CAUVET Théobald, François, Félix

Par Gauthier Langlois

Né vers 1823 dans le Pas-de-Calais, mort le 12 juin 1854 à Jersey ; rentier à Saint-Omer (Pas-de-Calais) ; socialiste, opposant au coup d’état du 2 décembre 1852 il se réfugia à Jersey où il devint proche de Victor Hugo.

Portrait de Théobald Cauvet réalisé par Auguste Vacquerie ou Charles Hugo
Portrait de Théobald Cauvet réalisé par Auguste Vacquerie ou Charles Hugo
Photo prise à Jersey en 1853 ou 1854. (Maison de Victor Hugo - Hauteville House, Album Asplet, f° 24)

Théobald Cauvet ou Cauwet était issu d’une famille de la grande bourgeoisie vivant noblement. Son grand-père Jean-François portait à la fin du XVIIIe siècle les titres de « Conseiller du roi et son juge, garde de la Monnaie de Lille, seigneur de Blanchonval et du Limon ». Ses parents Armand Cauvet (1787-1842) et Justine Parent (1793-1871) résidaient à Lillers et dans le château de Wisques qu’ils avaient acquis non loin de Saint-Omer. Théobald, était l’aîné de leurs cinq enfants. Son lieu de naissance n’a pas été identifié et son année de naissance est déduite de son appartenance à la classe militaire de 1843.

Après la mort de son père en 1842, Théobald se trouva tout jeune à la tête d’une grande fortune, principalement foncière, ce qui le mettait à l’abri du besoin et lui permettait de vivre de manière insouciante. Il se fit notamment remarquer en 1845 par une chasse aux blaireaux dans la propriété de Wisques, pour laquelle il mobilisa ses chiens et ses employés pendant trois jours. Il se fit également remarquer par sa conduite dans un café. Avec un certain Édouard Germain il fut condamné le 29 décembre 1846 par le tribunal de police de Saint-Omer « à deux jours de prison et 10 francs d’amende pour être resté après la retraite dans un café (récidive) ». Le café en question, propriété du sieur Jean-Paul Lefèbvre, était, selon les autorités, « le lieu de rendez-vous des débauchés de la ville, des hommes perdus et des socialistes exaltés ». Une autre de ses relations, habitué du même café, était un jeune rentier du nom de Louis Deron.

Toutefois Théobald ne consacrait pas son temps qu’aux seuls loisirs. En 1845 il s’était fait élire premier sous-lieutenant de la 1ère compagnie de chasseur de la Garde nationale de Saint-Omer. Après la proclamation de la Seconde république il participa, avec son ami Louis Deron, à la répression de la révolte ouvrière des Journées de juin 1848 : ils apparaissent en effet sur « La liste nominative des gardes nationaux de Saint-Omer qui se sont rendus à Paris, pour y défendre la République contre l’anarchie ». Il se lança aussi dans la politique : il était, le 16 décembre 1849, candidat aux élections municipales à Saint-Omer.

Cauvet et ses amis Jean-Paul Lefebvre et Louis Deron s’opposèrent au coup d’État du 2 décembre 1851 puis s’enfuirent ensemble pour échapper à la répression. La commission mixte du Pas-de-Calais proposa alors, en mars 1852, son expulsion motivée par le commentaire suivant : « Possesseur d’une fortune considérable. Caissier de la démagogie. A écrit et colporté des placards anarchistes le 4 décembre. Une perquisition faite à son domicile a amené la saisie de 18 armes à feu, dont deux de guerre, 7 poignards et 3 sabres. Était un des chefs du complot, licenciait ses ouvriers et les payait pour qu’ils se rendent sur la place publique ».

Réfugié à Londres puis Jersey avec sa compagne et son ami Jean-Paul Lefèbvre, il s’y retrouva avec nombre de proscrits parmi lesquels Victor Hugo dont il semble avoir été assez proche puisqu’il figure par deux fois dans un album photo de la famille Hugo. Théobald, grâce à sa fortune qu’il faisait gérer par un avoué de Saint-Omer, contribuait à aider les proscrits. Il participait aussi à leurs activités politiques. Le 21 octobre 1853 il était présent à l’assemblée générale des proscrits républicains résidant à Jersey, qui déclara le sieur Julien Hubert comme espion et agent provocateur de la police de Napoléon III.

Le 28 juillet 1853 il se distingua en sauvant de la noyade un jeune anglais qui se baignait. Cet acte de courage fut salué par le Constitutionnel de Jersey et un journal savoyard qui mirent ce fait au compte de l’honneur des proscrits.

Malade de la goutte, il mourut à Jersey le 12 juin 1854 et fut enterré le 16 au « Cimetière des proscrits » situé dans la paroisse Saint-Jean (aujourd’hui cimetière Macpela à Sion). Le journaliste Charles Ribeyrolles prononça, devant l’ensemble des proscrits, un éloge funèbre qui était un discours politique en faveur de la République universelle et sociale :

« Citoyens,
Nous avons encore un mort. C’est le sixième depuis un an et ce ne sont pas ceux que l’âge a blanchi qui tombent, ce sont les jeunes. Pourquoi cela ? C’est que les branches vertes violemment arrachées du tronc laissent échapper la sève et ne fleurissent plus : ainsi en est-il de ces jeunes hommes qui ont perdu la Patrie et qui ne peuvent tenir longtemps à la Terre étrangère.
Celui que nous emportons à la fosse aujourd’hui, le frère dont voilà la dépouille sacrée, la dépouille aimée n’avait que trente ans : il était jeune, il était riche, il avait devant lui le libre espace, les longues perspectives, les tranquilles loisirs. Et pourtant il est mort. Ah ! L’on ne te perd pas impunément, ô Patrie !
Qu’était-ce, maintenant, que ce jeune homme que nous allons ensevelir, ainsi loin du foyer natal, loin des siens et sous l’herbe de l’Étranger ?
C’était un républicain ardent, sérieux, convaincu ; c’était un proscrit fraternel, indulgent à chacun, dévoué à tous. C’était une volonté trempée dans les idées fortes et surtout un cœur bon.
Théobald Cauvet n’était pas venu tout seul à cette religion sévère de l’égalité qui s’appelle la révolution et qui demande à ses fils tous les combats, tous les dévouements, tous les sacrifices, toutes les confessions publiques depuis celle du gibet jusqu’à celle de l’exil.
Oui, pourquoi ne pas le dire, puisque nous expliquons une conscience sur une tombe ? Comme Barbès et comme bien d’autres dont le cœur déborde, riche vase aux parfums, Théobald Cauvet, ce grand propriétaire n’avait pas peur du communisme, il en avait tous les grands instincts. D’ailleurs peu importaient pour lui le système et le moyen, il voulait la justice quand même !
Je vous ai dit son idée, voici maintenant sa vie : après 1848, la grande date de la génération nouvelle, Cauvet était à Saint-Omer : il y travaillait ardemment, passionnément, au succès de la Révolution, par les clubs, par la propagande des circulaires, des journaux, des livres ; il inondait la campagne de brochures socialistes ou républicaines, et dans la lutte électorale il leva le premier, dans son pays, avec un groupe d’amis, le drapeau de la révolution future, ce drapeau aux deux grandes devises : République universelle et République sociale !
Les gens de la vieille société le craignaient : ils redoutaient sa main pleine et toujours ouverte ; ils redoutaient son influence amie des misères ; ils avaient peur de ce jeune homme qui savait donner sans bruit et qui ne faisait point tinter l’or, tombant dans la main du prolétaire.
Aussi, quand pour l’écarter l’heure leur vint propice en décembre, ils s’empressèrent de donner son nom sur les tablettes de leur commission mixte, et Théobald Cauvet fut exilé.
Qu’avait-il fait ? Ce qu’on fait ceux qui sont à Cayenne, à Bône ou dans les prisons-tombes de Paris, ce qu’ont fait ceux de Londres et de Belgique et de Suisse, ce que vous avez fait vous tous qui l’entourez ici, qui portez la grande misère, l’exil. Pour défendre la République, il avait affiché les articles vengeurs de la Constitution violée ; il voulait, à coup de placards, réveiller le dévouement, forcer la pudeur publique, appeler les balles.
Néant ! Il échoua comme tant d’autres, et partit pour l’exil, laissant derrière lui la France au crime.
Soit à Jersey, soit à Londres, vous l’avez vu, depuis, vivre au milieu de vous. Eh bien ! Quelle bonté douce, quelle fraternité cordiale, quel silence religieux à lieu droit de faiblesses et de fautes. Dans la proscription n’est-ce pas là le témoignage unanime, le témoignage vivant de tous vos souvenirs ?
Permettez-moi, surtout, de rappeler –car c’est notre gloire à tous d’avoir de tels hommes– permettez-moi de rappeler une qualité précieuse, exquise, inhérente à cette nature : il obligeait souvent, vous le savez ; et bien c’était toujours sans bruit, sans fracas, dans la pénombre, de la main à la main ; il semblait rougir d’avoir plus que d’autres, et, pour faire accepter ou faire oublier ces petits services dont s’effraient souvent les fiers caractères, il avait des délicatesses de femme !
Dans sa maladie dernière, qui a été si terrible et si courte, quels petits soins n’avait-il pas pour tous ceux qui le servaient et le consolaient. Pauvre ami, sa douleur, s’oubliait pour nous tous au milieu des crises, et sa fermeté tranquille ne s’est jamais démentie.
Il murmurait le chant du départ une heure avant sa mort, triste et dernière mélancolie qui passait sur les lèvres. Et maintenant, voilà le proscrit de Monsieur Bonaparte couché comme les autres, couché pour toujours dans la tombe de l’étranger !
Oui, te voilà tombé, pauvre ami ; te voilà mort : ta paupière est fermée, sans regard, ta voix est éteinte, ton cœur ne bat plus : et pourtant tu n’es pas mort tout entier, frère ! Tu vis en moi, tu vis dans tous ceux qui t’aimaient, tu vis dans les proscrits que tu as secourus que tu as consolés et qui sont maintenant, sur tous les chemins de la terre, tu vis en nous tous, dans la grande communion des âmes ; car les républicains ne meurent jamais ; ils ont reçus de la vie immortelle, de la vie des idées, et ils laissent après eux leur traînée de sang ; leurs combats, leur souvenir, et ce souvenir est une force pour les jeunes qui vont aux nouvelles batailles : car les morts de la République ne sont pas comme les autres morts : ils s’en vont aux guerres avec les vivants !
Est-ce que ceux qui étaient tombés devant la Bastille en 89 ne se trouvaient pas plus tard aux frontières menacées, avec les pieds nus de 93 ? Est-ce que les hommes de l’échafaud, des prisons et des bagnes pendant les quinze ans n’étaient pas au Louvre en 1830, est ce que ceux de Saint-Michel et de Doullens n’étaient pas à nos barricades de 1848 ?
Donc, ce qui tombent, en exil, aujourd’hui, seront avec nous dans les luttes prochaines, et tu vivras avec nous, dans nous, tu combattras dans nos rangs, toi notre mort, notre deuil, notre douleur du jour… Et nous là pousserons loin, amis, cette bataille dernière : car les concessions et la diplomatie sont finies : elles nous ont coûté trop de sang !
Oui, nous la pousserons loin, assez loin pour que soit accomplie, réalisée, la promesse divine aux deux grandes devises : République universelle – République sociale.
Vive la République sociale ! Vive la République universelle ! »

François-Victor Hugo évoque la mort de Théobald Cauvet dans une lettre adressée à Xavier Durrieu, leur ami commun : « La proscription a, par une pluie battante, reconduit encore un d’entre nous au cimetière St Jean. C’était, je crois, un de vos amis : c’était Cauwet. Ce malheureux jeune homme, en proie à une goutte remontée, s’est empoisonné en avalant quatorze pilules au lieu de trois, d’une substance très énergique que Barbier lui avait commandée. Il est mort d’une mort horrible, gonflé comme un ballon et ayant de l’eau jusqu’aux épaules. Ses amis, Ribeyrolles, Fulbert, Lefèbvre, etc. lui ont caché jusqu’au bout le danger qui le menaçait : il ne s’est pas cru un seul instant sur le point de mourir ; une heure avant sa mort, il chantait le chant du Départ ! La veille, il avait fait écrire à sa mère qu’il allait mieux. Le lendemain, son mieux c’était la mort. - Cette ignorance de Cauwet a eu des conséquences très regrettables : il n’a pas laissé de testament. C’est plus d’un million, assure-t-on, qui va retourner à sa famille, famille de réactionnaires. N’eût-il légué que le 1/10e de cette somme à la caisse des proscrits, que de bien on pouvait faire, que de misères on pouvait soulager ! La seule chose qui nous manque c’est l’argent. Nous avons du courage, de l’esprit, mais pas un sou. Et quant à Mme Cauwet, que va-t-elle devenir ? son mariage n’était légalisé que par la communauté du malheur et de l’exil, par dix années passées sous le même toit et sous la même alcôve. Mais cette légalité n’est bonne que pour la république future. En attendant, Mme Cauwet va se trouver sans ressources. - Cette mort a fait un vide immense dans un certain groupe de proscrits : c’était un Mécène pour quelques-uns et un Amphitryon pour beaucoup. Aussi est-il beaucoup pleuré. ».

La compagne de Cauvet est sans doute cette Madelaine Désirée Cauvet, née vers 1818, morte à Jersey dans la paroisse de Saint-Hélier le 10 mars 1875.

Pour citer cet article :
https://maitron.fr/spip.php?article213866, notice CAUVET Théobald, François, Félix par Gauthier Langlois, version mise en ligne le 28 mars 2019, dernière modification le 21 août 2020.

Par Gauthier Langlois

Portrait de Théobald Cauvet réalisé par Auguste Vacquerie ou Charles Hugo
Portrait de Théobald Cauvet réalisé par Auguste Vacquerie ou Charles Hugo
Photo prise à Jersey en 1853 ou 1854. (Maison de Victor Hugo - Hauteville House, Album Asplet, f° 24)

SOURCES : Geneanet. — Journal des haras, chasses, et courses de chevaux..., vol. 2, 1845, p. 206-208. — Maison de Victor Hugo - Hauteville House, Album Asplet, Discours de Charles Ribeyrolles, f° 23, portrait de Théobald Cauvet, f° 24. — A la France. L’agent provocateur Hubert, Jersey : imp. universelle, [1853]. — Victor Hugo, « 1853-L’espion Hubert », Oeuvres inédites de Victor Hugo. Choses vues, 1888, p. 291-330. — Le Mémorial artésien, 28 février 1844, 23 juillet 1845, 2 janvier 1847, 14 juin 1848, 5 juillet 1848, 15 décembre 1849, 10 mars 1852, samedi 31 décembre 1853, Mercredi 9 octobre 1861. — Le nouveau patriote savoisien, 11 août 1853. — Henri Duclos, Histoire des Ariégeois, Toulouse, Soubiron, 1881-1887, t. VI, p. 597. — Jean-Claude Farcy, Rosine Fry, « Cauvet - Théobald », Poursuivis à la suite du coup d’État de décembre 1851, Centre Georges Chevrier - (Université de Bourgogne/CNRS), [En ligne], mis en ligne le 27 août 2013. — Le Temps, 4 août 1883. — Robert Sinsoilliez, Marie-Louise Sinsoilliez, Victor Hugo et les proscrits de Jersey, Ancre de marine, 2008, p. 233. — Jean-Claude Fizaine, Victor Hugo et les mystères de Jersey. Un manuscrit inédit de Xavier Durrieu (Les séances chez Leguével), 2015. — Le Temps, 4 août 1883.

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