SCHUMACHER Kurt

Par Jacques Droz

Né le 13 octobre 1895 à Kulm (Prusse orientale), mort le 20 juillet 1952 à Bonn ; leader social-démocrate, reconstructeur du SPD après 1945.

Fils d’un commerçant aisé, élevé dans un milieu germano-polonais, Kurt Schu­macher s’était engagé comme volontaire dans la Première Guerre mondiale, fut blessé dès décembre 1914 et amputé du bras droit ; il fut décoré de la Croix de fer. Il entreprit des études de droit et de sciences politiques et adhéra au SPD en 1918. Il quitta Berlin pour devenir rédacteur de la Schwäbische Tagwacht ce qui l’amena à entrer au Landtag wurtembergeois, puis au Reichstag en 1930. Secrétaire général du SPD pour le Wurtemberg, critique sévère de l’immobilisme de son parti, il réa­lisa aussitôt le péril que constituait le national-socialisme, développa sous le nom de Schwabenland une milice républicaine fort active et contribua aux côtés de Mierendorff et de Haubach à animer les réactions du Front de fer. Arrêté en juillet 1933, il passa dix ans en camp de concentration, dont huit à Dachau où il fit fonction de bibliothécaire. Relâché en septembre 1944, il put s’installer à Hanovre et, dispo­sant d’un leadership reconnu, put coordonner après la Libération l’activité des groupes socialistes qui s’étaient spontanément reconstitués et leur imposer ses di­rectives politiques. Prenant la parole à Hanovre au lendemain de la libération de la ville, le 6 mai 1945, il exprima son hostilité à la formation d’un parti ouvrier unifié avec les communistes (« fascistes rouges »), susceptibles d’être manipulés par une puissance étrangère et dans ce sens il envoya dans les divers districts des zones occidentales ses Directives politiques. Son autorité fut reconnue lors de la première conférence du SPD qui se tint à Wennigsen, près de Hanovre au début d’octobre. Il y rencontra Ollenhauer et Heine, venus d’Angleterre, ainsi que Grotewohl et Dahrendorf, venus de Berlin : soutenu parles premiers, il se montra intransigeant à l’égard des seconds et s’opposa à ce que les délégués de la zone soviétique eussent une part quelconque dans la reconstitution du SPD allemand. Aussi suivait-il avec la plus grande appréhension l’évolution qui aboutit au cours de l’hiver 1945-1946, dans la zone soviétique de Berlin, à la formation d’un parti unique : il entreprit dans les zones occidentales une tournée de conférences en compagnie d’Herbert Kriedemann, pour expliquer son hostilité aux communistes et rencontra en février à Berlin Franz Neumann qui soutenait la même politique. Pour combattre les tentatives spontanées d’unité à la base (à Brunswick par exemple), Schumacher dut déployer une énergie indomptable et la lutte pour étouffer les tendances unitaires dans les zones occidentales lui demanda certainement plus d’efforts qu’il n’est avoué dans la littérature social-démocrate. Son objectif ne fut atteint que lorsqu’il put organiser dans les zones occidentales (les Soviétiques s’y étant opposés dans leur zone) une consultation par vote secret donnant 83 % des voix contre la fusion avec le KPD (31 mars 1946). Le premier congrès du SPD à Hanovre, en mai 1946, qui le nomma président du parti avec Ollenhauer comme vice-président, marqua le triomphe de ses efforts.
Quelle était l’orientation que Schumacher fit prévaloir dans le parti qu’il avait contribué à faire renaître de ses cendres ? Il est remarquable d’abord que ce parti était unifié, les différents groupes oppositionnels qui avaient apparu sous la Répu­blique de Weimar n’ayant plus aucune activité et ayant été entièrement absorbés par lui ; le SAPD (Otto Brenner) et l’ISK (Willi Eichler) gardaient autour d’eux quel­ques groupes de travail, mais ne jouèrent plus de rôle politique. Schumacher pou­vait faire triompher un socialisme qui voulait s’ouvrir largement aux classes moyennes, qui rejetait la doctrine « classe contre classe » et qui, sans abandonner le marxisme comme méthode, se greffait sur des ’institutions démocratiques et n’en­visageait que la nationalisation des industries clefs et la planification de la produc­tion. Disciple de Lassalle, il insista surtout sur la nécessité pour le SPD d’avoir une attitude positive à l’égard de l’État et de tenir compte des valeurs nationales. Ceci l’amena à insister sur le maintien de l’unité de l’Allemagne, dont il voulait que fus­sent conservées les frontières de 1937, à nier la responsabilité collective du peuple allemand dans la venue dé l’hitlérisme, à reprocher au chancelier Adenauer sa trop grande soumission aux Alliés, à l’égard desquels il usait, notamment envers la France à propos de la question sarroise, de jugements abrupts et provocateurs ; il considérait que la RFA devait être d’autant plus intransigeante qu’elle était politi­quement faible. L’opposition entre les deux hommes d’État, qu’attisait encore l’an­ticléricalisme de Schumacher, se manifesta notamment lors des élections au Bun­destag d’août 1949 où il plaida la thèse de l’entrée d’une Allemagne socialiste dans une Europe fédérale et socialiste. Bien que sa politique fût combattue à l’intérieur même de son parti, notamment par plusieurs maires de grandes villes plus favora­bles à l’attitude d’Adenauer qu’à la sienne, il maintint son point de vue, en particulier contre l’adhésion au plan Schuman (1950) et contre le traité entre la RFA et les puissances occidentales (1952). C’est également le souci d’une réunification pos­sible de l’Allemagne qui explique que Schumacher se montrât favorable à la pro­position faite par l’Union soviétique, en mars 1952, de faire de l’Allemagne éva­cuée par les troupes étrangères un État indépendant.
Pour ce qui est des directives qu’il formula pour le Parti social-démocrate lui- même, il ne semble pas que Schumacher, bien qu’il ne fût pas hostile à une évolu­tion vers un « parti populaire » (Volkspartei), souhaitât la rédaction d’un nouveau programme dont la discussion eût fait apparaître les clivages au sein du parti et l’eût menacé d’éclatement. Il faut tenir compte en effet de ce que les cadres du parti, qui appartenaient à l’époque de Weimar et qui étaient généralement âgés, demeuraient attachés à un vocabulaire radical, mais à une pratique pseudo-révolutionnaire qui ne lui avait pas permis d’atteindre les couches nouvelles : d’où la chute des effec­tifs, qui passaient de 875 000 à 685 000 de 1947 à 1950. D’autant plus autoritaire qu’il était physiquement diminué, Schumacher laissa l’administration du parti à son second Erich Ollenhauer. Quant à lui, il pensait que la situation économique drama­tique où se trouvait l’Allemagne et à laquelle le capitalisme était incapable de porter remède, entraînerait inévitablement la socialisation des moyens de production et l’avènement d’une démocratie économique. Ce n’est qu’après la mort de Schuma­cher et la cuisante défaite électorale de 1953 que la révision de la doctrine, commencée lors de la conférence de Ziegenhain (1947), prit son essor véritable.

Pour citer cet article :
https://maitron.fr/spip.php?article216882, notice SCHUMACHER Kurt par Jacques Droz, version mise en ligne le 23 juin 2020, dernière modification le 20 mai 2020.

Par Jacques Droz

ŒUVRE : Kurt Schumacher in Selbstzeugnissen und Bilddokumenten, prés, par H.G. RItzel, 1972. — Reden, Schriften, Korrespondenzen 1945-1952, éd. par W. Albrecht, 1985.

SOURCES : K Scholz, W.G. Oschilewski, Turmwächter der Demokratie. Ein Lebensblld von Kurt Schumacher, 3 vol., Berlin, 1952-1954. — W. Ritter, Kurt Schumacher. Eine Untersuchung seiner politischen Konzeption und seiner Gesellschafts- und Staatsauffassung, Hanovre, 1964. — L.J. Edinger, Kurt Schumacher. Persönlichkeit und politisches Verhalten, Cologne, Opladen, 1967. — R. Rürup, « Kurt Schumacher. Persönlichkeit und politische Konzep­tion », in Neue Politische Literatur, no. 4, 1966. — Françoise Foret, « La reconstruction du SPD après la Deuxième Guerre mondiale », in Le Mouvement social, no. 95, avril-juin 1976. — W. Al­brecht, Kurt Schumacher. Ein Leben fur den demokratischen Sozialismus, Bonn, 1985. — L. Caracciolo, Alba di guerra fredda. All’origine delle due Germanie, Rome, 1986. — G. Scholz, Kurt Schumacher, Düsseldorf, Vienne, New York, 1988. — Benz et Graml, op. cit. — Lexikon, op. cit.

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