DANIEL Yvan, Auguste

Par André Caudron, Nathalie Viet-Depaule

Né le 9 novembre 1909 à Nîmes (Gard), mort le 27 septembre 1986 à Paris (XIVe arr.) ; cofondateur et secrétaire de la Mission de Paris (1943), prêtre de la Mission de Paris ; curé d’Ivry-sur-Seine (Seine, Val-de-Marne) de 1958 à 1967 ; spécialiste de sociologie religieuse.

Fils d’un tailleur que le registre de l’état civil qualifie de « propriétaire », Yvan Daniel entra en 1928 au séminaire Saint-Sulpice d’Issy-les-Moulineaux où son directeur, le père Louis Augros, lui conseilla d’interrompre ses études cléricales au bout de deux ans. Pour cet élève « assez dilettante », ce fut « un choc » et en même temps « une des chances de ma vie : pouvoir participer à l’existence ordinaire des gens ». Comme « sulpicien libre », il fréquenta la Sorbonne et la faculté de Droit où il acquit une formation de juriste avant d’intégrer le séminaire de théologie. Ordonné prêtre diocésain à Notre-Dame de Paris le 24 juin 1935, il allait se consacrer pendant plus de cinquante ans à l’évangélisation de la région parisienne. D’abord vicaire aux Lilas (Seine, Seine-Saint-Denis), puis à Saint-Éloi, dans le XIIe arrondissement (1942), il fut en même temps aumônier fédéral de la JOC de Paris-Est.
Il devint le compagnon de route de l’abbé Henri Godin*, aumônier fédéral jociste pour la zone Paris-Nord et Vincennes (Seine, Val-de-Marne) depuis 1935, constatant ensemble les limites de la JOC qui leur paraissait incapable d’atteindre le prolétariat. Ils se tournèrent vers la jeune Mission de France et firent part de leurs préoccupations (1942) au supérieur, Louis Augros, qui les encouragea à écrire un mémoire sur leurs projets. Ils menèrent une enquête sur la déchristianisation du monde ouvrier qui donna lieu à un rapport, publié en septembre 1943 sous le titre La France pays de mission ? L’ouvrage connut un vif succès et fut traduit en anglais et en allemand. Le père Augros l’avait apprécié : « La solution que vous donnez à ce problème nous paraît, dans ses grandes lignes, absolument exacte. Elle m’a paru être la solution à un problème que je m’étais posé dès mon arrivée à Lisieux. Cette solution est celle que, presque au même moment, une petite communauté laïque d’Ivry, sous la direction de Mlle Delbrêl, a donnée. » Il s’agissait d’être missionnaire en terre ouvrière en constituant des petits groupes de chrétiens en dehors des structures ecclésiales.
Tiré à cent mille exemplaires, le livre de Godin et Daniel devait marquer des générations de prêtres et de militants chrétiens soucieux du fossé qui séparait l’Église de la population ouvrière. Le cardinal Suhard, lui-même, décida la création de la Mission de Paris en vue d’un apostolat hors de tout cadre paroissial, afin de susciter des petites communautés chrétiennes dans un monde d’incroyants qui ne fréquentaient pas l’église. Fin décembre 1943, les premiers membres de la future équipe se réunirent pendant une semaine à Combs-la-Ville (Seine-et-Marne) autour des abbés Godin et Daniel. Le premier insista sur deux points : « Sans chercher de consolation ou de conversions, nous devons tenter de résoudre un problème d’ensemble et de masse [...] Nous ne savons pas encore ce que nous ferons, sinon chercher avant tout à comprendre. » Daniel ajouta : « Une mission suppose un départ sans retour, avec les ruptures nécessaires : rupture avec un passé, une formation, une culture [...] La démarche à entreprendre n’est pas d’annexer à nous, mais d’aller à eux et de devenir l’un d’entre eux. »
La Mission de Paris connut des débuts difficiles, endeuillés par la mort accidentelle d’Henri Godin (le 17 janvier 1944), et se mit en place fin janvier 1944. André Depierre* écrivit plus tard : « Le duo des "complices" qui avait allumé la bombe, c’était Godin et Daniel. Ils étaient pourtant si différents. Yvan, ordonné, rationnel, élégant de tenue et de langage, plus historien méticuleux que prophète - Henri, bohème, blagueur, mystique et toujours heureux de jouer au "provocateur" dans une église embourgeoisée. Et tous deux, casseurs de frontières ecclésiales, obsédés par la muraille à démolir. Bref, admirablement contraires et complémentaires. »
Yvan Daniel, chargé du secrétariat de la Mission de Paris et installé 24 rue Lafayette, dans le quartier des assurances, se fit « défricheur dans le milieu des cols blancs » et lança des JEEP (Jeunes équipes d’employés parisiens). Il rédigea les premiers catéchismes à destination des milieux populaires, parus aux Éditions ouvrières. Contrairement à la plupart de ses confrères de la Mission de Paris, il garda la soutane et ne chercha pas à avoir un travail salarié, sans toutefois être opposé au travail des prêtres, considéré par lui comme une phase intermédiaire : « Des communautés chrétiennes dans le prolétariat ont besoin de prêtres. C’est là que viennent s’insérer les " PO "... Ce sera la naturalisation. Et le prêtre travaillera de ses mains jusqu’au jour où la communauté chrétienne prendra consistance telle que les exigences de son travail sacerdotal l’obligeront à se libérer de tout travail manuel. »
Yvan Daniel connut des tensions avec les prêtres-ouvriers de son entourage et se retrouva marginalisé au sein de la Mission de Paris. Il refusait l’engouement de plusieurs d’entre eux pour les milieux communistes et leur dénigrement systématique des institutions d’Église. Après la crise de 1954, il s’employa néanmoins à obtenir le rétablissement des prêtres-ouvriers.
Curé de Saint-Pierre Saint-Paul à Ivry-sur-Seine (Seine, Val-de-Marne) depuis 1958 et en même temps administrateur de la paroisse Sainte-Croix d’Ivry-Port à partir de 1963, Yvan Daniel était proche de Madeleine Delbrêl, assistante sociale dans cette ville. Il quitta Ivry en 1967 pour retrouver Paris comme curé de Saint-Germain, à Charonne, et doyen du XXe arrondissement. En 1974, il devint curé de l’ensemble Maine-Montparnasse où il demeura seul prêtre jusqu’à sa disparition. Ayant reçu mission d’inaugurer une pastorale « des bureaux », il s’efforça d’inventer un nouveau mode de présence chrétienne, en particulier auprès des employés de cette vaste zone urbaine. Il participa, pendant deux ans environ, à la vie de la communauté constituée autour de la chapelle Saint-Bernard, installée depuis 1969 dans la gare Montparnasse et rattachée à la paroisse Notre-Dame du Travail. Il y assurait chaque jour une présence.
Ce « prêtre du grand large », comme on l’a qualifié, d’une jovialité toute méditerranéenne, avait été incardiné au diocèse de Créteil en 1966 avant de réintégrer le diocèse de Paris en 1969. Il garda des liens avec le séminaire de la Mission de France et s’il ne fut jamais prêtre-ouvrier, il travailla à mi-temps à partir de 1960. Ses nombreuses publications témoignent de son goût pour la liturgie, la catéchèse et les recherches de sociologie religieuse.
Yvan Daniel avait voulu reposer « en terre ouvrière », à Ivry-sur-Seine, et la municipalité communiste lui rendit hommage au lendemain de sa mort, survenue à l’hôpital Cochin de Paris.

Pour citer cet article :
https://maitron.fr/spip.php?article21407, notice DANIEL Yvan, Auguste par André Caudron, Nathalie Viet-Depaule, version mise en ligne le 25 octobre 2008, dernière modification le 24 octobre 2009.

Par André Caudron, Nathalie Viet-Depaule

ŒUVRE : Avec Henri Godin, La France pays de mission ? Lyon, Édition de l’Abeille, 1943. — Témoignages sur l’abbé Godin présentés par l’abbé Yvan Daniel, Éd. ouvrières, 1945. — « L’évangélisation du prolétariat. Réflexions à propos des "prêtres ouvriers" », Lumen Vitæ, n° 4, 1949. — Aspects de la pratique religieuse à Paris, Éd. ouvrières, 1952. — « La France en état de mission », La Croix, 12-13 au 17-18 septembre 1953. — L’équipement paroissial d’un diocèse urbain, Paris 1802-1956, 1956. — Avec Gilbert Le Mouel, Paroisses d’hier, paroisses de demain, Grasset, 1957. — Jésus et nous aujourd’hui, sous la direction des abbés Claude Berrard et Yvan Daniel, Le Centurion/Éd. ouvrières, 1972. — Une évolution pastorale après la Deuxième Guerre mondiale : « le catéchisme », Facultés catholiques, 1974. — La religion est perdue à Paris : lettres d’un vicaire parisien à son archevêque en date de 1849 suivies d’un mémoire adressé au même, Cana, 1978. — Aux Frontières de l’Église, Le Cerf, 1978. — « La question reste entière », Louis Augros, De l’Église d’hier à l’Église de demain, Le Cerf, 1980, p. 187-191. — Avec Pierre Gerbé, Aujourd’hui, la Mission de France, Le Centurion, 1981. — En collaboration, Paris où va ton Église ? 1981. — Nouveau Missel du dimanche, éditions successives.

SOURCES : Arch. historiques de l’archevêché de Paris, 5 F [MP, MT] ; 4 Z 8, papiers Hollande ; fonds Feltin IDXV 33-1 ; fonds Daniel D 2-3, D 6-7, 4 Z 4 10, 11, 16. — Arch. Mission de France, CAMT, Roubaix, 1996028 0068, 0259. — Arch. dominicaines de la Province de France, fonds Chenu, correspondance 1954. — Arch. Ppo, rapport novembre 1949, P 13, dossier 306 805. — Le Monde, 30 septembre 1986. — André Depierre, « Yvan Daniel. Pour ne pas oublier les prophètes », Courrier PO, 1987, n° 1. — Émile Poulat, « Yvan Daniel (1909-1986) », Universalia, 1987. — Catholicisme, fasc. 76-77, 2005. — Robert Wattebled, Stratégies catholiques en monde ouvrier dans la France d’après-guerre, Éd. ouvrières, 1990. — Étienne Fouilloux, « Des chrétiens à Ivry-sur-Seine (1930-1960) », Banlieue Rouge, Autrement, n° 18, octobre 1992, p. 160-181. — Jean Desailly, Prêtre-ouvrier. Mission de Paris 1946-1954, L’Harmattan, 1997. — Jean-Marie Marzio, « Obéir au pape ou à l’Évangile ? », La Mission de Paris, Karthala, 2002. — Tangi Cavalin, Nathalie Viet-Depaule, Une histoire de la Mission de France. La riposte missionnaire 1941-2002, Karthala, 2007. — Témoignages de Roger Beaunez, 17 mars 1999, et Bernard Feillet, 8 novembre 2007.

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