GRÜN Karl, Theodor, Ferdinand

Par Alain Boyer

Né le 30 septembre 1817 à Lüdenscheid (Westphalie), mort le 18 février 1887 à Vienne (Autriche) ; journaliste, l’un des principaux théoriciens du « socialisme vrai ».

Fréquentant d’abord le lycée de Wetzlar, Karl Grün fit des études de théologie et de philologie à Bonn, de philosophie à Leipzig puis à Berlin où il fut influencé par Hegel. En 1838, il devint professeur d’allemand au lycée de Colmar et publia en 1839, sous le pseudonyme de Ernst von der Heide, le Buch der Wanderungen (Livre des voyages). Il prit en 1842 la direction d’un journal radical, la Männheimer Abendzeitung. Expulsé pour raisons politiques de Bavière et de Bade, ce dont il rendra compte, en 1843, dans Meine Ausweisung aus Baden und meine Rechtfertigung vor dem Volk (Mon expulsion de Bade et ma justification devant le peuple), il s’installa à Cologne où il donna des conférences sur Schiller puis, en avril 1844, un cours sur Shakespeare. Il dirigea, à partir de juillet 1844, un hebdomadaire de Wesel, Der Sprecher oder Rheinisch-Westphälischer Anzeiger et collabora à la Trierische Zeitung. Démocrate, saint-simonien, il subit dès 1842 l’influence des socialistes français, Cabet, Considerant, Proudhon, mais son socialisme humaniste s’inspirait surtout de Fourier.
Déjà ses essais de 1843 étaient marqués par un socialisme sentimentaliste, humaniste et éthique. Ce fut à la fin de 1843 qu’il subit l’influence de Marx : elle s’exprimait dans ses essais de 1844, publiés sous le titre de Bausteine avec une adresse à ses amis d’Osnabrück, et dans sa Judenfrage où il s’opposait aux théories de Bruno Bauer, en soulignant que l’émancipation des juifs ne pouvait être examinée d’un seul point de vue juridique, mais qu’elle était le reflet de la situation socio-politique.
A partir de 1844, Grün se rapprocha de Hess, en particulier dans ses articles de la Trierische Zeitung qu’il envoya, à partir de septembre, de Paris où il fit la connaissance des socialistes français, ce qui lui permit de s’opposer aux jugements exprimés par Stein dans Sozialismus und Kommunismus im heutigen Frankreich (Socialisme et communisme dans la France contemporaine, 1842). A Paris, il fit paraître en 1845, aux côtés des artisans émigrés Mäurer et Ewerbeck, les Blätter der Zukunft, organe financé par la Ligue des justes.
Marx lui reprocha une connaissance superficielle de ces socialistes dans un article intitulé Karl Grün als Geschichtsschreiber des Sozialismus (Karl Grün comme historiographe du socialisme) et la rupture intervint en 1846. Ce fut l’époque où ses conceptions du « socialisme vrai », avec un humanisme éthique et réformiste plus marqué que chez Hess, rencontrèrent un grand succès auprès des démocrates progressistes et socialisants de Rhénanie. Il affirma que les réformes sociales seraient le fruit de l’éducation des travailleurs ; pour supprimer le paupérisme, il fît appel à la philanthropie sans chercher à bouleverser les structures sociales et en condamnant la lutte des classes. C’est ce qu’il exprimait dans Wahre Bildung, conférence prononcée le 28 avril 1844 à Bielefeld, au profit des fileurs pauvres de la région de Ravensberg. Il s’intéressa aux conditions de vie du prolétariat allemand, mais n’analysa pas les mécanismes de la révolution industrielle et fit appel aux bons sentiments pour régler les antagonismes sociaux. Il voyait comme but de l’histoire l’homme vrai, libéré de l’aliénation religieuse et économique parla suppression du régime capitaliste et l’union de la production et de la consommation.
Karl Grün eut surtout une action de propagande comme journaliste dans divers organes de la presse de gauche (Der Gesellschaftsspiegel, Das westphälische Dampfboot, Deutsches Bürgerbuch, Die Rheinischen Jahre). Dans la Trierische Zeitung, il rendit le socialisme vrai acceptable pour la bourgeoisie moyenne et mit la question sociale à l’ordre du jour.
Expulsé en 1847, Karl Grün se réfugia en Belgique, mais il ne rejoignit pas les autres socialistes allemands regroupés autour de Bruxelles et demeura à Ostende et à Liège.
La révolution de mars 1848 lui permit de rentrer en Allemagne. Il fut élu député d’extrême-gauche de la circonscription de la Moselle (Wittlich) à l’Assemblée nationale de Prusse. Bien que Marx et Engels l’eussent accusé de trahison dans le Manifeste, Grün s’opposa au gouvernement des princes comme à la domination de la bourgeoisie libérale tout en rejetant une action politique qui ne viserait pas la libération de tous les hommes.
Secrétaire du Parlement prussien réfugié dans le Brandebourg, il préconisa la grève des impôts. Après la dissolution de l’Assemblée nationale, il fut emprisonné pour avoir appelé à l’action violente.
Il s’installa à Bruxelles au début de 1850, mais en continuant à collaborer avec la Trierische Zeitung, il se détourna désormais du socialisme et put dès lors être considéré comme un démocrate modéré. Il devint un adversaire déterminé de la France et de Napoléon III (Frankreich vor dem Richterstuhl, La France au tribunal, 1860 ; Louis Napoléon Bonaparte, die Sphinx auf dem französischen Thron, Louis Napoléon Bonaparte, le sphinx sur le trône français, 1866). En 1861, il se rendit en Italie, puis il rentra en Allemagne grâce à l’amnistie. En 1870, il s’établit à Vienne où il demeura jusqu’à sa mort en 1887, se consacrant à des travaux historiques et philosophiques de tendance hostile au socialisme et surtout au matérialisme : Kulturgeschichte des 16. Jahrhunderts, 1872 ; Nachlass Ludwig Feuerbachs, 1874 ; Philosophie der Gegenwart, 1876 et Kulturgeschichte des 18. Jahrhunderts, 1880.

Pour citer cet article :
https://maitron.fr/spip.php?article216268, notice GRÜN Karl, Theodor, Ferdinand par Alain Boyer, version mise en ligne le 23 juin 2020, dernière modification le 27 février 2020.

Par Alain Boyer

ŒUVRE : Outre les ouvrages cités dans le texte : Neue Anekdota, 1845. — Die soziale Bewegung in Frankreich und Belgien, 1845. — « Herr Louis Reybaud oder der Philister wie er sein soll », in Deutsches Bürgerbuch fur 1846, 1846. — Über Gœthe vom menschlichen Standpunkte, 1846. — L’Italie contemporaine, 1864.

SOURCES : W. Becker, Die Presse des deutschen « wahren » Sozialismus in der Bewegungder 40er Jahre, Bonn, 1920. — Hanna Singer, Die Theorie des wahren Sozialismus. Ein Beitrag zur Entwicklungsgeschichte des wissenschaftlichen Sozialismus in Deutschland, Hambourg, 1930. — W. Sauerlànder, Karl Theodor Ferdinand Grün und der « wahre Sozialismus », Lüdenscheid, 1958. — A. Cornu, Karl Marx et Friedrich Engels, 4 vol., Paris, 1955-1970.

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