STRÄHL Wolfgang

Par Jacques Grandjonc

Né le 17 avril 1807 à Mümliswil (canton de Soleure), mort le 4 décembre 1872 à Neuchâtel (Suisse) ; artisan fabricant de pianos, lié sous la monarchie de Juillet avec les milieux socialistes français.

Fils de paysans suisses alémaniques, Wolfgang Strähl fréquenta l’école pri­maire de son village avant de choisir la voie de l’artisanat. Après un premier appren­tissage dans la fabrication de papier, il partit vers dix-sept ou dix-huit ans pour son tour de compagnonnage, apprit de 1826 à 1828 le métier de menuisier à Lyon, puis de 1828 à 1836 celui de fabricant de pianos à Paris dans l’établissement renommé de Jean Henri Pape (un Allemand du Hanovre), où il semble avoir tenu à peu près tous les postes de travail. A son retour en Suisse au cours de l’été 1836, il travailla quelques années comme mécanicien à Neuchâtel chez les frères Jeanneret-Gris (les ancêtres de Le Corbusier), puis reprit en 1844 l’atelier de fabrication de pianos de César à Soleure qu’il dirigera jusqu’à sa mort — parfois avec un associé —, em­ployant un ou deux apprentis ou compagnons. On lui doit une amélioration technique du système d’Erard qu’il appliqua aux quelques deux cents pianos qui sortirent de son atelier.
De langue et de culture allemandes, Strähl s’intégra à Paris dans l’importante colonie d’artisans et d’ouvriers allemands immigrés à cette époque : 7 000 environ en 1830, 60 000 en 1848. La révolution de Juillet fut pour lui comme pour un grand nombre de ses compagnons le moment de la prise de conscience politique et so­ciale. C’est ainsi que, tant du fait du retard économique de l’Allemagne, de l’émi­gration et de la concentration dans les centres industriels d’Europe occidentale que de la répression policière en Allemagne même, c’est en France, en Suisse, en Bel­gique et en Grande-Bretagne que naquit et se développa le premier mouvement ou­vrier allemand. Les étapes jusqu’en 1848 furent les suivantes : politisation après juillet 1830 d’une Société de chant préexistante à Paris, à partir de laquelle se constitua en mars 1832 le Deutscher Vaterlandsverein puis Volksverein, connus sous l’appellation française d’Association patriotique allemande, qui dura jusqu’en mars-avril 1834. La nouvelle législation française sur les sociétés politiques obli­gea alors les membres de l’Association patriotique à se constituer en société secrète sur le modèle de la Charbonnerie universelle, le Bund der Geächteten qui dura deux à trois ans. Sous l’influence d’expulsés de Suisse, membres de la Jeune Allemagne (1834-1836), la Ligue des bannis se transforma entre l’été 1836 et le printemps 1838 en Bund der Gerechten, de tendance communautaire puis communiste qui du­ra une dizaine d’années, s’étendant dans toute l’Europe et aux États-Unis, grâce au mouvement migratoire des artisans allemands, et devint en juin 1847 à Londres le Bund der Kommunisten (1847-1852), par fusion avec le Kommunistisches Korrspondenz-Komitee fondé fin 1845 à Bruxelles par Marx et Engels.
Wolfgang Strähl qui fut membre de l’Association patriotique et de la Ligue des bannis à Paris de 1832 à 1836, est un représentant typique de la fraction d’artisans qui peu à peu s’imposa dans ces sociétés politiques jusqu’à leur donner en quelque sorte le statut d’organisations ouvrières. La première avait été fondée principale­ment par des employés de commerce (Hermann Wolfram, Georg Leipheimer) et des journalistes exilés (Joseph Heinrich Garnier) avec la participation d’intellec­tuels de renom comme Ludwig Börne et Heinrich Heine, pour le soutien à la presse libre en Allemagne qui fut bientôt interdite ; elle passa dans le courant de 1833 aux mains de la majorité d’artisans qui décidèrent aussi — avec des réfugiés nouveaux venus comme Theodor Schuster — de sa transformation en société secrète au début de l’année 1834. Et si Strähl ne peut être compté avec certitude au nombre des fondateurs de l’Association patriotique ou de la Ligue des bannis, il en fut d’une part l’un des principaux propagandistes, participant dans des « comités de rédaction » à la mise au point de nombreux tracts et brochures à caractère politique et plus encore social qui s’adressaient aux nombreux travailleurs allemands immi­grés de Paris (l’un de ces textes fut encore diffusé à New York en 1846 par le Volks-Triburi) ; d’autre part, il en fut assurément et de loin le principal témoin, grâce à un volumineux manuscrit de « lettres de Paris » conservé aux archives de l’État à Neu­châtel. Ses Briefe eines Schweizers aus Paris, rédigées entre avril 1835 et le prin­temps 1836, saisies en 1841 lors des poursuites entreprises en Allemagne contre les Justes et les anciens Bannis, et désormais publiées, fournissent en effet sous forme synthétique un éventail extrêmement complet des débats politiques et idéologiques au sein des deux associations jusqu’à l’été 1836, ainsi que les sources de ces dé­bats : outre les contacts de ces Allemands avec les républicains, saint-simoniens, fouriéristes et autres socialistes français du début des années trente, on peut iden­tifier vingt-six périodiques qu’ils suivaient régulièrement (dont neuf en allemand, les autres en français) et cent douze auteurs représentant deux cent trente titres dont plus de trois quarts en français, qu’ils ont lus et discutés, ouvrages portant princi­palement sur la Révolution française, ses prémisses et ses conséquences et sur les problèmes de la réforme sociale. Parmi les questions au premier plan de leurs préoccupations figuraient celles de la prise du pouvoir — violente ou non —, de l’au­torité et de la constitution sociale : rapports de production, communauté des biens, idéologie dominante, arts et lettres, etc.
Après son retour en Suisse, Strähl fut encore actif quelques années à Neuchâtel et à La Chaux-de-Fônds parmi les ouvriers allemands, sans doute dans le cadre de la propagande de la Ligue des bannis. Par la suite, coupé du milieu ouvrier parisien et international, il se fit le porte-parole de la petite industrie artisanale suisse pOur laquelle, dans une brochure publiée en 1848, il demandait des mesures protection­nistes contre les importations anglaises et françaises.

Pour citer cet article :
https://maitron.fr/spip.php?article216923, notice STRÄHL Wolfgang par Jacques Grandjonc, version mise en ligne le 23 juin 2020, dernière modification le 4 juin 2020.

Par Jacques Grandjonc

ŒUVRE :Briefe eines Schweizers aus Paris 1835-1836. Neue Dokumente zur Geschichte der frühproletarischen Kultur und Bewegung, présenté par J. Grandjonc, Waltraud Seidel-Höppner et M. Werner, 1988.

SOURCES : Les sources utilisées sont indiquées dans l’ouvrage ci-dessus. Sur son impor­tance, cf. : H.J. Ruckhäberle, Frühproletarische Literatur. Die Flugschriften der deutschen Handwerksvereine in Paris 1832-1839, Kronberg/Ts., 1977. — J. Grandjonc, « La réception de l’idéologie révolutionnaire française chez les républicains et les socialistes allemands à Pa­ris dans les années 1830 », in Actes du congrès de PAGES, Besançon, 1987. — Waltraud Seidel-Höppner, « Die französische Revolution im Frühsozialismus der dreissiger-vierziger Jahre », in Deutscher Idealismus und französische Revolution (Schriften aus dem Karl-Marx-Haus), Trèves, 1988.

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