HILFERDING Rudolf

Par Irène Petit

Né le 10 août 1877 à Vienne (Autriche), livré à la Gestapo en février 1941, mort dans des conditions inconnues ; médecin, théoricien et économiste marxiste ; ministre des Finances en 1923 et en 1928.

Il est difficile de trancher si Rudolf Hilferding a été plutôt un socialiste autri­chien ou un socialiste allemand. Homme d’État, il le fut surtout en Allemagne sous la République de Weimar. Mais son grand ouvrage théorique Das Finanzkapital est souvent rangé parmi les œuvres de l’austro-maixisme.
Voir aussi sa biographie dans le Dictionnaire Autriche.
Né à Vienne dans une famille juive, Hilferding avait un père employé dans une compagnie d’assurances. Dès l’âge de quinze ans, il adhéra à l’Association des étu­diants socialistes. Il fît des études de médecine et obtint le doctorat en 1901. Mais il se consacra moins à l’exercice de la pédiatrie qu’à l’étude de l’économie politique et des problèmes financiers. Dès l’âge de vingt-deux ans, il publia des articles tra­duits en français dans le Mouvement socialiste et à partir de 1902, parurent des ar­ticles dans Die Neue Zeit, revue dirigée par Kautsky avec qui il entretint dès lors une correspondance régulière.
Hilferding participa, à partir de 1903, au grand débat sur la grève de masses, occupant une position intermédiaire entre ceux qui excluaient tout recours à cette arme à des fins politiques et ceux qui, comme Rosa Luxemburg, lui accordaient une place privilégiée.
En 1904, il fonda avec Max Adler les Marx-Studien, collection dont la publi­cation marqua l’apparition de ce qu’on a appelé l’austro-marxisme. Le premier vo­lume s’ouvrait par un long essai polémique de Hilferding, Böhm-Bawerks Marx- Kritik, étude où l’auteur critiquait la théorie subjective de la valeur.
En 1906, Hilferding fut appelé à Berlin par Bebel comme professeur d’écono­mie politique à l’École du parti qui venait d’être créée, mais, la police prussienne interdisant aux étrangers toute activité pédagogique, il dut être remplacé par Rosa Luxemburg en 1907. Hilferding resta à Berlin comme « rédacteur étranger » du Vorwärts. En même temps il achevait la rédaction de son grand ouvrage théorique, Das Finanzkapital, qui devait paraître en 1910 et que l’on a pu appeler le IVe livre du Capital, parce qu’il appliquait la méthode marxienne à l’étude de phénomènes économiques peu développés à l’époque de Marx, tels que la concentration capita­liste poussée à l’extrême et conduisant au capitalisme financier et ses implications politiques, l’impérialisme et la guerre.
Le 4 août 1914, lorsque le groupe social-démocrate au Reichstag vota les cré­dits de guerre, Hilferding fut de cette minorité qui, avec la rédaction du Vorwärts, adressèrent une protestation au Comité directeur du SPD. Il ne quitta le Vorwärts qu’à la suite d’un conflit au sein de la rédaction, en 1915, date à laquelle il fut mobilisé dans l’armée austro-hongroise. Jusqu’à la fin de la guerre, il dirigea un lazaret à proximité de la frontière italienne. La guerre finie, Hilferding retourna à Berlin, adhéra à l’USPD, devint membre du Comité directeur et fut nommé rédacteur en chef de l’organe du parti, Die Freiheit. Opposé à l’aile spartakiste de l’USPD, Hil­ferding fit voter, le 15 décembre 1918, une résolution invitant à organiser de toute urgence les élections pour la future Assemblée nationale. A partir de novembre 1918, membre de la « commission de socialisation », il se déclara opposé à toute so­cialisation hâtive sauf pour les industries « arrivées à maturité ». Ces prises de po­sition contribuèrent à hâter la rupture avec les spartakistes. Lors du congrès de Halle en 1920, au cours duquel se produisit la scission de l’USPD, Hilferding fut le leader de la fraction minoritaire qui refusait d’adhérer à la IIIe Internationale et une joute oratoire l’opposa à Zinoviev. Cependant, resté fidèle à une tendance « cen­triste », Hilferding participa aux activités de l’Union des partis socialistes pour l’ac­tion internationale dite encore Internationale deux-et-demie (UPS), notamment à la conférence constitutive qui se tînt à Vienne en février 1921. Il y protesta contre les réparations imposées à l’Allemagne et ceci d’un point de vue non pas nationaliste, mais internationaliste. Mais l’UPS n’eut qu’une vie brève et en 1923, Hilferding participa au congrès d’unification de l’Internationale deux-et-demie et de la IIe In­ternationale. De même, en 1922, au congrès de Nuremberg il se rallia au SPD ainsi qu’une fraction importante de l’USPD, évoluant de ce fait toujours plus vers la droite.
Naturalisé allemand en 1919, il fit carrière dans le grand Parti social-démocrate unifié. De 1920 à 1925, il fit partie du Reichswirtschaftsrat et devint ministre des Finances dans le cabinet Stresemann en 1923 ; il s’agissait de mettre fin au conflit de la Ruhr et de juguler l’inflation. Hilferding tenta en vain d’indexer le mark. La grande industrie, représentée par la Deutsche Volkspartei, exigea sa démission. En 1924, Hilferding fut élu au Reichstag où il resta jusqu’en 1933. En même temps, il dirigeait la revue théorique Die Gesellschaft qui remplaçait Die Neue Zeit. En 1928, il fut nommé pour la deuxième fois ministre des Finances, dans le cabinet de grande coalition du socialiste Müller. Il fut contraint de démissionner en décembre 1929, pour protester contre les agissements du tout puissant directeur de la Reichsbank, Schacht, qui contrecarrait l’action du gouvernement.
Après la guerre et surtout à partir de 1922-1923, Hilferding avait développé la théorie du « capitalisme organisé » où il pensait pouvoir démontrer que le capitalisme abandonnait le terrain de la concurrence. Il ne fallait plus, selon lui, s’attendre à un effondrement du capitalisme, mais à une restructuration totale dont les socia­listes pourraient ensuite profiter. Un État démocratique pourrait contrôler l’écono­mie, l’objectif de la social-démocratie serait de ce fait atteint. Nul besoin de révo­lution pour réaliser ce programme, la démocratie sociale se ferait au moyen de ré­formes (cf. discours au congrès de Kiel, 1927).
En 1933, Hilferding évaluait mal la menace représentée par Hitler et, comme beaucoup d’autres socialistes, il estimait la durée de son pouvoir à sept ou huit se­maines. Il dut se rendre à l’évidence. En mars, le SPD organisa son départ pour le Danemark, d’où, il passa en Suisse. Il vécut surtout à Zurich jusqu’en 1938. Collaborateur régulier du journal de l’émigration Neuer Vorwärts, il publia sous le pseu­donyme de Richard Kem plus de trois cents articles sur des questions d’actualité. En même temps il assumait la rédaction de la Zeitschrift für Sozialismus qui parais­sait à Karlsbad. Il rédigea le Manifeste de Prague pour la direction du SPD émigrée en Tchécoslovaquie. En 1938, il rejoignit à Paris son ami Breitscheid. Lors de la débâcle en 1940, il s’enfuit vers le midi de la France. Les autorités de Vichy l’as­signèrent à résidence à Arles. Il y travailla à un essai, qui resta inachevé, intitulé Das historische Problem, sur le rôle de la violence dans l’histoire. Les autorités alle­mandes réclamèrent plusieurs fois son extradition. Enfin, le 8 février 1941, alors qu’une place était réservée pour lui sur un bateau en partance pour la Martinique, Hilferding fut arrêté par la police française, puis le 11 février livré, ainsi que Breit­scheid à la Gestapo, qui les transféra à la prison de la Santé. On ne connaît pas exac­tement le lieu ni les circonstances de la mort de Hilferding en 1941, quelques jours après son arrestation.
On peut distinguer trois phases dans l’évolution de sa pensée et de son œuvre théorique. Dans la première phase, avant la guerre, il se consacra à l’analyse du « capital financier ». Dans l’ouvrage qui porte ce titre, Hilferding analysait ce qu’il estimait être le phénomène essentiel du capitalisme au XXe siècle, à savoir la concentration croissante du capital. Il définissait une nouvelle forme du capita­lisme, le « capital financier » ou capital bancaire au service de l’industrie et lié à celle-ci par une fusion quasi organique et il en montrait l’influence sur la politique nationale. Selon lui, l’impérialisme, l’expansion mondiale du capital dans les colo­nies ou les sphères d’influence étaient l’expression politique moderne d’un fait éco­nomique nouveau. Il mettait l’accent sur l’exportation de capitaux, sur la recherche du super-profit, le transfert de la concurrence à l’échelle internationale. S’il est vrai que l’effondrement catastrophique d’une telle forme de capitalisme n’avait, selon lui, plus rien d’inéluctable, Hilferding pensait néanmoins qu’il s’agissait là de la phase ultime de son développement. La ruine du système capitaliste serait provo­quée par la lutte politique de la classe ouvrière. Le livre eut une énorme influence sur la pensée marxiste au début du siècle ; notamment sur Lénine qui reprit certaines thèses du Capital financier et les développa, avec des conclusions différentes, dans L’Impérialisme, stade suprême du capitalisme.
La deuxième phase de la pensée de Hilferding peut être résumée par la formule du « capitalisme organisé ». Après la guerre, surtout après 1923, Hilferding considérait qu’il avait surestimé la combativité de la classe ouvrière. Non seulement la faillite du système capitaliste n’était pas inévitable, mais encore la restructuration, la régulation d’une économie de plus en plus organisée pourrait se faire par le tru­chement d’un État démocratique, au moyen de réformes pacifiques.
Dans la dernière phase, il écrivit surtout des études ayant trait à la politique étrangère et à l’analyse des rapports entre l’économie et la politique dans l’État national-socialiste.

Pour citer cet article :
https://maitron.fr/spip.php?article216334, notice HILFERDING Rudolf par Irène Petit, version mise en ligne le 23 juin 2020, dernière modification le 18 mars 2020.

Par Irène Petit

ŒUVRE : Böhm-Bawerks Marx-Kritik, 1904. — Das Finanzkapital, 1910 (trad. franç. par M. Ollivier, avec préface d’Y. Bourdet, sous le titre Le Capital financier, 1970). — Die Aufgaben der Sozialdemokratie in der Republik, 1927.

SOURCES  : A. Stein, Rudolf Hilferding und die deutsche Arbeiterbewegung, Hambourg, 1946. — L. Laurat, « Le Capital financier », in Le Contrat social, no. 4, juillet-août 1961. — Helga Grebing (éd.), Geschichte der sozialen Ideen in Deutschland, Munich, Vienne, 1969. — W. Gottschalch, Strukturveranderungen der Gesellschaft und politisches Handeln in der Lehre von Rudolf Hilferding, Berlin, 1962 ; « Développement et crise du capitalisme dans la pensée de Rudolph Hilferding », in Histoire du marxisme contemporain, vol. II, Paris, 1976. — 
H. James, « R. Hilferding and the application of the political economy of the Second Interna­tional », in Historical Journal, 1971. — Dictionnaire biographique du mouvement ouvrier inter­national : Autriche, sous la direction de J. Maitron et G. Haupt, Paris, 1971. — Rœder et Strauss, op. cit. — Benz et Graml, op. cit.

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