LIEBKNECHT Wilhelm

Par Annelise Callede-Spaethe

Né le 29 mars 1826 à Glessen (Hesse), mort le 7 août 1900 à Berlin ; journaliste, tribun, homme politique, cofondateur du SDAP et du SAP.

Wilhelm Liebknecht était l’une des personnalités les plus importantes du mou­vement démocratique et socialiste dans l’Allemagne du XIXe siècle. Par ses ori­gines et son action il était enraciné dans le mouvement révolutionnaire de 1848. Partisan passionné de la « grande » Allemagne, il ne pardonna jamais à Bismarck d’avoir exclu l’Autriche de la nation allemande. Mais dès l’origine, il avait compris que la question sociale était aussi importante que le problème national. Nul n’a mieux défini ses objectifs que lui, en 1872, devant le tribunal de Leipzig : « Un dou­ble idéal m’a guidé dès ma jeunesse : la construction d’une Allemagne libre et unie et l’émancipation de la classe ouvrière, c’est-à-dire l’abolition de la domination de classe, synonyme de libération de l’humanité. » Par son exemple personnel de probité, d’abnégation et d’enthousiasme révolutionnaire, il amena de nombreuses per­sonnalités au socialisme et fut le meilleur agitateur politique du parti. Son radicalisme démocratique le portait à proclamer le droit du citoyen à s’opposer à un pou­voir abusif, son refus viscéral de toute forme d’autocratie faisait de lui l’adversaire le plus résolu de Bismarck d’abord, de l’esprit militariste et bureaucratique de l’é­poque wilhelmienne ensuite. Il condamnait sans ambiguïté le colonialisme, le ra­cisme naissant et il opposait au chauvinisme des classes dirigeantes sa conception d’un patriotisme authentique et l’internationalisme du prolétariat européen. Dans le domaine de la politique étrangère, une entente sincère entre la France et l’Alle­magne lui semblait être le préalable à toute perspective d’avenir pacifique en Eu­rope. Quant à la propagation des théories de Marx et d’Engels, elle fut la constante de son action, que ce soit dans la défense, contre Lassalle et Bakounine d’abord, contre Dühring ensuite ou dans la diffusion et l’illustration.
Liebknecht était issu d’une vieille famille hessoise de notables et de savants qui s’enorgueillissait de compter Martin Luther au nombre de ses ancêtres. Son arrière- grand-père, Johann Georg Liebknecht, théologien, mathématicien et orientaliste, était ami de Leibniz et auteur d’importants ouvrages scientifiques. Mais un autre parent devait exercer une espèce de fascination sur lui : le pasteur Weidig, victime de la réaction. Après de brillantes études secondaires, Liebknecht entra à seize ans à l’Université de Giessen. Bien que sa famille le destinât à la magistrature, il étudia la philosophie, la théologie et la philologie. Continuant ses études à Berlin, il y eut la révélation du socialisme français ainsi que des écrits de Weitling, de Marx et d’Engels. Il déclara : « J’étais devenu communiste dès 1846. » Expulsé d’Autriche, arrêté dans sa ville natale pour conspiration, il dut renoncer à ses projets dans ren­seignement et décida d’émigrer aux États-Unis afin d’y fonder une communauté coopérative sur le modèle fourni par Étienne Cabet. En route pour s’embarquer à Rotterdam, une rencontre fortuite changea le cours de son destin : un professeur suisse lui proposa un poste dans l’école modèle de Karl Frobel à Zurich. Liebknecht accepta sur-le-champ et se lança dans l’enseignement avec enthousiasme, commençant en même temps sa carrière de journaliste. Témoin de la guerre civile en Suisse, il se précipita à Paris à l’annonce de la révolution de Février. Empêché par la maladie de participer à l’expédition de la Légion allemande de Herwegh, il prit part au soulèvement de Bade, fut fait prisonnier et incarcéré. Libéré par un nou­veau soulèvement, il participa à la Reichsverfassungskampagne conduite par J. Ph. Becker. Après l’échec de celle-ci, Liebknecht s’exila en Suisse où l’Association ouvrière allemande de Genève l’élut à la présidence. Ayant convoqué un congrès d’unification à Morat, il fut arrêté et traduit devant un tribunal helvétique, condamné et expulsé d’abord vers la France, puis vers l’Angleterre où il débarqua en 1850. Il s’y maria avec Emestine Landolt, la fille de l’inspecteur de la prison badoise où il avait été incarcéré quelques années auparavant. A Londres, il noua des liens étroits avec Marx et sa famille, ainsi qu’avec Engels. Douze années durant, il vécut difficilement comme journaliste et précepteur, jusqu’à ce que l’amnistie de 1862 lui permit enfin de retourner en Prusse.
A Berlin, il adhéra à l’ADAV de Lassalle afin de pouvoir renseigner Marx sur l’action de celui-ci et travailla comme rédacteur de la Norddeutsche Allgemeine Zeitung, éditée par August Brass. Lorsqu’il s’aperçut que Brass soutenait la politi­que de Bismarck, il démissionna sans hésiter, sacrifiant ainsi ses intérêts matériels à ses idées. En 1864, il entra à la rédaction du Social-Demokrat fondé par J.B. von Schweitzer et informa Marx et Engels de l’orientation prise par le journal lassallien. Démissionnaire en même temps qu’eux, Liebknecht ne put se maintenir plus longtemps en Prusse d’où il fut expulsé en 1865. Après un bref intermède à Hanovre chez son ami Robert Schweichel, il s’installa à Leipzig où il rencontra August Bebel, président du VDAV, dont il devint le mentor politique et auquel une grande amitié le lia pour la vie. En 1866, il se rendit à Berlin où il fut arrêté pour rup­ture de ban et condamné à trois mois de prison ferme. Sa femme, déjà minée par la maladie et les soucis, mourut peu après. Resté seul avec deux petites filles, il se re­maria avec Nathalie Reh qui participa à sa vie militante tout en élevant leurs cinq fils qui tous, à des degrés divers, allaient devenir des sociaux-démocrates actifs.
En 1866, Bebel et Liebknecht créèrent la Sachsische Volkspartei. Un an plus tard, ils furent élus députés au Reichstag de la Fédération de l’Allemagne du Nord. En janvier 1868, après l’épisode de l’éphémère Mitteldeutsche Volkszeitung, Liebknecht put enfin réaliser son rêve : rédiger leur propre journal, le Demokratisches Wochenblatt qui devint l’instrument le plus important pour préparer la créa­tion d’un parti prolétarien indépendant de toute tutelle. Grâce à l’entente avec les dissidents du parti lassallien conduits par Wilhelm Bracke, le SDAP fut fondé en août 1869 à Eisenach, sur la base d’un programme marxiste et avec une organisa­tion démocratique. Le Demokratisches Wochenblatt céda la place au Volksstaat dont le premier numéro parut le 2 octobre 1869 à Leipzig. En sa qualité de rédacteur en chef, Liebknecht sut faire de cet organe la tribune des idées de Marx et d’Engels qui participèrent de façon régulière à la rédaction. Il intensifia sa lutte contre le mi­litarisme prussien et son agitation en faveur de l’AIT dont le Conseil général le nomma représentant pour l’Allemagne.
Dès le début de la guerre franco-allemande, il dénonça le caractère dynastique du conflit et persuada Bebel qu’ils devaient s’abstenir lors du vote sur les crédits de guerre (21 juillet 1870), ce qui provoqua une crise grave au sein du parti. Après la proclamation de la République française, Liebknecht entreprit une vaste campagne de presse en faveur d’une paix de justice immédiate et protesta contre l’annexion de l’Alsace et de la Lorraine. Le 26 novembre, il refusa de voter la nouvelle tranche des crédits de guerre, entraînant cette fois-ci le parti tout entier. Il fut arrêté avec Bebel, le 17 décembre, sous l’inculpation de préparation de haute trahison et incarcéré jusqu’au 28 mars 1871. Aussitôt libéré, Liebknecht prit la défense de la Commune de Paris avec tout l’enthousiasme dont il était capable, rétablissant la vé­rité à son sujet, exhortant les travailleurs allemands à la solidarité, fustigeant ses dé­tracteurs. Cette attitude lui valut la haine des milieux officiels et chauvins et, en 1872, une condamnation à deux ans de forteresse pour haute trahison, de même qu’à Bebel. Incarcéré à Hubertusburg, il continua à rédiger clandestinement une partie du Volksstaat et fut élu député du Reichstag en 1874. Convaincu de la néces­sité de l’unité du mouvement ouvrier, il fut le principal artisan de l’unification avec le parti lassallien, en 1875 à Gotha où fut fondé la Sozialistische Arbeiterpartei Deutschlands (SAPD). Le programme de compromis fut vivement critiqué par Marx qui reprocha à Liebknecht d’y avoir introduit des principes lassalliens. La brouille qui s’ensuivit entre eux ne fut cependant que de courte durée, car le succès de l’unification devint rapidement évident. En sa qualité de rédacteur en chef du nouvel organe central, Vorwärts, Liebknecht fut à l’origine de la critique formulée par Engels à l’encontre des théories d’Eugen Dühring, dont il n’avait cessé de dé­noncer le danger. Le renforcement de l’unité d’action et d’organisation permit au SAPD de résister victorieusement aux persécutions exercées contre lui durant la pé­riode d’interdiction de 1878 à 1890. Le rôle de Liebknecht fut très important, tant comme représentant du parti au Reichstag que par son action de journaliste à la tête du Sozialdemokrat édité à Zurich et d’orateur lors de ses nombreux voyages à l’é­tranger. Il entreprit ainsi en 1885 un voyage de deux mois à travers les États-Unis, en compagnie d’Eleanor Marx-Aveling, qui lui restait très attachée depuis les an­nées londoniennes.
Entre 1878 et 1890, Liebknecht passa au total treize mois en prison, toujours pour délits de presse ou d’opinion. En 1881, il fut expulsé de Leipzig et séparé de sa famille. Durant ces années, sa popularité atteignit des sommets et en 1890, à la fin de la loi contre les socialistes, il fut réélu au Reichstag, cette fois-ci dans la sixième circonscription de Berlin, avec un score de 42 000 voix qui faisait de lui le « premier élu d’Allemagne » (Engels). Peu de temps après, il s’installa à Berlin pour mieux assumer ses charges de rédacteur en chef du Vorwärts, tout en continuant son action d’agitateur. Ainsi il représenta le Parti social-démocrate à tous les congrès nationaux et internationaux, notamment à celui de Marseille, en 1892, ce qui lui valut d’être expulsé de France en raison du contenu antimilitariste de son discours. En 1895, il fut condamné à quatre mois de prison pour crime de lèse-majesté. Il purgea cette peine en 1897-1898 à la prison de Plötzensee et à sa sortie, qui coïn­cidait avec le cinquantième anniversaire de la révolution de 1848, les ouvriers ber­linois firent un accueil triomphal à celui que l’on appelait, mi-respectueusement, mi-affectueusement, le « vieux » du parti. Le 29 juillet 1900, il prononça son dernier grand discours, à Dresde, par lequel il condamna la politique navale du Reich, flétrit la rapacité des puissances impérialistes et répondit au discours de Guil­laume II, prononcé deux jours plus tôt, qui devint tristement célèbre sous le vocable Hunnenrede. Huit jours plus tard, il mourut pendant son sommeil. Sa mort souleva une émotion immense, tant en Allemagne qu’en Europe et ses obsèques, le 12 août à Berlin, donnèrent lieu à une manifestation d’une ampleur telle que Friedrich Naumann pouvait écrire : « Jamais un roi ne fut porté en terre de cette manière. » Quel­ques jours plus tard, son fils Karl adhéra au Parti social-démocrate afin de se consa­crer, dit-il, à un « véritable culte du souvenir, dans la même activité incessante et le même esprit d’altruisme ».

Pour citer cet article :
https://maitron.fr/spip.php?article216452, notice LIEBKNECHT Wilhelm par Annelise Callede-Spaethe, version mise en ligne le 23 juin 2020, dernière modification le 24 juin 2020.

Par Annelise Callede-Spaethe

ŒUVRE : Un certain nombre de textes importants ont été réédités sous les titres : Erinnerungen eines Soldaten der Revolution, éd. par H. Gemkow, 1976. — Kleine politische Schriften, éd. par W. SchrÔder, 1976. — Gegen Militarismus und Eroberungskrieg, éd. par Gudrun Hofmann et Annett Kuntzsch, 1986. — Il convient d’y ajouter : Zur orientalischen Frage oder soll Europa kosakisch werden ? Ein Mahnwort an das deutsche Volk, 1878. — Die Orientdebatte im deutschen Reichstag, 1878. — Robert Blum und seine Zeit, 1888. — Geschichte der französischen Revolution. Im Abrisse und in Skizzen, 1887-1889. — Trutz-Eisenstirn. Erzieherisches aus Puttkamerun. Ein vierblattriges Broschüren-Kleeblatt nebst einem Anhangvom Vetter Niemand, 2 vol.,1889-1890. — Die Emser Depesche oder : Wie Kriege gemacht werden, 7e éd., avec un supplément : Bismarck nackt, 1888. — Karl Marx zum Gedächtnis. Ein Lebensabriss und Ermnerungen, 1896. — Manuscrits : une centaine de lettres (1862 à 1895) à Marx et En­gels, Institut du marxisme-léninisme, archives centrales du SED, Berlin-Est. — Liebknecht-Nachlass, IISG, Amsterdam.

SOURCES : K. Eisner, Wilhelm Liebknecht, Sein Leben und Wirken, Berlin, 1902. — Briefwechsel mit Marx und Engels, éd. par G. Eckert, La Haye, 1963. — Briefwechsel mit deutschen Sozialdemokraten, 2 vol., éd. par G. Eckert, Assen, 1973-1978. — W. Tschubinski, Wilhelm Liebknecht. Eine Biographie, trad. all. par B. Jahnel, Berlin-Est, 1973. — Anneliese Callède-Spaethe, Wilhelm Liebknecht 1862-1875. Journaliste, tribun, éducateur des masses, 31., Thèse d’État, Paris X-Nanterre, 1984.

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