LEGIEN Carl

Par Irène Petit

Né le 4 décembre 1861 à Marienburg (Prusse), mort le 26 décembre 1920 à Berlin ; leader syndicaliste social-démocrate, président de la Commission générale des syndicats de 1891 à sa mort.

Né d’une famille pauvre et nombreuse, orphelin de mère à trois ans et de père à huit ans, Carl Legien fut élevé à l’orphelinat de Thorn (Torun, Pologne). C’est dans cette ville qu’il commença à quatorze ans son apprentissage de tourneur sur bois, qui dura cinq ans parce qu’il devait en même temps pourvoir à ses frais d’en­tretien en travaillant chez son maître. Compagnon, il entreprit son tour d’Alle­magne en 1881, mais dut l’interrompre pour accomplir pendant trois ans son ser­vice militaire qu’il fit en partie en tant qu’ordonnance auprès d’un général (de no­vembre 1881 à septembre 1884). Il reprit son métier de tourneur à Berlin, s’installant ensuite à Francfort, à Deutz près de Cologne et enfin, à partir d’octobre 1886, à Hambourg. C’est en 1885, à Francfort, qu’il adhéra au SPD, en pleine pé­riode des lois d’exception. En 1886, il adhéra à Hambourg au syndicat local des tourneurs sur bois. A cette époque, il n’y avait que des unions syndicales dispersées géographiquement et selon le principe des anciennes corporations. Grâce à son ta­lent d’organisateur, Legien réussit à élargir cette union locale en Association des tourneurs sur bois d’Allemagne (fondée en août 1887) et il en fut élu secrétaire non rémunéré. Même lorsqu’en 1889, on décida de lui allouer une modeste indemnité, il dut continuer à travailleur à mi-temps comme tourneur.
Le mouvement syndical se développa rapidement après l’abolition des lois antisocialistes en 1890. Convaincu, comme le lassallien Yorck, de la nécessité d’unifier le réseau éparpillé des associations locales, Legien jeta, lors d’une confé­rence syndicale tenue les 17 et 18 novembre 1890, les bases d’un projet d’unification et de centralisation du mouvement syndical, visant à créer de grandes fédéra­tions syndicales.par branche professionnelle (Berufsverbände). Cette proposition se heurta à l’opposition des métallurgistes, qui souhaitaient la création d’une série de grandes confédérations industrielles et à celle de ceux qui refusaient la centra­lisation des unions syndicales locales. Le résultat fut la création d’une Commission générale des syndicats composée de sept membres dont le siège fut fixé à Ham­bourg puis à Berlin, à partir de 1903. A moins de trente ans, Legien en fut nommé, le 1er janvier 1891, président (appointé cette fois) et il le resta jusqu’à sa mort. En mars 1892 se tint à Halberstadt le premier congrès syndical. La réorganisation des syndicats en associations centrales commença à voir le jour : les « centralistes » (Legien, Kloss) l’emportèrent finalement contre les « localistes », peu désireux d’abandonner leur souveraineté, notamment en matière de décision quant au dé­clenchement d’une grève et souvent proches des Jeunes (minorité anarchisante au sein du SPD).
Legien était convaincu à la fois de la nécessité d’une lutte syndicale centralisée et de l’indépendance des syndicats par rapport au SPD. L’affirmation de la néces­saire autonomie et de la neutralité politique des syndicats fut l’objet de vives atta­ques de la part des dirigeants socialistes au congrès du parti réuni à Cologne, en 1893. Bien qu’il présentât les syndicats comme une école de recrutement du parti, Legien se heurta notamment à Bebel et à Auer.
Legien, comme les autres dirigeants syndicaux, préconisait résolument une po­litique réformiste visant à l’amélioration de la condition ouvrière, à sa formation et à sa culture, voire à son intégration au sein de la communauté nationale. La classe ouvrière devait, par la lutte syndicale, s’élever à la dignité de véritable partenaire social du patronat. On aboutirait ainsi à une démocratisation de la production. Pour Legien, pragmatique, c’est par la politique « pratique » des réformes et non par la théorie marxiste, ni par la révolution que se ferait l’émancipation du prolétariat.
La Commission générale des syndicats se montra avec le temps et avec l’accroissement des effectifs (un million deux cent mille syndiqués environ en 1905, pour trois cent mille en 1892) de plus en plus légaliste et soucieuse d’éviter tout risque. C’est ainsi que la direction des syndicats mit brusquement fin à une grève qui avait éclaté spontanément dans les mines de la Ruhr en janvier 1905 et que, la même année, le congrès syndical de Cologne retira le droit de décider d’une grève aux as­sociations syndicales locales, pour le réserver exclusivement à l’autorité de la Commission générale. Au congrès du parti tenu à Iéna en 1905, Legien se déclara dans un discours tout à fait hostile à la grève de masse, par souci de ne pas effrayer les classes dirigeantes et d’éviter ainsi un bain de sang. Il conserva toujours ce point de vue et s’opposa au principe de la grève de masse en cas de guerre mondiale (1913). S’il est vrai que les leaders syndicalistes étaient pratiquement tous membres du SPD, si beaucoup de dirigeants syndicaux avaient un mandat parlementaire ou des fonctions au sein des instances dirigeantes du parti (Legien par exemple avait été élu député pour la circonscription de Kiel en 1893 et il conserva son siège au Reichstag, avec une interruption de cinq ans, jusqu’à sa mort), les syndicats se mon­traient, au fur et à mesure que leur puissance se renforçait, de plus en plus enclins à faire valoir leur propre ligne politique contre certaines directives du parti jugées trop dangereusement « marxistes » : l’accord obtenu au congrès de Mannheim en 1906, après les affrontements parti-syndicats à léna l’année précédente, à propos de la grève de masse politique, reconnaissait le droit des syndicats, revendiqué par Legien, à juger de l’opportunité ou non de l’usage de la grève de masse. Même si sur le papier le parti gardait le droit théorique de définir la ligne politique, Legien vit ici confirmer non seulement l’autonomie du syndicat, mais son rang comme par­tenaire à égalité de droits avec le parti. L’influence de la direction des syndicats ne cessa plus désormais d’infléchir la ligne politique du SPD dans un sens réformiste, jusqu’à la Première Guerre mondiale.
En 1901, Legien avait jeté les bases d’une coopération internationale des syn­dicats. A partir de 1903, il fut secrétaire international de la Centrale des syndicats nationaux. En 1913, cette Centrale constitua la Ligue internationale des syndicats dont Legien fut élu président. Il le resta jusqu’en 1919.
En 1914 et pendant toute la durée de la guerre, il se montra partisan résolu de l’Union sacrée. Il se félicitait de la contribution de la classe ouvrière à l’effort de guerre et soulignait dans un article des Sozialistische Monatshefte que les syndicats n’étaient manifestement plus des « corps étrangers » dans la vie économique du pays.
Pour la première fois, à partir de 1914, les délégués syndicaux furent appelés à siéger dans un grand nombre d’organismes consultatifs ; dès l’automne 1914, les syndicats acceptaient de concourir au recrutement de chômeurs urbains pour les travaux agricoles. Dans le livre qu’il publia avec Thimme en 1915, Die Arbeiterschaft im neuen Deutschland, Legien écrivait : «  A aucun instant la classe ouvrière n’a hésité à se mettre, dans ces temps difficiles, au service de la collectivité, au même titre qu’elle tendait jusqu’alors à servir les intérêts de la masse ouvrière. » En 1916, la législation sur les syndicats fut assouplie (Vereinsgesetz). En avril 1917, les dirigeants syndicaux se déclarèrent prêts à soutenir le gouvernement dans sa lutte contre le mouvement de grève qui s’amplifiait et à appuyer la loi sur le service auxiliaire, en échange de concessions sur les salaires et des améliorations du rationne­ment alimentaire. Les syndicats et la classe ouvrière avaient ainsi, selon Legien, ga­gné leur « place au soleil » dans la nation.
Ce rôle de partenaires égaux du patronat dévolu aux syndicats fut naturelle­ment confirmé et renforcé par la révolution de 1918. Le nom de Legien est lié à l’ac­cord conclu, sous le nom de Zentralarbeitsgemeinschaft, avec les associations patronales le 15 novembre 1918. Cet accord confirmait la conquête de la journée de travail de huit heures, la création de comités paritaires pour régler les différends patronat-salariat, la reconnaissance des syndicats, mais ne touchait pas à la propriété privée des entreprises. Un tel partenariat avec le monde économique ne pouvait voir le jour, selon Legien, que grâce à une puissante organisation centralisée regroupant la plus large part de la classe ouvrière (et de fait, au début de la République de Wei­mar, les syndicats libres comptaient à peu près huit millions d’adhérents). La lutte pour la démocratisation de la vie économique et politique devait être poursuivie par la voie légale et pacifique et il fallait faire obstacle à la radicalisation de là classe ou­vrière. Les premières années de la République de Weimar montraient une tendance inverse. En 1919, Legien combattit l’opposition syndicale grandissante. En 1919 également, lors du Xe congrès syndical tenu à Nuremberg, il fut élu président de la nouvelle Ligue générale des syndicats allemands (ADGB). Il fut également élu en 1919 à l’Assemblée constituante.
Mais il fut surtout projeté au devant de la scène lorsque éclata le putsch de Kapp le 13 mars 1920. Il prit aussitôt l’initiative d’appeler à la grève générale, grève où la puissance des syndicats fut démontrée de manière éclatante, ainsi que la volonté de l’ensemble de la classe ouvrière, toutes tendances confondues, de sauver la dé­mocratie. Le putsch échoua au bout de quatre jours. Legien réclama la mise à pied de Noske, le châtiment des rebelles ainsi que la constitution d’un gouvernement comprenant des majoritaires, des indépendants et des syndicalistes chrétiens, n ob­tint seulement le départ de Noske du gouvernement. Ebert proposa à Legien le poste de chancelier qu’il refusa. Il mourut le 26 décembre 1920.

Pour citer cet article :
https://maitron.fr/spip.php?article216437, notice LEGIEN Carl par Irène Petit, version mise en ligne le 23 juin 2020, dernière modification le 8 avril 2020.

Par Irène Petit

ŒUVRE : Die Organisationsfrage. Ein Beitrag zur Geschichte der Gewerkschaftsbewegung, 1891. — Die Gewerkschaftsbewegung in Deutschland, 1896. — Die deutsche Gewerkschaftsbewegung, 1901. — Das Amerikas Arbeiterbewegung, 1914. — Bibliographie des articles de C. Legien : cf. Th. Leipart.

SOURCES : Th. Leipart, Carl Legien, ein Gedenkbuch, Berlin, 1929 (réédition : 1981). — J.A. Moses, « Gewerkschaftliche Kultur- und Klassenkampfaufgabe bei Carl Legien », in Deutschlîand in der Weltpolitik des 19. Und 20. Jahrhunderts, Düsseldorf, 1973. — G. Beier, Geschichte und Gewerkschaft. Politisch-historische Beiträge zur Geschichte sozialer Bewegungen, Cologne, 1981. — Lexikon, op. cit. — Osterroth, op. cit.

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