il eut l’occasion d’y croiser un des insurgés des journées de Juin, Gabriel Hugelmann, sur le vaisseau-ponton où il était détenu. C’est peut-être parce qu’il répugnait le rôle de geôlier ou parce que sa carrière n’évoluait plus qu’il demanda, en 1850, à être affecté dans le corps des sapeurs-pompiers de Paris. Il s’investit pleinement dans cette nouvelle fonction et publia, en 1851, un livre sur l’histoire et l’organisation des services de secours contre l’incendie. Il y prônait, pour une meilleure efficacité, la réorganisation de ces services sur le modèle des sapeurs-pompiers de Paris. Cet ouvrage bien reçu fut traduit à Madrid en espagnol.

En 1851 il était célibataire et résidait à Paris 29 quai de la Tournelle (ancien XIIe arr.). Opposant au coup d’État du 2 décembre il fut arrêté huit jours plus tard. La commission militaire de Paris proposa sa déportation en Algérie, motivée par le commentaire suivant : « Homme on ne peut plus dangereux. Ancien officier de pompiers, il avait conçu l’idée infernale de s’emparer des pompes de divers postes, de les remplir d’essence de térébenthine, d’huile essentielle et d’incendier les quartiers pris par la troupe. Démagogue de la pire espèce, ne buvant qu’à la "belle Marianne" (la guillotine) et se promettant pour 1852 les plus grands excès. ».

Il fut envoyé à Alger. Il s’en évada à l’automne 1852 et se réfugia à Londres. C’est là qu’il apprit, dans le Courrier de l’Europe, qu’il avait bénéficié le 2 février 1853 d’une remise de peine assortie d’une mesure d’éloignement momentanée. La régularisation de sa situation était sans doute pour le gouvernement impérial un moyen de sauvegarder les apparences et tenter de rallier un opposant. Victor réagit en publiant une lettre datée de Londres, 8 février 1853 et dont voici un extrait :

Louis Bonaparte m’a fait le triste honneur de porter mon nom sur ses tablettes de grâce ou d’amnistie. Voilà déjà cinq mois, j’avais pris les devants sur la générosité princière par mon évasion d’Afrique, et je ne puis attribuer cette miséricorde in extremis qu’à l’envie de m’amener dans un nouveau guet-apens.
 
Quoiqu’il en soit de la grâce de M. Bonaparte, je ne l’amnistie pas, moi, pour ses œuvres nocturnes du 2 décembre, pour ses tueries du 4, pour ses proscriptions à la Sylla, ses décrets de sang et ses urnes frelatées, dont j’ai pu voir le fond comme militaire votant.
 
Républicain, je n’amnistie pas le bourreau de la République.
Soldat tombé pour la défense d’une Constitution, je n’amnistie pas le violateur sacrilège du serment et de la loi.
 
Quelque obscure qu’ait été ma vie, je ne veux pas qu’une injure la souille, et cette grâce qui est une injure, je devais la décliner publiquement.
 
À chacun son rôle.
 
Quand je rentrerai dans ma patrie, j’y reprendrai mon épée, mais ce sera contre M. Bonaparte et pour la vengeance de la République.

Séjournant à Jersey, il se lia d’amitié avec Victor Hugo. Celui-ci lui confia, en juin 1853, le manuscrit des Châtiments qu’il posta de Londres à destination de l’éditeur Hetzel. Revenu peu après à Jersey Victor Frond participa aux activités politiques des proscrits de l’île et notamment, le 21 octobre 1853, à l’assemblée générale des républicains résidant à Jersey, qui déclara le sieur Julien Hubert comme espion et agent provocateur de la police de Napoléon III. Ayant réuni de nombreux documents et notes de son séjour dans les bagnes algériens, il les confia à Charles Ribeyrolles, Victor Hugo et Victor Schoelcher, qui les exploitèrent dans leurs publications contre Napoléon.

Selon Lygia Segala « Ce temps en Angleterre permet à Victor Frond de redéfinir sa militance. Il se familiarise avec la rhétorique politique, les savoirs produits et accumulés par les exilés. Il dépend, pour vivre, de l’aide du Parti et cette position l’oblige moralement de consacrer tout son temps libre et sa compétence technique et sociale aux besoins du groupe. Il est l’un des personnages de Victor Hugo dans le livre Histoire d’un crime (1854). Il est appelé à réorganiser clandestinement la lutte républicaine en France, mettant à profit quelques appuis politiques dans la péninsule ibérique. Cependant, ni ces articulations ni l’aide financière internationale attendue ne se concrétisent. La militance de Frond en tant que cadre technique et en tant que médiateur, perd ainsi son sens politique stratégique, le réduisant à un état de totale indigence. Pour survivre, il essaie de reconvertir son capital social accumulé dans l’activité militante en un nouveau capital professionnel. À Lisbonne il se fait photographe, un métier temporaire peu prestigieux si on le compare à la “ tradition pictorique ” du portrait. Il a sans doute appris le métier avec Alfred Fillon, compatriote et compagnon de fugue des prisons algériennes. Fillon avait alors acquis une notoriété de photographe portraitiste auprès de l’élite locale et était reconnu en tant que fournisseur de la Maison royale Portugaise. ».

En 1857 Frond s’installa à Rio de Janeiro (Brésil) et jouit d’une reconnaissance immédiate de son travail par la Maison impériale Brésilienne. Dans son atelier de portraits, fréquenté par les "classes élégantes et nanties" de la ville, Victor Frond décida de faire un livre-album en créant des séries de photos à thématique nationale et en essayant de les insérer sur le marché éditorial des livres illustrés qui se développait dans le pays. Pour cela il fit venir, en 1858, son ami Charles Ribeyrolles. Ils se lancèrent dans une monumentale description pittoresque du Brésil dont Ribeyrolles rédigeait le texte et Frond réalisait les photographies.

En 1862 il demanda le soutien de la France pour un projet d’exposition universelle dont il a obtenu la concession à Rio-de-Janeiro.

De retour en France, il travailla comme éditeur à la Maison Lemercier, en tant que responsable de deux collections illustrées de renom : Le Panthéon des illustrations françaises au Dix-neuvième Siècle (1863-1869) et Actes et histoire du concile œcuménique de Rome - Premier du Vatican (1869), tous deux publiés à Paris par Abel Pilon/ Lemercier.

Pendant la guerre franco-prussienne il reprit du service comme sapeur-pompier de Paris puis, avec le grade de capitaine, au 24e régiment d’infanterie de ligne. Cela lui valut l’attribution de la Légion d’honneur le 7 février 1871. Retraité de l’armée peu après, il fut nommé régisseur du Palais de l’Élysée.

Pour citer cet article :
https://maitron.fr/spip.php?article213850, notice FROND Victor [FRONT Jean] par Gauthier Langlois, version mise en ligne le 12 mai 2019, dernière modification le 22 novembre 2020.

Par Gauthier Langlois

SOURCES : Archives du Lot, acte de naissance. — Archives de Seine-et-Marne, acte de décès. — Dossier de la Légion d’honneur. — Geneanet. — Notice autorité BnF, Victor Frond. — Journal des débats politiques et littéraires, 21 janvier 1851. — Le Courrier des Alpes, 10 avril 1851. — Charles Ribeyrolles, Les bagnes d’Afrique, Jersey, imprimerie universelle, 1853. — A la France. L’agent provocateur Hubert, Jersey : imp. universelle, [1853]. — Victor Hugo, « 1853-L’espion Hubert », Oeuvres inédites de Victor Hugo. Choses vues, 1888, p. 291-330. — Jean-Claude Farcy, Rosine Fry, « Frond - Victor », Poursuivis à la suite du coup d’État de décembre 1851, Centre Georges Chevrier - (Université de Bourgogne/CNRS), [En ligne], mis en ligne le 27 août 2013. — David A. Griffiths, « Victor Hugo et Victor Schoelcher au ban de l’Empire », Revue d’histoire littéraire de la France, 1963, p. 563-566. — Altève Aumont, « Courrier d’Amérique - Brésil », Revue des races latines, novembre 1859, p. 606-626.— Lettres inédites de Viollet le Duc recueillies et annotées par son fils Eugène-Louis Viollet le Duc, Paris, Librairies-imprimeries réunies, 1902, p. 68-71. — Mario de Lima-Barbosa, Les français dans l’histoire du Brésil, Paris, A. Blanchard, 1923, p. 321, 417, 444. — La Presse, 28 novembre 1863. — Pierre Larrouse, « FROND (Victor) », Grand dictionnaire universel du 19e siècle, vol. 16, p. 860. — David A. Griffiths, « Victor Hugo et Victor Schoelcher au ban de l’Empire, d’après une correspondance inédite du poète », Revue d’histoire littéraire de la France, 1963, p. 545-580. — Lygia Segala, « Victor Frond et le projet photographique du Brésil Pittoresque », Actes du colloque "Voyageurs et images du Brésil" Paris, MSH, 2003.

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