FICHTE Johann Gottlieb

Par Jacques Droz

Né le 19 mai 1762 à Rammenau (Saxe), mort le 29 janvier 1814 à Berlin ; philosophe admirateur de la Révolution française et partisan d’une économie dirigée.

Fils d’un bonnetier saxon, Johann Gottlieb Fichte, qui avait connu les humiliations de l’étudiant pauvre, les misères du préceptorat, l’incapacité de se créer des relations normales avec les autres hommes, déraciné et révolté, mais qui, parfaitement conscient de la prédestination dont il était l’objet, avait exprimé en 1788 dans ses Pensées au hasard d’une nuit d’insomnie, les sentiments d’horreur que lui inspirait la soif de jouissance des classes possédantes, dut à la Révolution française sa vocation intellectuelle. Lui-même signala, à l’époque où il offrit ses services à la République française, le parallélisme entre son effort philosophique et l’œuvre d’affranchissement politique qui avait été celle de la Révolution.
Toutefois, ce ne fut pas du premier coup que la Révolution le conduisit à une vision socialiste des rapports sociaux. Dans ses Contributions destinées à rectifier le jugement du public sur la Révolution française (1793), c’est l’influence anti-étatique et individualiste de la pensée de Rousseau qui semblait dominer. Il montrait que la principale conquête révolutionnaire était l’émancipation de l’individu des chaînes dans lesquelles l’État le maintenait prisonnier et il souligna la révocabilité du contrat social ; l’État lui paraissait une autorité transitoire qui devait travailler à se détruire elle-même. Le grand mérite de la Révolution était à ses yeux d’avoir dissous l’autorité au profit de l’individu, d’avoir achevé par là « l’œuvre du Christ et de Luther, génies tutélaires de la liberté », permettant au citoyen de ne connaître — comme le voulait Kant — que l’autorité d’une loi morale qu’il se fixait lui-même. Cette émancipation de l’individu n’avait été possible, selon lui, que par la destruction des privilèges de la noblesse et par la reconnaissance d’une Église à vocation strictement spirituelle.
Mais Fichte ne s’est pas limité à cette interprétation de la Révolution française. Tournant le dos aux éléments individualistes de la pensée de Rousseau, c’est sur le pôle opposé de sa philosophie, à savoir la puissance contraignante de la société qu’il orienta sa réflexion. Dans ses Fondements du droit naturel d’après les principes de la « Théorie de la Science » ( 1796), il estimait que le droit ne faisait qu’exprimer la limitation réciproque des libertés dans une communauté d’êtres raisonnables et il n’y avait pas, selon lui de contrainte sans une autorité reconnue, celle de l’État. Cessant de considérer l’État, comme il l’avait fait dans ses premiers écrits, comme une institution facultative et contingente, il l’entrevit maintenant comme une exigence de la raison. Amené à renoncer aux principes de l’économie libérale, il estimait dès lors qu’il appartenait à l’État de répartir la propriété de telle sorte que chacun puisse vivre de son travail, « le droit à la vie étant la propriété inaliénable de tous les hommes ». La répartition se ferait de telle sorte que « chacun reçoive au moins son minimum vital » et l’État veillerait à ce que nul ne soit privé et que nul n’en fasse un usage abusif. La propriété ne serait pas, comme le voulait le droit romain, une chose donnée, mais une sphère d’activité permettant de subsister.
La mise en pratique des axiomes posés dans sa Théorie du droit fut tentée en 1800 dans le petit ouvrage intitulé L’État commercial fermé (Der geschlossene Handelsstaat) dans lequel, s’inspirant de certaines idées de Babeuf, il remontait jusqu’aux idées des grands conventionnels français et voulait donner une interprétation « économique » de la Révolution, tout en envisageant l’application à l’économie de la Prusse, que le ministre, à qui fut dédié l’ouvrage, était en train de réorganiser en simplifiant le régime des douanes intérieures. L’on retrouve dans L’État commercial fermé la même définition de la propriété et l’affirmation que l’homme devait disposer d’un minimum indispensable lui assurant le fruit de son travail. Or cette œuvre de justice, pour laquelle Fichte se montrait si exigeant, elle réclamait de la part de l’État une réglementation minutieuse et voulait, par exemple, que toutes les classes de la nation soient dénombrées l’une par rapport à l’autre et bornées à un chiffre limité de membres. Or cette réglementation ne pouvait être obtenue, selon Fichte, que dans le cadre d’un « État commercial fermé » qui comportait le retrait de toute monnaie de métal au profit d’une monnaie nationale ayant exclusivement cours dans le pays, ainsi que la suppression de toute participation individuelle au commerce international, devenu sphère d’activité exclusive de l’État. Fichte pensait d’ailleurs que la fermeture de l’État exigerait la création de nombre de succédanés (Ersatz) et de la part des citoyens un ascétisme Spartiate incluant l’abandon de tous les objets de luxe. Il admettait que cette « fermeture » exigeait la reconnaissance parles États de « frontières naturelles », telles qu’elles pussent encadrer des territoires suffisants aux exigences des nationaux, faute de quoi la guerre se perpétuerait entre les nations ; c’est donc sur l’organisation d’autarcies économiques qu’il faisait reposer sa conception de la paix perpétuelle.
Le modèle d’un État socialiste élaboré par Fichte n’eut guère d’influence en Allemagne, même si plus tard Lassalle devait y être sensible. Nommé grâce à la protestation de Goethe en 1794 à l’Université d’Iéna, il fut aussitôt considéré comme un dangereux « jacobin » qui soutenait dans ses Leçons sur la destination du savant des thèses proches de l’illuminisme et qui donnait le dimanche matin des cours à ses étudiants sur la déesse « Raison ». En 1799, membre de la franc-maçonnerie et suspect d’athéisme, il fut congédié de l’Université. Dès son arrivée à Berlin, ses relations avec les milieux romantiques, puis la guerre contre la France devaient entraîner sa réflexion politique dans de tout autres voies.

Pour citer cet article :
https://maitron.fr/spip.php?article216231, notice FICHTE Johann Gottlieb par Jacques Droz, version mise en ligne le 23 juin 2020, dernière modification le 18 juillet 2020.

Par Jacques Droz

ŒUVRE : Briefwechsel, éd. par R. Lauth et H. Gliwitzky, 1982. — J. G. Fichte. Gesamtausgabe, 7 vol., 1962-1988. — La plupart des ouvrages de Fichte ont été traduits en français.

SOURCES : J. Droz, L’Allemagne et la Révolution française, Paris, 1949. — Sur l’aspect « socialiste » de la pensée de Fiçhte : X. Léon, Fichte et son temps, 3 vol., 1954. — Z. Batscha, Gesellschaft und Staat in der politischen Philosophie Fichtes, Francfort, 1970.

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