AVIAS Léopold, Justin, Urbin, Adolphe

Par Gauthier Langlois

Né le 1er juin 1824 à Jaujac (Ardèche). Républicain mythomane aux motivations politiques douteuses. En 1849, participant comme appelé à l’expédition de Rome, il déserta et aurait rejoint à Gênes les insurgés républicains italiens dirigés par Garibaldi. En 1852 il rejoignit Jersey et se présenta à Victor Hugo et aux autres exilés comme ayant perdu une jambe au service du combat républicain. Vécut jusqu’en 1854 de la solidarité des sociétés de secours et de son travail de teinturier. Après s’être brouillé avec Hugo il revint en France où il fut arrêté. Condamné à six mois de prison pour usage d’une fausse identité puis à douze ans de mise aux fers pour désertion. Après sa libération il se fit reconnaître comme victime du Coup d’État du 2 décembre 1851 et obtint, en 1882, une pension à ce titre.

Déclaré à l’État-civil comme né de François Reynaud Avias, notaire royal à Saint-Étienne-de-Lugdarès et de Marguerite Caroline Viguier. Son nom est parfois orthographié de manière erronée Avrias ou Abrias. Il apparaît dans les sources judiciaires sous les prénoms d’usage de Léopold-Justin ou Adolphe-Léopold.

La vie d’Avias n’est pas facile à établir avec certitude car celui-ci a endossé des identités multiples et par intérêt ou par mythomanie a raconté des versions contradictoires de sa vie. Il a livré plusieurs récits sur les motifs de sa désertion, sur son itinéraire jusqu’à Jersey et sur les circonstances dans lesquelles il avait perdu une jambe. Pour ce dernier fait il a donné pas moins de cinq versions. Aux exilés de Jersey il présentait son parcours comme un intense engagement républicain. Face aux autorités du second Empire il oscillait entre la négation de tout engagement politique et l’affichage sa sympathie pour les révolutionnaires français et républicains qu’il prétendait par vantardise avoir eu comme ami.

Avias entra dans l’armée comme remplaçant, c’est à dire faisant le service militaire à la place d’un autre, à une époque où le tirage au sort déterminait ceux qui étaient soumis à l’obligation de service. Avec son régiment il participa à l’expédition de Rome, décidée par l’Assemblée nationale et le Prince-président, contre la république romaine dirigée par Giuseppe Mazzini et Giuseppe Garibaldi. Il participa au siège de Rome qui mit fin à cette éphémère république et permit le rétablissement de l’autorité du Pape sur les États de l’Église. Peu après il déserta et aurait rejoint les insurgés dirigés par Garibaldi à Gênes. Après être passé par Berne (Suisse) il obtint aux Pays-Bas, le 8 juin 1852, un passeport pour l’Angleterre.

Réfugié à Jersey, il s’y retrouva avec nombre de proscrits dont Victor Hugo qui l’a décrit ainsi : « Avias est un homme de trente ans, de haute taille, à la face rouge et large, aux tempes saillantes, aux yeux à fleur de tête, à la bouche grande, à l’accent provençal. » Toujours selon Hugo, « Avias, sous-officier dans l’armée d’Oudinot, avait déserté devant Rome, ne voulant pas, lui républicain, égorger une république. Il avait été pris, jugé par un conseil de guerre, et condamné à mort. La veille de l’exécution, il avait réussi à s’échapper. Il s’était réfugié en Piémont. Au 2 décembre, il avait franchi la frontière et s’était bravement joint aux républicains du Var, armés contre le coup d’état. Dans un engagement, une balle lui avait brisé la cheville ; ses amis l’avaient emporté à grand’peine et on lui avait coupé le pied. Expulsé du Piémont, il était allé en Angleterre. À son arrivée, il était venu me voir ; quelques amis et moi lui avions donné des secours, et il avait fini par s’établir teinturier et par vivre. »

À Jersey Avias participa aux activités politiques des exilés et notamment, le 11 novembre 1853, à l’assemblée générale des proscrits républicains qui déclara le sieur Julien Hubert comme espion et agent provocateur de la police de Napoléon III. À cette occasion il se proposa d’exécuter le mouchard, si personne ne s’en chargeait. Mais Hugo intervint pour laisser la vie sauve à Hubert. Cet incident fut sans doute à l’origine de la brouille d’Avias avec Hugo. Il aurait par ailleurs été chassé de la proscription pour vol. Ces faits le décidèrent sans doute à partir. En 1854 avec quelques autres proscrits il obtint du Gouvernement britannique un passage gratuit vers les États-Unis. Mais, selon le témoignage du vice-consul de France à Jersey : « Le Sieur Abrias avait obtenu son passage mais a refusé de partir. Il m’a demandé ensuite un passeport pour aller en Espagne. Je l’ai refusé. ». Avias se décida alors à rentrer en France.

Vers la fin de l’année 1854 il débarqua à Saint-Malo où il fut arrêté comme suspect. Le juge d’instruction eût fort à faire pour établir sa véritable identité. Avias finit par raconter qu’il avait déserté Rome pour passer dans les bandes de Garibaldi, d’où il avait gagné Gênes après avoir perdu un pied dans un engagement. Là, devenu sujet suisse, il avait obtenu du consul une feuille de route pour se rendre à Angoulême d’où il s’était rendu aux îles anglaises où il avait prit l’identité d’un espagnol nommé Banco avec la profession de teinturier. Cet état peu lucratif ne lui présentant pas les moyens d’existence suffisants, il avait affirmé être un proscrit politique pour toucher des aides des sociétés de secours françaises, italiennes et européennes. Mais, toujours selon lui, Avias eut le malheur d’offenser Victor Hugo, sur la plainte duquel il fut expulsé de Jersey. Ce que voyant, Avias, dit Banco, dit Bourquin, dit Guindo, se rendit à Guernesey et obtint sous l’un de ces noms un passeport pour la France. Mais son retour y fut signalé et il fut arrêté à Saint-Malo où il exerçait la profession de doreur. Pour usage d’une fausse identité le tribunal correctionnel de Saint-Malo le condamna, en mars, à six mois de prison. À l’issue de sa détention il fut remis à l’armée.

Inculpé cette fois-ci comme déserteur, il fut jugé, le 20 octobre 1855, par le 1er Conseil de guerre à Paris. La Gazette des tribunaux dans son compte-rendu de l’audience le décrit ainsi : « un militaire portant l’uniforme des dragons ; il marche péniblement avec une jambe de bois, en s’appuyant sur un bâton. Cet homme n’est point un amputé de nos armées d’Afrique, ni de Crimée, pas même d’Italie, bien qu’il ait fait la campagne de Rome. C’est à Paris, en décembre 1851, qu’il fut blessé par un éclat de mitraille sur les barricades de la porte Saint-Denis où, comme ancien militaire, il exerçait une certaine influence sur les combattants. »

L’acte d’accusation était établi ainsi ; « Au mois de mai 1849, les États romains étaient encore infestés par quelques bandes d’insurgés, et l’on supposa que le dragon Avias avait pu trouver un refuge dans les débris de l’armée républicaine ; mais, peu de temps après, il fut arrêté dans Rome même par la gendarmerie pontificale. Le 22 septembre, le 1er Conseil de guerre de l’armée d’occupation condamna ce militaire à la peine de dix années de fers. Ce jugement, attaqué par Avias, fut annulé pour un vice de forme par le Conseil de révision. Mais Avias, qui avait feint une maladie, parvint à griser un infirmier romain, s’empara de son costume et s’évada de l’hôpital où il était consigné.

Rome, à cette époque, était étroitement gardée ; des postes de sûreté étaient placés à toutes les portes de la ville, et nul ne pouvait sortir sans une autorisation spéciale de l’autorité militaire. Avias trompa cette surveillance, il sortit de Rome en escaladant les remparts tout près de la porte du Peuple où, pendant le siège, l’armée française avait fait de larges brèches. Au bout de quelques jours les eaux du Tibre rejetèrent sur le rivage un cadavre que l’on crut être celui du dragon déserteur ; cependant, rien n’ayant constaté l’identité, Avias fut maintenu sur le contrôle des déserteurs.

Plus de cinq années s’étaient écoulées, et l’on ne songeait plus à ce déserteur, lorsque vers la fin de 1854, la police de Saint-Malo arrêta un individu venant de l’île de Jersey. Cet homme portait des moustaches et avait une jambe de bois ; il parut suspect aux agents de l’autorité qui le conduisirent au commissariat. Quelques mois après, il figurait sur les bancs de la police correctionnelle de Saint-Malo, et Léopold-Justin Avias était condamné à six mois d’emprisonnement pour avoir fait usage d’un faux passeport sous le nom d’Auguste Bourquin. La police française ne resta pas inactive, et en même temps qu’elle découvrait que Avias était déserteur du 11e dragons, elle apprenait qu’il venait d’être expulsé de Jersey par ordre du gouvernement. A l’expiration des six mois d’emprisonnement, Avias fut confié à la gendarmerie pour être dirigé sur Compiègne où se trouvait alors le dépôt du 11e dragons. La feuille de route portait à l’encre rouge cette annotation : « Grande surveillance ; cet individu est dangereux ; il ne cesse de vociférer contre la gendarmerie ; il vient de Jersey. »

Dans les moments de loisirs que lui donnait ce long voyage à travers la France, Avias composa une chansonnette sur sa jambe de bois, et dont le refrain apprenait que c’était sur les barricades de 1851 qu’il avait perdu son membre. La gendarmerie de Gonesse cru devoir constituer par un procès-verbal le chant séditieux du prisonnier.

Durant toute la route, Avias, affectant un air joyeux, parlait avec assurance de ses amis politiques de l’Italie, de Garibaldi, de Mazzini, et de ceux de l’Angleterre avec lesquels il avait vécu ; Caussidière et Ledru-Rollin dont ils étaient ses chefs. En arrivant à Dijon, il écrivit une lettre adressée à un médecin de Jersey ; il la confia secrètement au conducteur des transports militaires pour la mettre à la poste. Cet homme, craignant de se compromettre, la remit à ses chefs. C’est ainsi qu’elle est parvenue à l’autorité militaire ; elle fait partie des pièces du procès. Cette lettre est ainsi conçue :

Dijon, le 10 juin 1855
Citoyen docteur
Je vous écrit ces deux mots de lettre pour vous faire connaître ma position actuelle ; je suis détenu depuis ma rentrée en France et conduit par la gendarmerie pour passer devant le Conseil de guerre dont je m’attends à être condamné à mort dont vous n’ignorez pas le motif. J’ai mis mes parents dans une désolation épouvantable ; je suis moi-même dans le désir de me voir conduire dans mon pays pour être jugé. Je ne puis que vous remercier des services que vous m’avez rendu et vous prie de vouloir faire connaître ma situation à tous les citoyens qui me critiquaient du temps que je me trouvais à Saint-Hélier.
Dites aussi que c’est dans les prisons que j’ai perdu ma jambe. Je vous prie de communiquer ma lettre au citoyen Hugo, et lui dire si tout ce qui s’est passé à Jersey était à refaire cela ne se passerai pas ainsi, car j’ai mis de l’eau dans mon vin ; dites-lui que je le prie de m’excuser de toutes les paroles qui se sont dites de part et d’autre.
Recevez, citoyen, mes salutations fraternelles,
AVIAS

Le 11e régiment de dragons étant venu prendre garnison au camp de Saint-Maur près de Paris, le déserteur a été ramené par la gendarmerie à Paris, à l’effet d’être jugé par le 1er Conseil de guerre sur les deux chefs de désertion qui lui sont imputés. Dans sa plainte, le colonel de ce régiment fait connaître que la clameur publique a signalé le dragon Avias comme ayant été amputé de la jambe droite par suite d’une blessure grave reçue au service de Garibaldi. ».

À l’interrogatoire Avias, questionné sur les motifs de sa désertion et si elle avait été excité par des hommes politiques, répondit : « Non, colonel. J’avais été puni par un officier de mon régiment pour ne l’avoir pas salué. C’était vrai mais je ne pouvais le faire, puisque, étant de cuisine, je tenais une marmite à deux mains. Je voulus réclamer, il me donna un soufflet en me disant : « Va-t’en, canaille ». Je me sentis suffoqué ; ne voulant pas frapper mon supérieur, je partis comme un fou, ne sachant où j’allais. »
Interrogé s’il avait escaladé les remparts pour sortir de Rome il répondit : « Je n’ai pas eu besoin de faire escalade, j’ai trouvé un passage libre dans les fortifications abattues par le siège, et non encore rétablies. Nous étions quatre, nous nous donnâmes rendez-vous dans un village aux environs de Civita-Vecchia ; deux d’entre nous partirent pour Naples, et mon camarade Benoît et moi, nous gagnâmes la Sardaigne, Je me réfugiai à Gênes. »
Interrogé s’il avait croisé à Gênes Garibaldi et les chefs de l’insurrection italienne, il répondit : « Je n’en n’ai vu aucun. Je fus employé dans des mines argentifères ; mais il y eut une explosion où je fut blessé. Je partis pour l’Irlande, où je travaillai de mon état de teinturier. Là, je fus informé du décret d’amnistie mais notre consul à Dublin me déclara qu’il ne m’était pas applicable. Je voulais rentrer en France, mais je fut curieux de visiter l’Angleterre, et je résidai pendant longtemps avec les réfugiés français. ».
Sur son séjour à Jersey il affirma : « La famille Hugo, pour des motifs particuliers, me voyait d’un mauvais œil ; elle m’accusait d’espionnage et d’avoir perdu ma jambe au bagne. Alors il y eut des explications un peu vives, et on a fini par me faire expulser de Jersey, où j’étais parvenu à fonder un établissement de teinturerie. Partout où je suis allé, je me suis procuré des moyens d’existence, parce que je parle plusieurs langues. »

Les témoins de l’accusation contredirent sur plusieurs point les affirmations d’Avias. Celui-ci fut reconnu coupable et condamné à la peine de douze années de boulets. La Gazette des tribunaux conclut son compte-rendu du procès en racontant : « Après avoir entendu la lecture du jugement en présence de la garde assemblée sous les armes, Avias retourne en prison en fredonnant sa chansonnette favorite, et en sautillant sur la jambe qui lui reste. »

Après sa libération il s’installa comme mercier à Bessège (Gard). En 1882 il réussit à bénéficier d’une pension au titre des victimes du Coup d’État du 2 décembre. Sans doute avait-il fait valoir qu’il avait participé -ce qui n’est pas assuré- aux barricades élevées à Paris contre le Coup d’État.

Pour citer cet article :
https://maitron.fr/spip.php?article214200, notice AVIAS Léopold, Justin, Urbin, Adolphe par Gauthier Langlois, version mise en ligne le 19 juin 2019, dernière modification le 29 novembre 2020.

Par Gauthier Langlois

SOURCES : Archives départementales de l’Ardèche, Acte de naissance. — Algemeen politie-blad van het koningrijk der Nederlanden, 1852, vol. 1, p. 361. — Arch. privées de la famille Alavoine-Baudains, Liste établie par Eugène Alavoine après 1870.— A la France. L’agent provocateur Hubert, Jersey : imp. universelle, [1853]. — Victor Hugo, « 1853-L’espion Hubert », Oeuvres inédites de Victor Hugo. Choses vues, 1888, p. 291-330. — Robert Sinsoilliez, Marie-Louise Sinsoilliez, Victor Hugo et les proscrits de Jersey, Ancre de marine, 2008, p. 162. — Le Courrier du Morbihan, 8 mars 1855. — Gazette des tribunaux, 24 octobre 1855. — Le petit méridional, 9 Décembre 1879. — Bulletin municipal officiel de la Ville de Paris, 7 octobre 1882. Arch. privées de la famille Alavoine-Baudains, Liste établie par Eugène Alavoine après 1870. — Note de Rémi Gossez.

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