RADEK Karl, Bernhardovitch, né Sobelsohn, dit Max, Parabellum, Arnold Struthahn

Par Pierre Broué

Né en 1885 à Lvov (Autriche, aujourd’hui Ukraine), mort en 1939 en prison en URSS ; dirigeant de l’Internationale communiste.

Le jeune Karl Sobelsohn naquit à Lvov en Galicie, qui faisait alors partie de l’empire austro-hongrois et portait le nom de Lemberg. Son père était employé des postes et s’était installé dans cette ville aux environs de 1880 : le jeune couple fai­sait partie de la catégorie des « juifs émancipés ». A la mort du père, en 1890, la mère alla s’installer à Tarnow pour pouvoir donner à ses enfants une éducation al­lemande, « moderne ». Le petit Karl ignora toujours le yiddish et fut élevé dans le culte de la littérature et de la philosophie allemande — ce qui le poussa sans doute, à l’adolescence, à devenir un admirateur de la culture et un adepte du nationalisme polonais. C’est dans un journal patriote qu’il découvrit le socialisme, ce qui le conduisit dans un groupe d’études clandestin du SDKP, scission à gauche du PPS. Il semble que c’est à cette époque qu’il emprunta au héros d’un roman retraçant la lutte des Polonais contre la russification, son pseudonyme de Radek. Exclu du lycée de Tarnow pour son activité politique en 1901, il poursuivit ses études secondaires à Cracovie où il fit connaissance du révolutionnaire et dirigeant du SDKPiL, Feliks Dzerjinski, qu’il rencontra en 1903 à l’Université Jagellon de Cracovie.
A la sortie du lycée, il se rendit en Suisse et travailla comme vendeur dans une librairie de Zurich, continua à militer au SDKPiL où il subit la forte influence de Warszawski (Warski), qui en fut l’une des figures de proue en émigration. Par lui, il entra en contact épistolaire avec Rosa Luxemburg et collabora à la Leipziger Volkszeitung. Sur sa demande, il séjourna quelque temps à Berlin en 1905, avant de franchir la frontière et d’arriver à Varsovie en décembre 1905 : il ne savait pas alors le russe. Il milita, essentiellement comme journaliste, à l’organe central du parti et connut Rosa Luxemburg, Jogiches, Marchlewski et les autres dirigeants histori­ques. Arrêté, relâché peu après, il fut de nouveau arrêté en avril 1905. En prison il acheva d’apprendre le russe et commença la lecture systématique de Marx et des auteurs marxistes. C’est également de sa prison polonaise qu’il donna son premier article sur le mouvement syndical à la prestigieuse revue théorique du parti alle­mand, Die Neue Zeit.
Libéré au début de 1907, il regagna Varsovie où il devint rédacteur en chef du Czerwony Sztandar et responsable du travail syndical du parti. Expulsé quelques mois plus tard, il séjourna quelque temps en Finlande où il connut les dirigeants du parti russe puis, au printemps 1908, se rendit en Allemagne où il allait résider jusqu’en 1914, se faisant très rapidement un nom comme l’un des meilleurs journalistes de la gauche du parti. Collaborateur d’abord de la Leipziger Volkszeitung puis, à partir de 1910, de la Bremer Bürgerzeitung, il se faisait le vulgarisateur très effi­cace des idées défendues à l’époque par Rosa Luxemburg. Cette dernière cependant ne l’appréciait guère et le tint à l’écart ; elle rompit toutes relations avec lui quand il prit partie contre elle dans la scission de leur parti polonais en 1911. Il avait fait la connaissance de Lénine au congrès de l’Internationale à Copenhague en 1910 et était resté en correspondance avec lui. Son radicalisme, ses liens avec les bolche­viks, la virulence de ses polémiques lui avaient fait beaucoup d’ennemis. Le scan­dale provoqué en 1912 par ses attaques contre l’exécutif du parti dans la Freie Volkszeitung de Göppingen où il avait temporairement remplacé son ami Thalheimer, fit apparaître son isolement : le congrès de Chemnitz « constata » qu’il n’était pas membre du parti du fait de son exclusion du parti polonais et ses ennemis repri­rent contre lui de très anciennes rumeurs l’accusant de vol. Ses camarades de Brême lui restèrent cependant fidèles. Il écrira plus tard : « Pendant de nombreuses années, le journal de Brême présenta un exemple unique dans le mouvement ouvrier inter­national : un militant exclu du parti traitait dans une des meilleures publications du parti non seulement tous les principaux problèmes de politique générale, mais éga­lement ceux de la tactique du parti. »
Adversaire de la politique d’union sacrée et de paix civile dès août 1914, Radek semble avoir cru alors à une possibilité de renverser la politique du parti et se consacra d’abord à regrouper les opposants, ses amis de Brême, un petit groupe hambour­geois avec Wolffheim et Laufenberg, le groupe berlinois du docteur Julian Borchardt qui allait publier Lichtstrahlen, puis il se rendit en Suisse, sur la suggestion de Liebknecht, afin d’y nouer des contacts avec les socialistes de gauche de France et d’Italie. Il y rencontra Trotsky avec qui il eut un vif débat, ce dernier lui repro­chant son scepticisme quant aux perspectives révolutionnaires. Il commença aussi, sous le nom de Parabellum, une collaboration régulière au quotidien Berner Tagwacht. En novembre 1914, il fit un bref voyage à Berlin : il semble que c’est l’ex­périence de Liebknecht, isolé au Reichstag lors de son vote contre les crédits de guerre, qui le convainquit de l’impossibilité de redresser le Parti social-démocrate allemand et le rapprocha de façon décisive de la position de Lénine.
Radek informa Lénine de la tenue, le 11 juillet 1915, de la « conférence préli­minaire » à celle de Zimmerwald et ce geste marqua le début d’une collaboration étroite. Délégué parle comité de Varsovie du SDKPiL à Zimmerwald, Radek ne put signer le « manifeste » du fait de son exclusion et de l’insistance des délégués alle­mands, mais il adhéra à la position de Lénine et devint l’une des figures de proue de la gauche de Zimmerwald, le principal rédacteur de son organe international Vorbote, qu’il utilisa d’ailleurs pour polémiquer contre Lénine sur la question du droit d’autodétermination des nations, ce qui provoqua entre eux un sérieux conflit. Écarté de la Berner Tagwacht par Robert Grimm, Radek retrouva en 1916 une tri­bune avec l’hebdomadaire Arbeiterpolitik, fondé par ses amis de Brême, dans le­quel il défendit une politique internationaliste, critique de celle de Rosa Luxemburg et de son groupe et préconisa la rupture avec le Parti social-démocrate et, à partir de sa naissance en 1917, la séparation d’avec les centristes du Parti social-démocrate indépendant (USPD).
Il prit part à la conférence de Kienthal en 1916 et dut, aussitôt après, aller se soi­gner au sanatorium de Davos où il fut en liaison étroite avec Paul Levi, alors ins­tallé en Suisse et qui croyait comme lui à la nécessité d’un « bolchevisme allemand ». Il quitta la Suisse en même temps que Lénine et les réfugiés russes qui re­gagnèrent leur pays après la révolution de Février. Mais sa femme Rosa venait d’être arrêtée en Allemagne et il voyagea avec un faux passeport de citoyen russe. Cependant, citoyen autrichien, il n’alla pas jusqu’en Russie où il aurait été aussitôt interné, mais s’arrêta à Stockholm où, avec Hanecki et Vorovsky, il dirigea un « bu­reau à l’étranger » du Comité central du Parti bolchevique, publiant un petit bulletin d’information, Russische Korrespondenz Prawda, à destination de l’Allemagne. Demeuré en liaison étroite avec les militants de Brême par l’intermédiaire de Johann Knief qui réussit à le rencontrer en Suède, c’est lui qui inspira la décision des Linksradikalen de cette ville de ne pas entrer à Pâques 1917 dans l’USPD nais­sant, à la différence de Luxemburg, Liebknecht et leurs amis politiques. Délégué à la IIIe conférence de Zimmerwald, tenue à Stockholm du 5 au 12 septembre 1917, il y fut le véritable porte-parole des bolcheviks. Il intervint également dans la scis­sion du Parti social-démocrate suédois et fonda un véritable journal allemand, le Bote der russischen Revolution. Il rencontra enfin Parvus (Helphand) et accepta de transmettre à Lénine les offres de ce dernier qui furent, comme on le sait, décli­nées, Radek revenant en personne à Stockholm pour apporter le refus de Lénine.
Dès son arrivée à Petrograd, reçu par Lénine, Radek fut admis au Parti bolche­vique. Il y apportait son expérience de l’Allemagne et du mouvement ouvrier alle­mand et allait, pendant des années, travailler en direction de ce pays où il avait jus­que-là passé l’essentiel de sa vie d’homme. Un bref voyage à Stockholm lui permit de prendre un premier contact avec un représentant allemand en vue des négociations d’armistice. Il travailla aux Affaires étrangères avec Trotsky à la direction du service de la presse du ministère, ce qui signifiait la préparation de journaux en di­rection des pays étrangers et, pour commencer, des prisonniers de guerre qu’il s’a­gissait de gagner au communisme. Trotsky eut l’occasion de l’apprécier dans cette collaboration et décida de l’emmener dans la délégation aux pourparlers de Brest-Litovsk, en raison, dit-il à Sadoul, non seulement de « sa très vive intelligence et de sa loyauté politique », mais de « son intelligence et de la fougue de cet énergique passionné ». Sa qualité de sujet de l’empire austro-hongrois, le fait qu’il était exclu du Parti social-démocrate allemand, donnaient à sa présence le caractère d’une af­firmation d’internationalisme qu’il contribua à souligner en distribuant dès sa des­cente de train, aux militaires allemands présents des tracts et le journal Die Fackel qui les appelait à la fraternisation et à la lutte révolutionnaire. D’accord avec la po­sition initiale de Trotsky, « Ni paix ni guerre », il rejoignit ensuite les « commu­nistes de gauche » de Boukharine et combattit passionnément pendant quelques mois la signature du traité aux conditions allemandes. Membre du comité de dé­fense de Petrograd après la rupture des pourparlers, il fut, après la signature de la paix, nommé chef du département d’Europe centrale aux Affaires étrangères et de celui des relations extérieures au Comité exécutif central.
La révolution de Novembre commença une nouvelle période de la vie de Radek, celle de son rôle auprès du Parti communiste allemand (KPD). Arrêté et re­foulé à la frontière alors qu’il se rendait, en décembre 1918, au congrès des conseils d’ouvriers et de soldats de Berlin avec Boukharine, Joffé et Rakovsky, il réussit à se mêler à des militaires rapatriés et parvint clandestinement à Berlin. Les retrou­vailles ne furent pas marquées par l’ombre des désaccords passés : on vivait les dé­buts de la révolution allemande et il venait en ambassadeur de la révolution russe. C’est lui qui eut à lever les réticences de ses camarades de Brême, devenus les IKD, qui étaient hostiles à la fusion avec les spartakistes. 11 fit au congrès de fondation du KPD(S), auquel il assista toujours clandestinement, une intervention très prudente.
Il semble avoir été très alarmé par les prises de position « gauchistes » du nouveau parti et par la décision du congrès de boycotter élections et syndicats. Ses craintes se matérialisèrent pendant les journées de janvier 1919 où il maintintle contact par l’intermédiaire de Paul Levi. Le 9 janvier, il lui remit, pour la direction du Parti communiste, une lettre dans laquelle il la pressait de renoncer à son attitude ambi­guë à l’égard d’un mouvement aventurier et d’appeler les ouvriers berlinois à une retraite en bon ordre. Après l’assassinat de Liebknecht et de Rosa Luxemburg et la répression déchaînée dans la capitale, il se cacha, mais fut finalement arrêté le 12 février 1919. Après quelques jours d’une détention dans laquelle il put craindre pour sa vie, il bénéficia filialement d’un régime particulier en vertu d’un « statut di­plomatique » qui lui fut reconnu. A partir de juillet commença la période au cours de laquelle sa cellule fut, selon son expression, un « salon politique » : on peut citer parmi ses visiteurs le colonel Bauer, aide-de-camp de Ludendorff, Walter Rathenau, des industriels, des militaires et même des dirigeants socialistes. Fin octobre, il fut placé en arrestation à domicile dans l’appartement du baron von Reibniz.
Il avait été profondément secoué par les événements de janvier et la répression qui s’en était suivie. Le 11 mars, il écrivit au journaliste allemand Alfons Paquet, invoquant l’absence de parti révolutionnaire et prévoyant « une guerre civile beaucoup plus acharnée et destructrice en Allemagne qu’en Russie », décrivant les combats en cours comme « une hémorragie interminable et sans objectif clair ». Par l’intermédiaire du Suisse Karl Moor et de la jeune Autrichienne qui allait devenir Ruth Fischer, il conserva aussi un contact étroit avec Paul Levi qui avait succédé à Rosa Luxemburg et Liebknecht à la tête du KPD(S). C’est à partir de leur corre­spondance qu’il rédigea sa brochure Le Développement de la révolution mondiale et la tactique des partis communistes..., dans laquelle il s’en prit au « sectarisme communiste infantile » et engagea en fait la discussion internationale du mouvement communiste sur le « gauchisme ». Il réussit à convaincre Paul Levi de demeu­rer à la tête du parti mais ne réussit pas à le dissuader de perpétrer au congrès de Hei­delberg du KPD(S) le coup de force qui allait conduire à l’expulsion de l’aile gau­chiste et à la fondation, quelques mois plus tard, du KAPD (Parti communiste ou­vrier allemand). C’est lui enfin qui, sous le nom d’Arnold Struthahn, souligna l’importance pour les communistes des décisions intervenues en décembre 1919 au congrès de l’USPD, « victoire des masses indépendantes sur leurs dirigeants oppor­tunistes », signal de la lutte pour la conquête, par les communistes, de la majorité des travailleurs de ce parti.
Quand Radek, libéré après des négociations gouvernementales, revint en Russie soviétique en janvier 1920, il siégea pour la première fois au Comité central du Parti communiste russe auquel il avait été élu pendant sa détention dans la prison de Moabit, par le VIIIe congrès du parti. Quelques semaines plus tard, il fut désigné comme secrétaire de l’Internationale communiste. Il fut immédiatement confronté, dans ses nouvelles fonctions, avec une crise de la direction du parti allemand : l’attitude abstentionniste de la direction face au putsch de Kapp et la dénonciation qu’en fît Paul Levi, emprisonné à l’époque. Radek dénonça une nouvelle déviation de ses camarades allemands, conséquence de leur « antiputschisme » systématisé, leur passivité, leur refus de l’action. Il condamna sévèrement la « déclaration d’op­position loyale » — sur laquelle Lénine fut plus nuancé — comme un « crétinisme gouvernemental ». En même temps, il commença une polémique plus discrète contre Levi au sujet des leçons des expériences hongroise et bavaroise. Il semble qu’il insista beaucoup pour garder Levi à la tête du parti à la veille de la fusion avec l’USPD, mais qu’il commença en même temps la lutte pour le mettre à l’écart aus­sitôt gagnée la partie, pour laquelle le jeune dirigeant allemand était un atout essen­tiel. Pourtant, sa solidarité avec le KPD(S) face au KAPD et en opposition à la po­sition du PC russe lui valut de n’être pas réélu, lors du IIe congrès de l’Internatio­nale communiste, au poste de secrétaire qu’il détenait depuis son retour d’Allemagne. Il eut à cette époque, comme Trotsky, l’amère satisfaction d’avoir eu raison contre Lénine et de n’avoir pas cru à la possibilité d’un soulèvement révolutionnaire en Pologne, à la rencontre de l’Armée rouge en marche vers Varsovie. Après une brève mission sur le front polonais en été 1920, Radek prit part au congrès des peuples de l’Orient à Bakou. Mais dès le début d’octobre 1920, il revint clandestinement à Berlin où, sous le pseudonyme de Max, il allait pendant plusieurs mois participer de près à la direction du parti allemand et à sa fusion avec le Parti social-démocrate indépendant, décidée au congrès de Halle de l’USPD.
Radek semble avoir été, comme le reste de la direction de l’IC, anxieux de faire du nouveau parti de masse — un demi-million de membres — un « parti d’ac­tion » : tel était le sens du manifeste du nouveau Parti communiste unifié (VKPD), qu’il aurait personnellement rédigé. Il semble bien qu’il ait été également l’auteur d’un texte beaucoup plus controversé, la « lettre ouverte » aux organisations ouvrières allemandes, publiée dans Die Rote Fahne du 8 janvier 1921, antécédent di­rect de la politique du « front unique ouvrier » condamnée quelques jours plus tard au petit bureau de l’IC, à l’instigation de Zinoviev et de Boukharine, mais défendue par Lénine. Son conflit avec Paul Levi devint apparent après le congrès de Livourne où ils s’étaient tous les deux rendus : comme Paul Levi, il fut en désaccord avec la politique appliquée par les représentants de l’IC, mais il refusa de mettre en cause cette dernière. Il semble que sa longue absence l’ait tenu à l’écart des préparatifs menés à Moscou — dans l’entourage de Zinoviev, semble-t-il — pour le mouve­ment semi-insurrectionnel qu’on appellera « action de mars », et devait provoquer une grave crise du nouveau parti, réduit en quelques semaines des quatre cin­quièmes de son effectif initial.
Dans les mois qui suivirent, il appartint en revanche incontestablement à la fraction des instigateurs de cette action, celle de Boukharine et Zinoviev, partisans de la « théorie de l’offensive » et qui s’opposa à l’intérieur de la direction du parti russe à la fraction Lénine-Trotsky. Représentant de sa fraction dans des pourparlers menés pour les autres par Trotsky, il fut accusé par Zinoviev de l’avoir « trahie ». Au IIIe congrès, dans le débat sur la tactique, il défendit non sans quelques ambi­guïtés le « compromis » de Moscou, élaboré à la conférence du parti russe. En re­vanche, dans la période qui suivit, il fut l’un des principaux protagonistes de la tac­tique nouvelle du « front unique », la développant dans discours et brochures, po­pularisant ses mots d’ordre comme celui de « gouvernement ouvrier » issu, lui aussi, de l’expérience allemande. En avril 1922, il vint à Berlin à la tête de la délé­gation de l’Internationale communiste dans la « conférence des trois Internatio­nales », à la suite de laquelle il essuya de vives critiques de Lénine pour ses conces­sions excessives aux sociaux-démocrates. Cette même année 1922, il fut Véritable­ment, en secret, l’architecte de la conclusion du traité de Rapallo qu’il prépara par des conversations préliminaires à Berlin.
Au début de 1923, Radek fut le représentant de l’Internationale communiste au congrès du parti norvégien, puis à celui du KPD où il réussit à obtenir, à Leipzig, un fragile compromis entre la droite et la gauche. II était véritablement le mentor du KPD et particulièrement de celui qui était devenu son principal dirigeant, Heinrich Brandler. Faut-il suivre les nombreux commentateurs qui voyaient dans le dis­cours de Radek, à l’exécutif du 15 juin, sur le terroriste nationaliste Schlageter un tournant vers une politique « national-bolcheviste », une recherche de l’alliance avec la droite allemande, constante de la diplomatie soviétique ? On peut en douter et voir dans le discours sur « le pèlerin du néant » l’approfondissement de la politique unitaire cherchant à rallier les couches de la petite-bourgeoisie autour du pro­létariat. Invité au bureau politique d’août 1923 qui décida de la préparation de l’insurrection allemande, Radek ne semble pas avoir présenté d’objections contre cette décision et avoir immédiatement pris une part active aux préparatifs. Responsable de la commission internationale envoyée sur place en Allemagne à la veille de la date prévue pour l’insurrection, il avalisa sur place la décision de retraite prise par Brandler et la Centrale allemande. Sa carrière « allemande » fut terminée avec le « fiasco de l’Octobre allemand » et sa prise de position en faveur de Trotsky et de l’Opposition des quarante-six, dans le débat sur le « cours nouveau » qui commen­ça dans le parti russe.
Condamné au XIIIe congrès du parti russe par une résolution unanime pour sa « déviation droitière » en Allemagne, il ne fut pas réélu au Comité central. Au Ve congrès de l’Internationale communiste, il eut à subir les attaques de Zinoviev et de Ruth Fischer, ne fut pas réélu à l’exécutif et se vit interdire quelques mois plus tard toute intervention dans les affaires du parti allemand. C’est pourtant dans cette période de mauvaise fortune qu’il commença avec la belle Larissa Reissner une liaison amoureuse qui devait durer jusqu’à la mort de cette dernière en 1927. Doyen de l’Université Sun Yat-sen en 1925, Radek, malgré sa réserve à l’égard des zinoviévistes, rejoignit l’Opposition unifiée peu après sa formation en 1926. Il fut ce­pendant toujours partisan de l’entrée du PC chinois dans le Guomindang et hostile à l’application à la Chine de la théorie de la « révolution permanente ». Son haut fait de la période fut son intervention à l’Académie communiste, le 18 mars 1927, avec une analyse de la situation en Chine et des illusions de la direction stalinienne qui furent confirmées quelques semaines plus tard par le coup d’État de Tchang Kaï-chek, le 26 avril 1926 à Shanghai. Révoqué en mai, il continua son action d’oppositionnel à l’extrême-gauche de l’Opposition unifiée, ne reculant pas alors devant la perspective d’un deuxième parti et faisant au journaliste allemand Paul Schaeffer des révélations sur le « testament » de Lénine.
Exclu du PCR au XVe congrès, il fut avec Rakovsky, Mouralov et Smilga l’un des signataires de la déclaration qui, s’inclinant devant la discipline du parti, refu­sait la capitulation et le reniement. Déporté à Tobolsk puis à Tomsk, il commença à manifester des signes de son désaccord avec l’Opposition à l’été 1928. Au prin­temps 1929, il était déjà engagé dans des négociations avec Jaroslavsky sur les conditions de sa capitulation, qu’il rendit publique en juillet. Quelques mois plus tard, Trotsky l’accusa d’avoir livré au GPU Iakov G. Blumkine qui lui avait rendu visite à Constantinople.
Après sa capitulation, Radek n’avait plus aucune possibilité d’exprimer publi­quement une opinion différente de celle de la direction stalinienne de son parti. Mais il atteignit tout de même un statut dé porte-parole officieux et personnel de Staline dans la presse et de manipulateur en chef des correspondants de presse étrangers. C’est pourtant probablement un article en faveur de l’aide à ce qu’il ap­pela la « révolution espagnole » dans les Izvestia, au début d’août 1936, qui scella son sort ou du moins décida de la date de sa chute. Arrêté au lendemain du procès des vieux-bolcheviks qu’il avait injuriés dans la presse, en septembre 1936, il fut au deuxième procès le véritable « accusateur public » du banc des accusés, n’hésitant pas à rappeler au procureur Vychinsky les services qu’il rendait, en s’accusant et en accusant ses co-accusés. Condamné à dix ans de prison, il fut probablement tué par des codétenus en prison, en 1940 et 1941 selon les premières sources, en 1939 selon la dernière.
Qui fut réellement Radek ? Laissant de côté le jugement féroce porté par Trots­ky dans les années trente, après son reniement, on retiendra quelques textes cités par Georges Haupt. De lui-même, Radek disait qu’il était « plus lié à la classe ouvrière allemande qu’à la classe ouvrière russe » et ajoutait : « Je pense avec des mots al­lemands et mes sentiments trouvent leur expression dans les poètes allemands. » L’agent anglais Bruce Lockardt écrivit qu’il « avait l’air d’un croisement entre un professeur et un bandit », que « sa conversation était aussi brillante que ses édito­riaux », qu’il était « un Puck plein de malice doué d’un sens exquis de l’humour ». Balabanova enfin le définit comme « un étrange mélange d’amoralité, de cynisme et d’enthousiasme spontané pour les idées, les livres, la musique et les êtres hu­mains ».

Pour citer cet article :
https://maitron.fr/spip.php?article216521, notice RADEK Karl, Bernhardovitch, né Sobelsohn, dit Max, Parabellum, Arnold Struthahn par Pierre Broué, version mise en ligne le 23 juin 2020, dernière modification le 12 mai 2020.

Par Pierre Broué

ŒUVRE : Die Entwicklung der deutschen Revolution und die Aufgaben der kommunistischen Partei, 1919. — In den Reihen der deutschen Revolution, 1909-1919, Munich, 1921. — Soll die VKPD eine Massenpartei der revolutionären Aktion oder eine zentristische Partei des Wartens sein ?, 2e éd., 1921. — « Autobiografia », in Encyclopédie Granat, 7e éd., Moscou, 1927-1929 (trad. franç. abrégée et commentaires dans G. Haupt, J. J. Marie, Les Bolcheviks par eux- mêmes, Paris, 1969). — « Nojabr’ Iz Vospominanii », in Krasnaja Nov’, no. 10, 1926 (trad. ail. dans O.E. Schüddekopf, « Karl Radek in Berlin, ein Kapitel deutsch-sowjetischer Beziehungen im Jahre 1919 », in Archiv fur Sozialgeschichte, II, 1962.

SOURCES : P. Frôlich, Rosa Luxemburg. Gedanke und Tag, Hambourg, 1949 (trad. franç., 1965). — W. Brandt, R. Löwenthal, Ernst Reuter. Ein Leben fur die Freiheit, Munich, 1957. — Charlotte Beradt, Paul Levi. Ein demokratischer Sozialist in der Weimarer Republik, Franc­fort, 1969. — W. Lemer, Karl Radek. The Last Internationalist, Stanford, 1970. — Marie-Luise Goldbach, Karl Radek und die deutsch-sowjetischen Beziehungen 1918-1923, Bonn, Bad Godesberg, 1973. — D. Möller, Revolutionär, Intrigant, Diplomat. Karl Radek in Deutschland, Cologne, 1976. — P. Broué, Trotsky, Paris, 1989. — Weber, Wandlung, op. cit. — Angress, Stillborn, op. cit. —Broué, Révolution, op. cit. —Fischer, Stalin, op. cit.

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