STAMPFER Friedrich

Par Jacques Droz

Né le 8 septembre 1874 à Brünn, mort le 1er décembre 1957à Kronberg (Taunus) ; leader social-démocrate de droite.

Fils d’un avocat Israélite, renvoyé de plusieurs lycées de Brünn pour son appartenance précoce à la social-démocratie, Friedrich Stampfer étudia le droit et les sciences politiques à Vienne et à Leipzig. Il entra en 1900 à la rédaction de la Leipziger Volkszeitung — qu’il dut quitter faute de s’entendre avec Mehring, puis du Vorwärts, tout en faisant profiter la presse socialiste d’une correspondance quoti­dienne privée (Stampfer-Korrespondenz) par laquelle il cherchait à faire sortir le SPD de son isolement grâce à l’alliance avec les partis bourgeois de gauche. Lié avec l’aile révisionniste du parti, ami de Ludwig Frank, il soutint la thèse de la dé­fense nationale dans le Vorwärts en 1914. Après la guerre— qu’il fit comme soldat autrichien sur le front de l’Isonzo —, il appuya la ligne antirévolutionnaire du Parteivorstand, dont il devint l’« éminence grise » après avoir été élu au Reichstag en 1920.
Pendant la République de Weimar, étranger à tout utopisme et à tout radica­lisme verbal mais non sans une « résignation ironique », Stampfer voulut présenter la social-démocratie dans le Vorwärts comme le « parti d’État » dont la stabilité était assurée par la confiance de ses électeurs et la puissance du mouvement ouvrier. Lorsque vint l’heure des périls, bien qu’hostile à toute concession aux commu­nistes, il envisagea fin 1931 avec Breitscheid un pacte de non-agression avec le KPD et eut en 1932 des contacts avec ce parti à l’ambassade des Soviets à Berlin. La même année il envisagea un repli possible du SPD en Tchécoslovaquie ; mais en mars 1933, il croyait encore si peu aux intentions hostiles des nazis qu’il eut un en­tretien avec Göring et s’engagea à intervenir auprès de ses collègues de Vienne et de Prague afin qu’il cessent leurs attaques contre le régime nazi, moyennant quoi pourraient reparaître les journaux sociaux-démocrates. Hostile à l’émigration, il fut envoyé contre son gré à Sarrebruck où se tint une conférence, le 26 avril, des mem­bres du Vorstand en exil et d’où il repartit avec Vogel pour Berlin afin d’empêcher — en vain — les membres du Reichstag de voter la résolution de paix de Hitler (16-17 mai). Au début de juin, Stampfer prit la direction du bureau de la SOPADE à Pra­gue, conscient maintenant que la résistance ne pouvait se poursuivre qu’à l’étran­ger.
Dès son arrivée à Prague, Stampfer se fît l’interprète de la théorie selon laquelle la SOPADE avait reçu de l’ancienne direction du parti la curatelle de ses intérêts (Treuhändertum). C’est à ce titre qu’il se définit comme l’héritier de la politique réformiste qui avait été celle de l’ancienne social-démocratie. Bien qu’il fût avec Geyer et Rinner l’auteur d’un projet du Manifeste de Prague (janvier 1934) qui envisageait de transporter la lutte sur le plan révolutionnaire, il veilla dans le Neuer Vorwärts dont il prit la direction en 1935, ainsi que dans les instructions données aux « secrétariats de frontière », que le combat fût mené contre le totalitarisme sous toutes ses formes, fasciste et communiste : la social-démocratie devait être un « parti de la liberté », sans hégémonie de classe. Les négociations engagées à Pra­gue, en novembre 1935, entre Stampfer et Vogel d’une part, Ulbricht et Dahlem d’autre part, échouèrent, les sociaux-démocrates n’ayant proposé qu’une collabo­ration circonstancielle (von Fall zu Fall) et refusé une unité d’action qui d’après eux n’était pas souhaitée parles résistants en Allemagne même. De même, Stampfer de­meura-t-il très hostile au projet d’un Front populaire avec les communistes, ébau­ché en 1935-1936 par Heinrich Mann et à laquelle participèrent les socialistes Breitscheid et Max Braun. Lorsque la SOPADE dut s’établir à Paris en 1938, Stampfer s’opposa à la tentative de Neu Beginnen, inspirée par Paul Hertz, de réa­liser la « concentration » des diverses organisations antifascistes dans laquelle le rôle de la SOPADE aurait été fort diminué. Quitte à « exiler la SOPADE au sein de l’exil », Stampfer refusa de sacrifier son rôle de mandataire de la SPD, estimant qu’il était de son devoir de transmettre aux générations d’avenir le flambeau du so­cialisme démocratique ; c’est donc contre lui que se forma en 1938 la Communauté de travail des socialistes allemands (Arbeitsausschuss deutscher Sozialisten). Il ac­cepta en 1939 de participer à la commission créée à Paris par Thomas Mann pour unir l’ensemble des forces antifascistes ; mais il posa comme condition la signature d’un pacte de non-agression entre SPD et KPD.
Ce furent les mêmes difficultés que Stampfer rencontra dans son exil améri­cain. Il avait fait deux voyages à New York en mars 1939 et janvier 1940 pour trou­ver de l’argent pour la SOPADE et poser les fondements de la German Federation of Labour (GFL) comme base de repli, avec Albert Grzesinski comme président et Rudolf Katz comme secrétaire. Rentré en mai 1940 à Paris, il put, après une courte détention, gagner les États-Unis par l’Espagne et le Portugal grâce à l’appui du Jewish Labour Committee et l’intervention personnelle de Roosevelt. Appuyé par les organisations syndicales et israélites aux États-Unis, il poursuivit dans l’or­gane qu’il s’était créé, la Neue Volkszeitung, la défense de la politique de la social-démocratie traditionnelle. Venu à Londres, en février 1942, pour discuter de la par­ticipation des réfugiés d’Amérique à la BBC, il fut fort mal reçu par une fraction de la presse du Labour qui lui reprocha son « nationalisme » et la part de responsabilité qu’il avait dans l’avènement de Hitler. Son attitude contrastait avec celle de Vogel et d’Ollenhauer qui avaient réussi à se rapprocher des groupes socialistes de gauche, alors que Stampfer restait empêtré dans des polémiques avec Neu Beginnen et son leader Karl Frank. Cette attitude le mit en opposition avec une partie de l’émigration allemande aux États-Unis et, dans les dernières années, avec le Council for a Democratic Germany de Paul Tillich qui recherchait l’accord des commu­nistes. Bien que conscient de l’isolement dans lequel il se renfermait, Stampfer sui­vit les conseils de Rudolf Katz, président de la section allemande de la Socialdemocratic Federation et se refusa à aucun geste vers les communistes et l’opposition socialiste de gauche. Sur le plan international, conformément à une attitude qu’a­vait confirmé chez lui le contact qu’il avait eu à Londres avec le mouvement Fight for Freedom, il combattit dans la Neue Volkszeitung la thèse de Vansittart sur la responsabilité collective du peuple allemand, qui n’avait qu’à s’agenouiller devant ses vainqueurs. En invoquant la Charte de l’Atlantique, il refusa tout sacrifice ter­ritorial par rapport aux frontières de 1933, tout transfert de population, la réduction de l’économie allemande à l’agriculture, comme le souhaitait Morgenthau : l’Alle­magne devait entrer de plein droit dans une Europe fédérée et être protégée par les États-Unis contre l’impérialisme soviétique. En janvier 1947, dans une Explication des émigrés allemands aux États-Unis d’Amérique, il se prononça pour la partici­pation de l’Allemagne aux conférences de paix, pour la fin des démontages et pour le retrait immédiat des troupes d’occupation.
Rentré en Allemagne en 1947, il fut nommé professeur à l’Académie du travail à Francfort, qu’il eût souhaité voir devenir la capitale de l’Allemagne fédérale. Jus­qu’au jour de sa mort, il fît paraître la Stampfer-Korrespondenz destinée à la presse social-démocrate, dans laquelle s’exprimait une intelligence que l’on a dit craintive et entêtée, mais qui était lucide et consciente des faiblesses de son parti.

Pour citer cet article :
https://maitron.fr/spip.php?article216914, notice STAMPFER Friedrich par Jacques Droz, version mise en ligne le 23 juin 2020, dernière modification le 28 mai 2020.

Par Jacques Droz

ŒUVRE : Vierzehn Jahre der ersten deutschen Republik, 1936. — Wir haben nicht kapituliert, 1947. — Erfahrungen und Erkenntnisse. Aufzeichnungen aus meinem Leben, 1957. — Mit dem Gesicht nach Deutschland. Eine Dokumentation über die sozialdemokratische Emigration, 1968.

SOURCES : D. Fricke, « Friedrich Stampfer und der demokratische Sozialismus », in Zeit­schrift für Geschichtswissenschaft, t. 6,1958. — J. Radkau, Die deutsche Emigration in den USA. Ihr Einfluss auf die amerikanische Europapolitik 1933-1945, Düsseldorf, 1971. — L.J. Edinger, Sozialdemokratie und Nationalsozialismus. Der Parteivorstand der SPD im Exil 1933-1945, Ha­novre, Francfort, 1960. — Osterroth, op. cit. — Rœder et Strauss, op. cit. — Benz et Graml, op. cit.

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