EISNER Kurt

Par Claudie Weill

Né le 14 mai 1867 à Berlin, mort assassiné le 21 février 1919 à Munich ; journaliste. Premier ministre de la République de Bavière en novembre 1918.

Le père de Kurt Eisner, juif berlinois, fabricant de vêtements militaires, avait un magasin Unter den Linden. Après huit semestres d’études de littérature et de philosophie à l’Université de Berlin, Kurt Eisner se consacra au journalisme. Il fut l’un des fondateurs de la Volksbühne à Berlin. A vingt-cinq ans, il travailla pendant un an au journal libéral Frankfurter Zeitung, puis assuma à Marburg la rédaction politique de la Hessische Landeszeitung. Il y fit la connaissance du philosophe néokantien Hermann Cohen et se forgea la conviction que l’éthique de Kant ne pouvait se réaliser que dans le socialisme, la social-démocratie étant la seule représentation légitime des ouvriers. Accusé de lèse-majesté pour un article publié dans le numéro du nouvel an 1897 de Kritik, il fut emprisonné à Plötzensee, de novembre 1897 à août 1898 : il fut dès lors un adversaire acharné des junkers et du prussianisme. Son procès attira sur lui l’attention du SPD. Wilhelm Liebknecht le fit venir à la rédaction du Vorwärts, par l’intermédiaire de Philipp Scheidemann. Après la mort de Liebknecht, en 1900, il fut le rédacteur en chef de fait, même si la rédaction collégiale comprenait dix personnes. Se rapprochant tantôt des radicaux, tantôt des réformistes, il était isolé au sein du parti. Ses prises de position pour Jaurès contre Guesde le firent taxer de révisionniste : en octobre 1905, il quitta la rédaction du Vorwärts. Il se mit alors à écrire ; il collabora aux Sozialistische Monatshefte et accepta la direction de la Fränkische Tagespost à Nuremberg, en 1907. La même année, dans le débat sur le militarisme au congrès du parti, il fut toutefois aux côtés de Clara Zetkin et de Karl Liebknecht, craignant que la social-démocratie ne se laissât entraîner à soutenir une guerre contre les puissances occidentales. De Bavière, il poursuivit sa lutte contre la Prusse. En 1910, il s’installa à Munich, écrivit des articles pour les rubriques politique et théâtrale de la Münchener Post ainsi qu’un « feuilleton ouvrier », reproduit par presque tous les journaux sociaux-démocrates. Partisan convaincu de la défense de la patrie en cas d’agression, il fut vite persuadé, par les documents dont il disposa, que la Russie n’avait pas été l’agresseur. Il adhéra au Bund Neues Vaterland, organisation pacifiste anti-annexionniste, à laquelle Kautsky ouvrit les colonnes de Die Neue Zeit et à la Deutsche Friedensgeselischaft. La Münchener Post refusa dès lors de publier ses articles politiques et en 1916, on lui retira son « feuilleton ouvrier ». En 1917 à Gotha, il fut délégué de Munich au congrès de fondation de l’USPD, bien qu’il fût hostile à la scission. Il prit une part active à la grève de janvier 1918 à Munich, qu’il radicalisa. Emprisonné dans la nuit du 1er février, il fut candidat de l’USPD à la succession au Reichstag de Vollmar — qui s’en était retiré —, dans la circonscription de Munich II. Libéré le 14 octobre, il utilisa la campagne électorale pour appeler à la révolution, non pas sanglante mais morale. Le 3 novembre, il alla chercher auprès du Bauernbund le soutien de la paysannerie. Le 5, il empêcha une manifestation de masse de se rendre au palais royal, mais le 7, à l’issue d’une nouvelle manifestation encore plus imposante, il donna le signal de la révolution. Le 8, le Conseil national provisoire l’élut à sa demande ministre-président de la République populaire de Bavière ainsi que ministre des Affaires étrangères. Il tenta d’obtenir des conditions de paix clémentes pour la Bavière démocratique, négocia avec le gouvernement tchécoslovaque pour qu’elle soit approvisionnée en charbon. Il croyait toujours à la nécessité d’une en-tente entre la France et l’Allemagne pour assurer une paix durable eh Europe. Le 25 novembre 1918, à la réunion des ministres-présidents convoquée parle Conseil des commissaires du peuple à Berlin, Eisner proposa la solution des États unis d’Allemagne, comprenant l’Autriche allemande, où la Prusse décomposée ne serait plus hégémonique, le gouvernement de Berlin n’étant pas assez révolutionnaire à son gré. Fin décembre, il essaya à Stuttgart de gagner à ce plan les quatre États du Sud. A Berlin, le 25 janvier, il demanda l’adoption d’urgence d’une Constitution pour le Reich. Il fut pour sa part favorable à une combinaison des conseils, sous forme de parlement parallèle « professionnel » et de l’Assemblée, mais il estimait depuis toujours qu’une éducation préalable était nécessaire. Il avait donc souhaité retarder les élections à l’Assemblée nationale. Le bloc qui avait permis la révolution, s’effrita : la gauche le critiqua et prit ses distances, l’USPD subit un revers aux élections à la Diète de Bavière, il fut à nouveau isolé. Dans ses « directives pour la politique socialiste future », les conseils d’ouvriers, de soldats et de paysans se virent conférer le droit de confirmer la Constitution bavaroise qui devait être présentée à la Diète, des fonctions de contrôle sur les impôts et les finances et, limitées, sur la presse. Il fut assassiné quelques jours plus tard par Arco-Valley, alors qu’il se rendait à la séance inaugurale de la Diète.

Pour citer cet article :
https://maitron.fr/spip.php?article216215, notice EISNER Kurt par Claudie Weill, version mise en ligne le 23 juin 2020, dernière modification le 1er juillet 2020.

Par Claudie Weill

ŒUVRE : Wilhelm Liebknecht Sein Leben und sein Wirken, 1906. — Gesammelte Schriften, 2 vol., 1909. — Schuld und Sühne, 1919. — Die halbe Macht den Räten. Ausgewählte Aufsatze und Reden, 1969. — Sozialismus als Aktion. Aufsatze und Reden, éd. par Freya Eisner, 1975. — En franç. : La Révolution en Bavière (novembre 1918), discours et proclamations, prêt, par
J. Longuet, 1919.

SOURCES : F. Wiesemann, « Kurt Eisner. Studie zu einer politischen Biographie », in K. Bosl (éd.), Bayem im Umbruch, Munich, Vienne, 1969. — Freya Eisner, Kurt Eisner. Die Politik des libertären Sozialismus, Francfort, 1979. — Rosa Meyer-Leviné, Vie et mort d’un révolutionnaire. Eugène Leuiné et les conseils ouvriers de Bavière (trad. de l’all.), Paris, 1980. — R. Fletcher, Revisionism and Empire. Socialist Imperialism in Germany 1897-1914, Londres, 1984. — A.E. Gurganus, The Art of Révolution : Kurt Eisner’s agitprop, Columbia S.C., 1986.

rebonds ?
Les rebonds proposent trois biographies choisies aléatoirement en fonction de similarités thématiques (dictionnaires), chronologiques (périodes), géographiques (département) et socioprofessionnelles.
Version imprimable Signaler un complément