ABENDROTH Wolfgang

Par Jacques Droz

Né le 2 mai 1906 à Elberfeld, mort le 15 septembre 1985 à Francfort ; politologue socialiste de gauche.

Né dans une famille socialiste où son grand-père maternel, déjà inscrit au SPD lors de la loi contre les socialistes, lui avait assigné comme précepte : « Ne pas vivre du mouvement ouvrier, mais pour lui », Wolfgang Abendroth participa très jeune, comme membre des Jeunesses communistes, aux campagnes pour Max Holz, ainsi que pour Sacco et Vanzetti dans le cadre de la Rote Hilfe. Membre du KPO depuis 1929, il fut intellectuellement très proche de la tendance Brandler-Thalheimer dont il lisait la revue Gegen den Strom et adopta la thèse « bonapartiste » du fascisme. Dans les années trente, Abendroth fut également hostile au KPD, auquel il reprochait sa définition du « social-fascisme », et au SPD dont il réprouvait la formule « lutte contre la dictature de droite et de gauche ». Ouvert à la critique trotskyste, il demanda l’union des deux grands partis ouvriers dont la division contribuera à la chute de la République. En 1933, n’ayant pas encore terminé les études juridiques qu’il poursuivait en Suisse — il sera promu docteur en droit à Bâle en 1935 —, il préféra à l’exil la résistance clandestine, tout en acceptant un poste dans une banque berlinoise. Il était alors en relations avec le mouvement Neu Beginnen et avec le SAPD animé par Walter Fabian. Il adopta une position favorable au Front populaire, dans lequel il voyait une possibilité de reprise du mouvement ouvrier international et d’un « double entrisme » par des contacts avec les dirigeants des deux partis ouvriers. Mais, après une courte arrestation en 1933, il fut interné en avril 1937 et, sa peine une fois purgée, affecté au bataillon disciplinaire « 999 ». Soldat d’occupation en Grèce, il réussit à établir des relations avec l’armée clandestine grecque.
Prisonnier de guerre à Londres, il ne tarda pas à adhérer au SPD dont il pensait faire une « base d’opération » efficace dans le monde politique de l’après-guerre. Après la guerre, malgré ses réserves à l’égard du stalinisme, c’est dans la zone orientale qu’il commença sa carrière de juriste. L’amitié de Wilhelm Pieck lui permit d’entrer au ministère de la Justice à Potsdam, où il travaillait à l’épuration de la magistrature allemande et des criminels de guerre nazis, avant d’occuper une chaire de droit public à l’Université de Leipzig, puis de Iéna. Victime d’accusations de « trotskysme » et de déviationnisme, confiant dans les possibilités de réveil démocratique qu’offrait l’Allemagne fédérale, il passa en 1948 à l’Ouest où il devint recteur de l’Université de Wilhelmshaven, ouverte aux ouvriers, pour occuper enfin une chaire de sciences politiques à l’Université de Marburg. Il devait y être l’un des rares professeurs marxistes dans une université de la RFA. Boycotté dans les débuts, accusé par le CDU de former des « cadres rouges », il y exerça très vite une influence considérable, non seulement par son enseignement du droit constitutionnel, mais par la publication des Marburger Abhandlungen für Politikwissenschaft, par les thèses qu’il accepta de diriger, comme celle de Jürgen Habermas, par les contacts qu’il entretint avec les grandes figures de son temps, Ernst Bloch, Gyorgy Lukacs et les maîtres de l’école de Francfort. L’étendue de ses relations et de son influence est attestée par le volume Abendroth-Forum (1977) que ses disciples publièrent sous son inspiration, pour exalter les mérites de la rigueur, de l’ouverture et de la tolérance.
Ses relations avec le SPD, dont il attendait en 1945 l’ouverture d’une voie révolutionnaire, mais dont il suivait avec réserve l’évolution en une Volkspartei, puis en une Staatspartei et dont il dénonça la sclérose progressive, se détériorèrent rapidement. En 1957, l’appui qu’il avait donné à l’économiste Victor Agartz lors de son procès fut un premier sujet de conflit. Il adopta une attitude hostile au programme de Godesberg, dont il dénonça la capitulation du parti en face des règles de la « société de marché » et contre lequel il écrivit un « projet alternatif ». En 1961, malgré l’appui que lui donnèrent certains milieux syndicaux, notamment l’IGO-Metall, il fut exclu du parti, qui mit en avant l’impossibilité d’appartenir au SPD et de donner son appui aux tendances « gauchistes » des étudiants du SDS. Il devait consacrer les années soixante et soixante-dix à la défense de la loi fondamentale, dont il cherchait constamment à opposer la « lettre » constitutionnelle à la « réalité » constitutionnelle dégradée de la RFA, ce qui l’amena à appuyer les campagnes d’opinion contre les lois d’urgence et les interdictions professionnelles. Il prit position pour les mouvements d’étudiants, bien qu’il en déplorât certains effets, notamment à l’Université de Marburg, et s’exprima en faveur de l’Opposition extraparlementaire (APO) et du mouvement pacifiste. Sa colère devint véhémente lorsqu’il dénonça le refus de donner le nom d’Ossietzky à la nouvelle Université d’Oldenbourg, ou la commémoration d’atrocités commises contre les juifs sous le IIIe Reich. Foncièrement opposé à l’anticommunisme suscité par la guerre froide, il souhaitait une Allemagne entièrement libérée de l’hostilité entre les deux blocs, unie et démilitarisée. Mais sa désillusion demeurait profonde à l’égard du mouvement ouvrier allemand, dont il voulut dans ses travaux, jusqu’à ses derniers jours, reconstituer la mémoire historique et affirmer son indispensable emprise pour assurer la vocation sociale de la République.

Pour citer cet article :
https://maitron.fr/spip.php?article215928, notice ABENDROTH Wolfgang par Jacques Droz, version mise en ligne le 23 juin 2020, dernière modification le 24 juin 2020.

Par Jacques Droz

ŒUVRE : Sozialgeschichte der europäischen Arbeiterbewegung, 1965 (trad. franç., 1969). — Ein Leben in der Arbeiterbewegung, 1976. — Aufstieg und Krise der deutschen Sozialdemokratie, 4e éd., 1978. — Die Aktualität der Arbeiterbewegung, 1985.

SOURCES : A. Gisselbrecht, « Pour l’exemple. Vie et œuvre de Wolfgang Abendroth », in Allemagne d’aujourd’hui, no. 97, 1986. — H. M. Bock, « Wolfgang Abendroth (1906-1985). Nachruf und bibliographischer Überblick », in IWK, 21,1985. — « Wolfgang Abendroth und das marxistische Denken », in H.H. Holz, A. Regenbogen, H.J. Sandkühler (éd.), Wahrheiten und Geschichten-Philosophie nach ’45, Cologne, 1986.

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