SCHUSTER Christoph (dit Carl), Wilhelm, Theodor

Par Jacques Grandjonc

Né le 18 décembre 1808 à Rehburg, près de Lüneburg, date de mort inconnue ; juriste et médecin socialiste, fondateur de la Ligue des bannis.

Issu d’une famille de pasteurs, docteur en droit et maître de conférences à l’Université de Gottingen en 1830 comme Heinrich Ahrens, Theodor Schuster or­ganisa avec ce dernier et H. von Rauschenplatt le putsch républicain manqué du 8 janvier 1831. Pourchassé, il se réfugia d’abord à Bruxelles où il entra en relation avec les milieux francs-maçons et néo-babouvistes, puis à Strasbourg où il entreprit des démarches pour être reconnu comme réfugié politique, ce qui aboutit. Entre oc­tobre 1831 et juin 1832, il arriva à Paris où il prit contact avec Philippe Buonarroti et Charles-Antoine Teste (qui sera témoin à son mariage, le 2 octobre 1845 à Paris) et entra au Deutscher Volksverein. Association patriotique allemande qui se créa en février-mars 1832, sans s’y faire remarquer avant l’automne 1833. En même temps, il entreprit des études de médecine qu’il termina en 1837. Il s’établit alors comme médecin dans un quartier habité par de nombreux immigrés allemands : il soigna entre autres Heinrich Heine et participa en 1844 à la fondation de l’Association des médecins allemands de Paris. Il publia aussi, en 1841-1842, un dictionnaire franco-allemand qui resta longtemps un ouvrage de référence.
L’importance de Theodor Schuster dans le mouvement ouvrier allemand nais­sant fut limitée dans le temps (1833-1836), mais décisive tant pour l’organisation que pour l’idéologie du Bund der Geächteten (Ligue des bannis). Dès la fin 1833 Schuster songeait — sans doute avec Jacob Venedey, Gerhard Pappers et d’autres peut-être — à constituer une organisation secrète sur le schéma de la Charbonnerie universelle, dans le but de créer une République allemande unie. En témoignent deux documents anonymes publiés à Paris au début de 1834 : Aufruf eines Geächte­ten an die deutschen Volksfreunde (Appel d’un banni aux amis du peuple allemand) et Erklärung der Menschen- und Bürgerrechte (Déclaration des droits de l’homme et du citoyen), traduite du Projet de constitution républicaine (Paris, 1833) de Ch. A. Teste. L’interdiction des sociétés politiques par le gouvernement français en mars 1834 précipita le mouvement, si bien que peu de temps après le soulèvement d’avril à Lyon et Paris les principaux responsables ouvriers de l’Association patrio­tique allemande, le lithographe Urban Muschani les compositeurs d’imprimerie Eduard et Julius Goldschmidt, les mécaniciens Georg et Leonhard Neuber, se ral­lièrent au projet : début mai, la nouvelle société était née sous le nom de Bund der Geächteten, organisée sur le mode autoritaire en cellules hiérarchisées et étanches entre elles comme envers le sommet. Schuster y avait un rôle prédominant de re­sponsable de la cellule-mère au sommet, de formation théorique, de lien avec Buonarroti et avec la Jeune Allemagne en Suisse, ainsi que de formation à la propa­gande des émissaires retournant en Allemagne.
La nouvelle organisation publia bientôt avec les cotisations de ses membres une revue mensuelle, Der Geächtete, qui parut de juillet 1834 à février 1836. Le fondateur et rédacteur en chef en était Jacob Venedey qui, assigné à résidence au Havre en avril 1835, dut être remplacé : officiellement par l’ouvrier alsacien Edouard Rauch (1807-1848), pratiquement par Th. Schuster lui-même qui y publia en grande partie ses Gedanken eines Republikaners (Pensées d’un républicain), pa­rues sous la forme de brochure anonyme dans le courant de la même année. La re­vue était de tendance jacobine dans son ensemble : Schuster y introduisit la critique sociale fondée sur une analyse économique proche de celle effectuée à la même date parle néo-babouviste J.-F. Dupont dans la Revue républicaine. Les Gedanken eines Republikaners, que l’on peut qualifier de premier texte socialiste allemand, préconisaient cependant « la réforme sociale » telle que pouvaient la concevoir des artisans et des intellectuels allemands représentant la petite bourgeoisie, pour éviter à la société les bouleversements de « la révolution sociale ».
De sérieux différends d’ordre organisationnel et idéologique se firent assez ra­pidement jour au sein de la Ligue des bannis. La transformation de l’Association patriotique allemande en société secrète avait étouffé le fonctionnement démocra­tique et la libre discussion qui s’étaient instaurés au cours des deux années précé­dentes. D’une part, certains des membres de la Ligue n’acceptaient pas de devoir obéir à une direction inconnue et toute-puissante, de ne pas connaître non plus les autres membres de l’organisation et de devoir débattre en réunion des seules ques­tions proposées par la direction ; d’autre part, ainsi qu’en témoignent les Lettres de Paris de Wolfgang Strähl, l’aile gauche de l’Association patriotique comme de la Ligue des bannis avait commencé très tôt à débattre des propositions de commu­nauté des biens néo-babouvistes ou saint-simoniens qui devaient conduire au communisme, propositions que rejetait la direction de la Ligue. Cette dernière écla­ta donc au cours de l’été 1836 sous l’influence d’un petit groupe d’expulsés de la Jeune Allemagne en provenance de Suisse, la majeure partie des Bannis passant à la nouvelle Ligue des justes. Schuster conserva la direction d’une Ligue des bannis croupion qui se transforma encore en Ligue des Allemands en 1840, avant de dis­paraître définitivement.
A la fin des années quarante, tenu au courant de l’évolution du mouvement ou­vrier allemand à Paris par Eduard Goldschmidt, Schuster eut l’imprudence d’en faire parfois état devant un de ses patients, ministre des Villes libres allemandes à Paris, qui s’empressa d’en informer les services de Mettemich. On perd la trace de Th. Schuster à Paris dans les années soixante.

Pour citer cet article :
https://maitron.fr/spip.php?article216886, notice SCHUSTER Christoph (dit Carl), Wilhelm, Theodor par Jacques Grandjonc, version mise en ligne le 23 juin 2020, dernière modification le 20 mai 2020.

Par Jacques Grandjonc

ŒUVRE : Les textes théoriques de la ligue des Bannis ainsi que le petit volume Gedanken eines Republikaners sont reproduits in H.J. Ruekhäberle, Frühproletarische Literatur. Die Flugsckriften der deutschen Handwerksgesellenvereine in Paris 1832-1839, Kronberg/Ts.t 1977. — Les Gedanken... de façon incomplète, parce que reproduisant la version parue dans Der Geächtete, in W. Kowalski, Zeitschriften aus der Frühzeit der deutschen Arbeiterbewegung (1834-1847), Berlin-RDA, 1967.

SOURCES : W. Kowalski, Vorgeschichte und Entstehung des Bandes der Gerechten, Berlin-RDA, 1962. — W. Schieder, Anfange der deutschen Arbeiterbewegung, Stuttgart, 1963. — Les informations biographiques vérifiées sur source sont empruntées à J. Grandjonc, W. Seidel-Höppner, M. Werner (éd.), Wolfgang Strahi. Briefe eines Schweizers aus Paris, Berlin-RDA, 1988, annexe 6.

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